Haym, Die Romantische Schule, III, m1, p
. Ibid., IL, v, p. 694.
. Ibid., I, 1x1, p. 492. Voir Windischmann Friedrich Schlegel's Philosophie. Frag-
re aus ‘dem Jahre 1796, Vorlesungen IT, p. 445-446. Voir aussi Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza, pes p. 328-329,
appelait le « philosophus teutonicus », à celui chez qui le Christianisme entrait en contact avec les deux sphères où l'esprit révolutionnaire exerçait presque le mieux son action, la physique et la poésie!.
On pressent, à travers cette triple influence, le sens dans lequel, presque aussitôt après sa naissance, va évoluer le romantisme; on pressent le cynisme d’une liberté qui, sous le couvert de la gémialité du Moi, répudiera toute règle et tout frein; on pressent, derrière l'ironie transformée, l'apparition d’un panthéisme puis d'un mysticisme naturalistes qui auront vite fait de tourner à la théosophie et à la magie ; et l’on prévoit aussi à quelles résistances, à quelles répugnances de pareilles tendances se heurteront de la part de Fichte, le représentant du criticisme et du moralisme.
Cependant il faut reconnaître qu’à l'heure où Fr. Schlegel venait à léna, le sens de cette évolution était encore loin d’apparaître ; une seule chose pouvait frapper les regards, l’évidente parenté de la doctrine artistique nouvelle que les Schlegel annonçaient au monde, et de la philosophie nouvelle — c’est le nom qu'on lui donnait alors — dont Fichte était l'inventeur. Et si la critique artistique de Lessing appartient bien à la même époque que la Critique philosophique de Kant, la passion du génie, la glorification du Moi qui caractérisent les successeurs de Lessing, les représentants de la période de Sfurm und Drang, les romantiques en particulier, ont aussi leur date, et cette date est celle de la Théorie de la Sctence?.
C'est donc à juste titre que Frédéric Schlegel put dire de la Théorie de la Science, qu'avec la Révolution française et le Wilhelm Meister de Gœthe, elle représentait les trois plus grandes directions du siècle*.
La Révolution française, c'était le triomphe de la liberté, de l’Idéal, de la foi vivante et efficace, sur la tradition et la routine, sur l'autorité de la croyance aveugle. Le Wilhelm Meister, c'était, en littérature, l'union de l’antique et du moderne, de l'harmonie de la forme, de la mesure, caractères de l'esprit antique, avec l'infini de
la liberté dont le Christianisme, en déplaçant l’axe du monde qu'il | transportait de la nature à la conscience, avait donné la révélation
1. Haym, Die Romantische Schule, III, 1v, p. 618, Ath., IL, p. 41-72 et IV, Roman-tische Ironie, p. 42-61.
2. J. H. Schlegel, Die neuere Romantik, IT. Theil, I. Abth, I, Fichte, p. 2-3, II, Die beiden Schlegel, p. 16.
3. J. Minor, Fr. Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften, op. cit., Il. Bd., Fragmente, 216,:p:.290, Ath.l; 11 De 96:
et comme le vertige à l'esprit moderne. La Théorie de la Science, c'était la proclamation de l’Idéalisme intégral, de « l’Égoïsme spéculatif » annoncé par Jacobi; c'était la liberté triomphante, le Moi devenu principe absolu et autonome, c'était l'imagination, puissance infinie de création, tirant des profondeurs de l'inconscient son œuvre lumineuse, le monde, symbole du génie.
Mais si l'apparition de la Théorie de la Science avait répondu avec, tant d'opportunité aux aspirations des Schlegel, en leur apportant comme une sorte de justification, si elle fournissait à la doctrine romantique naissante ses principes et même parfois ses formules, il faut, pour expliquer l'influence durable de la Théorie de la Science sur le romantisme, tenir compte de l’ascendant que son auteur exerça personnellement sur l'esprit de Frédéric Schlegel.
