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morale, nous l'attrait qui l'élève à la moralité! ». Si « la nature doit devenir morale » et si « elle le devient? », c'est parce que nous voulons qu'elle le soit, parce que nous la créons ou la recréons telle; et nous le pouvons parce que « le sentiment moral est justement en nous le sentiment de la puissance absolue de créer, de la liberté productive, de la personnalité infinie du microcosme, de la divinité proprement dite en nous », parce que « notre volonté propre, quand elle est morale, est la volonté même de Dieu ».

Ainsi s'explique le Fragment où Novalis écrit :

« Aspect du monde entier à travers le sens moral. L'univers déduit de la morale; toutes les vraies améliorations sont des améliorations morales, toutes les vraies découvertes sont des découvertes morales, des progrès (mérites de Socrate!) ».

Cependant si la nature doit devenir morale, elle ne l’est poynt primitivement, elle ne le deviendra jamais totalement. Il y a dans la pature quelque chose de rebelle à notre volonté, de rebelle irréductiblement ; mais cette résistance n’est rien d'inintelligible, — elle a son principe d'explication dans la volonté même, elle est la condition de sa réalisation — ni rien de radicalement contraire à la moralité, elle est l'expression même de la moralité qui est un devoir, non une immédiate aclualisation, un progrès indéfini et une poursuite, non une possession. Le Moi pur, le Moi que la Raison pose comme principe absolu, est justement un Idéal, une Idée, une abstraction, cette abstraction, l'esprit ne peut la réaliser qu'à travers les déterminations de la réflexion, que par une succession indéfinie d’oppositions, grâce à ce mouvement rythmique de thèses, d’antithèses, de synthèses qui constitue sa marche même.

Les deux extraits des Cahiers philosophiques de Novalis intitulés : Wesen und Eïigenschaft, Stoff und Form, où l’on a parfois cru voir une « extravagance, une fantasmagorie philosophique », ne sont précisément, au fond, si l’on cherche à en découvrir le sens, d’ailleurs obscur, qu'un essai pour dégager ce procédé de l'esprit, cette marche qui oppose des termes antithétiques afin de chercher, à travers une série de combinaisons et de relations, à les rapprocher graduellement, à en opérer la synthèse finale. Sous ces thèses et ces antithèses, Novalis s'efforce de montrer les productions et les réflexions successives d’une seule et même activité fondamentale qui progressivement se détermine, en tirant de sa pure forme, de son unité vide, le

1. Ludwig Tieck und Fr Schlegel, Novalis Schriften, loc. cit., p. 339. — 2. Ibid., p. 339.

3. Heilborn, Novalis Schriften, Zweiter Theil, Erste Hälfte, Fragmente, p. 375. 4. Ibid., Zweiter Theil, Zweite Hälfte, Materialen, p. 575.

divers, le contenu qui, peu à peu, la remplit, c’est-à-dire au fond la réalise. C’est la substance développant la série de ses accidents ou mieux c’est l'esprit se créant lui-même, en vertu de sa liberté, tirant de sa puissance, de sa déterminabilité pure, par une série d’aliénations où il ne fait que s'opposer à lui-même, la succession de ses déterminations, tirant le réel de l'intelligible par cette perpétuelle oscillation entre l’infinité de la liberté productrice et la limitation de la réflexion qui cherche à fixer cette infinité. Ce flottement entre l'infini et la détermination, entre la puissance et l’acte, entre le néant et l'être, ce quelque chose d’inexprimable qui tisse la trame même de notre conscience et l’enrichit de toute sa matière, nous l’appelons la vie, et ce serait abolir la vie même de l'esprit que de prétendre supprimer radicalement la limitation où se trouve la condition de son développement.

« Aux vivants le monde devient toujours et de plus en plus infini. La liaison du divers ne peut, en effet, jamais avoir de terme; ce serait pour le Moi qui pense un état d’absolue inactivité; les âges d’or pourront apparaître, ils n'amèneront pas la fin des choses. Le but de l’homme n'est pas l’âge d’or?. »

« On peut donc dire que, si l’on parle en philosophe de ce qui doit arriver, par exemple de la destruction du Non-Moi, il faut se garder de l'illusion qu'il pourrait se produire dans le temps un moment où cette destruction aurait lieu. Ce serait d’abord en soi et pour soi une contradiction qu'il se produisît dans le temps quelque chose qui, comme toute transplantation (Verpflanzung) du non-sensible, de l’intelligible, du subjectif dans le monde sensible des phénomènes, supprimerait tout temps. En chaque instant où nous agissons librement nous réalisons ce triomphe du Moi infini sur le fini, à ce moment le Non-Moi est réellement détruit, mais non pas sans doute dans son existence sensible. »

Notre tâche humaine est ainsi de constituer un monde moral qui soit, vis-à-vis du monde réel, une incessante extension de nos limites, un perpétuel affranchissement de nos déterminations, une approximation de plus en plus haute du Moi pur, de notre essence une et absolue; mais cette mainmise progressive de notre volonté sur la nature, qui mesure les conquêtes mêmes de notre liberté, ne peut avoir de terme dans le temps, parce qu'aucun temps ne saurait épuiser l’infinité de notre essence. Il faut ajouter seulement que,

1. Heilborn, Novalis Schriften, Zweiter Theil, Zweite Hälfte, Aus philosophischen Studienheften, III, IV, V, Wesen und Eigenschaft, Stoff und Form, Ueber das Ich, p. 599-622. 2. Ibid., VII, p. 635. — 3. 1bid., p. 635.

si notre but ne peut, en ce sens, être atteint à aucun moment du temps, en un autre sens 1l l’est à chacun de ses moments, parce que, par nos racines, nous plongeons dans l'éternel; parce que chacun des triomphes successifs de notre liberté exprime, avec notre puissance d’infinité, notre caractère absolu, notre valeur spirituelle !. |

Dans ces vues de Novalis où se trouvent sans doute, à défaut de la rigueur systématique, l'ébauche et le sens de la doctrine qu'il rêvait alors de construire, on reconnaît partout le disciple de Fichte, le commentateur, presque textuel parfois, de la Théorie de la Science. L'Idéalisme moral sert de thème aux diverses variations qu'’esquissent les Fragments philosophiques; développer le sens de cet Idéalisme moral, tel est le dessein de Novalis. Et ce ne sont pas seulement les Fragments qui permettent de l’affirmer, ce sont ses poèmes et son roman qui autorisent à le dire.

Dans les Hymnes à la nuit (Hymnen an die Nacht), dans les Disciples à Saïs (Die Lehrlinge zu Sais), dans Henri d'Ofterdingen (Heinrich von Ofterdingen) reviennent toujours les mêmes idées : le monde extérieur n’est qu'un mirage, il n'a pas en lui-même le principe de son existence, il est simplement la condition du progrès de la liberté, l'obstacle, la négation que la vie intérieure, la puissance créatrice, source de tout être, oppose à sa propre infinité pour se réaliser; la nature est une pure fiction, œuvre inconsciente de l'imagination productrice, destinée à servir de matière à notre activité morale; l’incessante diversité des choses, les perpétuelles transformations du monde ne font que traduire l'effort de la liberté pour actualiser, sans y jamais parvenir, l'infini auquel elle aspire; l'univers enfin n’est que le symbole de l’activité spirituelle, que l'expression de l'Idéal et comme le poème de l'Absolu. |

Et sans doute le jour viendra bientôt où, comme les autres . romantiques, Novalis ne pourra plus se satisfaire du rationalisme de Fichte; où, pour employer l'expression des Disciples à Saïs, 1l voudra lever le voile qui cache la figure de la déesse, dépasser le relativisme de l’Idéalisme critique, le relativisme de la pensée et de l'action humaines, pour entrer, par l'intuition du sentiment, en communication directe et immédiate avec l'Absolu. L'univers alors prendra pour lui aussi le sens d’un poème divin; l’art ira rejoindre la religion. Et Novalis trouvera la marque même de l’action divine dans la