En arrivant à Iéna, initié déjà par ses lectures aux secrets de la Théorie de la Science, Fr. Schlegel savait bien qu'il allait trouver en Fichte un collaborateur et un allié; mais, le jour où il connut le philosophe, il comprit qu’il avait un maître. Romantique, Fichte l'était par avance; il l'était par la puissance de son originalité, par le tour volontiers sarcastique de son esprit, par l'éclat de sa parole, par l’exaltation de ses convictions; il l’était par son amour de la Révolution française, par son insatiable besoin de rénovation et de réformes, par son désir incessant d'agir et d’étonner le monde ; il l'était encore par son immense orgueil; il l'était aussi par son Idéalisme intransigeant, volontairement paradoxal et dont il aimait à dire qu'il fallait, pour l'entendre, un sens nouveau; il l'était par sa haine du «sens commun », de ce plat rationalisme qui avait été le triomphe de l’Aufkläürung et du vieux Nicolaï; il l'était enfin, il l'était surtout, par sa soif d'indépendance, par l’ardeur de sa foi en la liberté absolue, par cette poursuite d'un Infini dont il faisait l'idéal et la destinée même de l’humaine raison. Un pareil homme devait séduire et enthousiasmer Frédéric Schlegel, qui subit la fascination du génie de Fichte jusqu’à en oublier sa propre originalité, jusqu’à se faire son humble disciple.
Cette attitude de disciple, Schlegel l'avait prise déjà dans cet Essai sur le concept du Républicanisme (Versuch über den Begriff des Republikanismus) que, de Dresde encore, il écrivait, à propos
1. Haym, dans sa Romantische Schule, écrit : « La pensée de Fichte s'était formée sous l'influence de la remarquable tentative que faisaient les Français durant leur Révolution pour transformer d’un trait de plume leur État en État conforme à la pure Raison. Les convictions philosophiques de Fichte sortaient de ses convictions politiques. Et c’est à bon droit que sa philosophie fut accusée d’être démocratique. » Haym, Die Romantische Schule, IT, 1, p. 217.
de la Paix perpétuelle de Kant, dans l'Allemagne de Reïichardt, Schlegel s’y proposait, en particulier, de combler une lacune de l'écrit de Kant, l'absence de « principes dans la division des espèces d'État et des parties intégrantes de tout État »; il apportait à cet effet une « déduction du Républicanisme et une classification politique a priori ». Or, dans cette déduction et dans cette classification a priori, c'est visiblement de la philosophie de Fichte que Schlegel s'inspire. Il part de la « Thèse pratique suprême » de la proposition : le Moi, le Suje? doit être; et, en y appliquant la donnée théorique que l’homme, non plus comme individu séparé des autres sans doute, mais comme lié aux autres individus de l'espèce, est doué du pouvoir de la communication et susceptible vis-à-vis d'eux d'une influence actuelle ou possible, 1l établit que cette thèse pratique devient justement, par une telle déduction, le fondement et l’objet de la politique; la proposition, le Moi doit étre signifie, sous cette détermination particulière, que la communauté des hommes doit exister ou « le Moi doit étre susceptible de communication, de participation », le Moi est politique, il fait partie de la Société qui constitue l'État'. Et, avec l’idée de l'État, Schlegel déduit de « l’Impératif politique » la nécessité de la liberté et de l'égalité politiques, celles-ci exigeant, pour fondement de la Constitution politique, la volonté générale, ce qui est précisément le caractère du Républicanisme?; car le vrai Républicanisme est nécessairement démocratique ; il comporte la substitution de la volonté du nombre à la volonté générale; et Schlegel admet, avec Fichte, le droit à l'insurrection, le jour où la volonté générale, exprimée par la majorité, se trouve en opposition avec la Constitution de fait, si, par exemple, cette Constitution est despotique“.
Disciple de Fichte, Schlegel l’apparaît encore davantage, après qu'il a fréquenté, à [éna, l’auteur de la Théorie de la Science. Il est son disciple par le ton de sa polémique — qu'on se souvienne de la réponse de Fichte au professeur Schmid — quand, dans son Orphée allemand (Der deutsche Orpheus), il répond aux attaques de Schlosser contre la philosophie critique; il est son disciple quand, en 1796-97, il cherche à caractériser et à interpréter le Kantisme du point de vue de la Théorie de la Science : il met en garde le public contre la nouvelle idolâtrie qui consiste à vouloir s’en tenir
1. J. Minor, F. Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften, I. Bd. Versuch über den Begriff des Republikanismus, p. 60-61. Deutschland, Dritter Bd., Berlin, 1796, bei Unger, opt n°2, p..{7-18:
2. Ibid., p. 61, Deutschland, p. 19. — 3. Ibid., p. 63, D., p. 22. — 4. Ibid., p. 70-71, D., p. 40-41.
purement et simplement à la lettre du Kantisme: 1l veut rendre impossible à la « masse des perroquets kantiens de s’en tenir à Kant comme à une amulette de la vérité »; il trouve Kant « oscillant, inconsistant {eitel), dépourvu de la puissance efficace et décisive d'un Spinoza ou d’un Fichte »; il en fait même un pédant, « un pédant de génie » sans doute; et sans cesse 1l reproche à sa doctrine d'être restée toujours à moilié chemin, de manquer de systématisation, d'unité. On reconnaît sans peine à ce reproche le modèle qui hantait son regard.