1. Heilborn, Novalis Schriften, Zweiter Theil, Zweite Hälfte, Aus philosophischen Studienheflen, VI, p. 622.

Nature infinie, il en fera le Dieu-Nature (Naturgott); à son tour il verra dans le panthéisme qui affirme Dieu en tout et partout la doctrine même de la vérité, celle qui donne à la philosophie son contenu, l’Idéalisme réaliste’. Il en appellera de Fichte à Spinoza, cet « homme ivre de Dieu? ». Il ira plus loin encore quand, à l’instigation de L. Tieck, il aura lu Jacob Bœhm et « commencera à le comprendre comme il faut qu'il soit compris », voyant en lui « la puissance du printemps dont les forces entremêlées, jaillissantes, impulsives, plastiques, tirent de leurs profondeurs le monde pour le mettre au jour. Vrai chaos plein d'obscur désir et de vie miraculeuse, vrai microcosme %. » Dominé par cette influence, singulièrement impressionné aussi par de récentes expériences de Ritter, le physicien du romantisme, qui semblaient devoir confirmer quelques-unes des vues du grand mystique, Novalis prépare son fameux « Idéalisme magique ». Cependant, alors même qu'il paraît s'écarter de plus en plus et définitivement de celui qui avait été pour lui un maître, il conserve quelque chose de l'empreinte qu'il en a reçue : la croyance au miracle de la liberté. Jusque dans les formules extrêmes de son Idéalisme magique, il restera chez Novalis un obscur attachement à l’Idéalisme moral de Fichte.

1. Heilborn, Novalis Schriften, Zweiter Theil, Zweite Hälfte, Fragmente, p. 390.

2. Haym, Die romantische Schule, LIT, x, p. 359. Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza, IL, v, p. 323. Voir aussi : Heilborn, Novalis Schriften, Zweiter Theil, Erste Hälfte, Fragmente, p. 344.

3. Karl von Holtei, Briefe an Ludwig Tieck, Breslau, 1864, I. Bd. Hardenberg, n, ohne Datum, p. 307.

4. Dans cette étude des rapports de Fichte et de Novalis, outre les textes originaux, nous nous sommes fréquemment reportés à l’excellent et pénétrant ouvrage de M. Spenlé. (Novalis, essai sur l’Idéalisme romantique en Allemagne, Paris, Hachette, 1904, particulièrement chapitre 1v.) Nous avons également utilisé l’intéressant article de M. Delacroix : Novalis, Formation de l’Idéalisme magique, Revue de métaphysique et de morale, 1903, p. 248 et suiv.

Re Les « commentaires » de Schelling, la con- SCIENCE, NOUVELÉ VAN. version de Reinhold, l’aveu de Baggesen que CIRE OR PATER NOSRER TS RiCMERATOUxE AM EAAESCE universelle philo- AD ES M sophie, l’action exercée sur Fr. Schlegel et sur Novalis, attestent déjà sans doute l'extraordinaire ascendant de la T'héorie de la Science; maïs rien peut-être, à cet égard, ne caractérise mieux l'exaltation du public savant qu'un opuscule publié en 1795 par le professeur Schaumann, de Giessen!.

Le 30 mars 1795, Baggesen, nous l’avons déjà vu, avait écrit à Reinhold qu'il ne faudrait pas que Fichte s’avisâät de vouloir prouver sa doctrine en mourant pour elle et, après avoir tout posé dans la vie, de poser aussi la mort, car le Christianisme risquerait peut-être d'être supplanté par un Fichtianisme qui, après avoir trouvé son saint Paul et constitué — par des papes philosophes — sa tradition, édifierait peu à peu un nouveau Catholicisme bien plus intolérant que l’ancien et bien plus exclusif dans la dispensation du salut*.