Il est enfin le disciple de Fichte dans le compte rendu, quil donne au Journal littéraire universel, du Journal philosophique de Niethammer dont Fichte va devenir le codirecteur. À propos des Lettres sur l'indifférence religieuse (Briefe über den Religions-
Indifferentismus) de Niethammer, il invoque les principes et les for-
mules mêmes de Fichte, relativité et limitation du Moi au point de vue théorique, impossibilité d’affranchir jamais totalement le sujet empirique de toutes limites, de l'identifier intégralement au Moi pur, nécessité du Moi pratique, comme substitut pour le sujet empirique du Moi absolu (le Moi absolu devenant l'Idéal du Moi empirique, le but infini de son devoir)! ; et c’est bien l'inspiration de la philosophie de Fichte qui lui dicte ici ses vues sur la liberté et sur la religion*.
Le compte rendu des articles sur le Droit et sur la Législation
d'Ehrard, de Maimon, de Schaumann, aboutit à l'établissement des.
thèses mêmes que Fichte va soutenir dans son Droit naturel*. Plus loin, quand Schlegel parle des lettres de Schelling sur le Criticisme et le Dogmatisme, quand il déclare que le paradoxe qui est le propre des philosophes (l'exemple des plus grands le prouve) n'est pas seulement leur caractère à eux mais aussi celui de la philosophie; quand il ajoute que, plus puissant l’on est, plus unilatéral on est, qu'on est d'autant plus paradoxal qu'on est plus philosophe *, à qui songe-t-1l sinon à Fichte?
Enfin, dans le compte rendu de la polémique entre Fichte et le professeur Schmid, Schlegel s'exprime de la façon suivante : «(Même parmi les adversaires de la Théorie de la Science, il n’en est pas un, pourvu que ce soit seulement un philosophe, qui ne la compte au petit nombre de ces productions de l'esprit philosophique exigeant l'étude la plus assidue et la plus profonde et payant cette étude
1. J. Minor, F. Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften, Il. Bd., p. 104, Nietham-
mers Philosophisches Journal, et À. L. Z. vom Jahre 1797, n° 90, Dienstag, d. 21. März, p. 716.
2. Ibid., p. 105, A. L. Z., p. 1117-T18. — 3. Ibid., p. 109, A. L. Z., p. 123 — 4. Ibid. p. 111-112, 4. L. Z., p. 725-726.
de retour ! ». Il trouve Fichte trop modeste quand il déclare que la Théorie de la Science n’est qu'une explication de la Critique de Kant. « Supposez établi, dit-il, que la philosophie de Kant reçoive de la seule Théorie de la Science son sens et sa solidité, qu’elle contienne en germe et implicitement les principes de la Théorie de la Science, on pourrait toujours faire cependant l’objection que, maintenant aussi, nous comprenons mieux Spinoza et Leibniz qu'ils ne se sont compris eux-mêmes » et se demander « si Kants’est bien compris lui-même précisément ainsi? ».
Et il montre qu'il a pénétré jusqu'en son fond l'esprit de la philosophie de Fichte quand il écrit : « l’unique commencement, le fondement tout entier de la Théorie de la Science est dans un Acte : la totalisation de l’abstraction réflexive, une construction de soi liée à la contemplation de soi, l'intuition interne libre de la « Ichheït » (l'Esprit), de la position de soi par soi (des Sichselbstsetzens), de l'identité du sujet et de l’objet. Toute la philosophie n’est rien de plus que l'analyse de cet acte unique, saisi dans sa production.
« Quiconque n'est pas capable d'agir cet acte libre est exclu du cercle de la Théorie de la Science; à lui s'applique cette proposition essentielle de la Théorie de la Science : il n’est pas plus nécessaire que tous les hommes soient philosophes qu'il n’est nécessaire qu'ils soient poètes ou artistes ?. »
Novalis, le plus ancien et le plus intime ami de Frédéric Schlegel, porte peut-être plus profonde encore l'empreinte de la Théorie de la Science, et l’ascendant qu'il exerçait personnellement sur Frédéric Schlegel