Un an plus tard Erhard écrivait à Niethammer :

« Dieu fasse que Fichte ne soit pas persécuté, autrement il pourrait bien se produire un Fichtianisme qui serait cent fois pire que le Christianisme ?. »

L'heure de la persécution redoutée, on pourrait presque dire pro-

1. Philosophisches Journal, hgg. von Niethammer, Il. Bd., Brstes EHeft, 1795, p. 36 et sulv.

2. Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacovi, II. Bd., 8. Baggesen an Reinhold, Nürnberg, d. 30. März 1795, p. 24.

3. K. A. Varnhagen von Ense, dritte Auflage, 1874, Ausgewählte Schrifien, XVI. Bd., Zweite Abth., biographische Denkmale, Zehnter Theil, Denkwürdigkeiten

des Philosophen und Arztes J. B. Erhard, II, 197. An Niethammer, Nürnberg, d. 16. Juni 1796, p. 116.

phétisée par Baggesen et par Erhard, n'avait pas encore sonné, que déjà Schaumann annonçait au monde ce Fichtianisme qui devait renouveler les vieux symboles du Christianisme !.

C'était une explication du Pater Nosler par le Moi et le Non-Moi, la démonstration que Fichte était le successeur direct de Jésus, que les formules de la Théorie de la Science étaient tout simplement l'expression rationnelle et philosophique du Sermon sur la Montagne.

Après avoir défini la tâche de la philosophie, de la Science morale pratique, comme la découverte de la loi fondamentale de l’humanité—Moi et son application systématique à la vie terrestre de l’homme, Schaumann formulail en ces termes cette application :

Le vrai système moral est un purisme moral fondé sur les bases de la Raison conformément aux principes du Criticisme?, d’où cette division de la Morale en :

Point de vue de la qualité. — Homme — Moi (Menschen — Ich), cherche le modèle de ta vie dans Le Moi pur, ou, comme dit le Christ dans la prière qu'il nous donne en exemple : « Dieu(notre Père) qui êtes aux cieux ? ».

Point de vue de la quantité. — Le principe du vrai système moral doit être universel; c’est l'Unité à laquelle tous les êtres moraux doivent faire effort pour s'identifier. Le vrai système moral est donc un catholicisme moral, c'est-à-dire un système universellement valable, et la loi morale peut, à cet égard, s'exprimer par la formule suivante : Homme — Moi, que la loi du Moi soit ton unique règle. « Mon Dieu, que ta volonté s’accomplisse sur la terre comme au ciel *. »

Point de vue de la relation. —— Le principe de la vraie morale doit être catégorique; nous voulons trouver en lui la loi du Moi pour l'Homme — Moi, une loi qui ne soit pas empirique mais a priori et.qui exprime l'acte du Moi pur par rapport à l'Homme — Moi. Le vrai système moral est donc un rationalisme moral qui se

1. La lettre de Baggesen paraît bien être antérieure à l’article de Schaumann ; elle est du 30 mars 1795; l’article de Schaumann paraît en 1795 aussi, mais seulement, dans le 5° fascicule (le 1°" du t. IT) du Journal philosophique c’est-à-dire, selon toute vraisemblance, vers le milieu de l’année courante.

La lettre d’Erhard est postérieure à la publication de l’article, mais l’idée et les expressions mêmes rappellent d’une manière si frappante les termes de Baggesen qu’on peut se demander s’il n’y a pas dans ce rapprochement le témoignage d’un entrelien déjà ancien entre Baggesen et Erhard et d’un propos tenu en commun. La chose paraît d'autant plus vraisemblable que la lettre de Baggesen est datée de Nuremberg, où précisément Erhard exerçait la profession de médecin, et que les relations entre Baggesen et Erhard étaient, on le sait, fort étroites.

2. Philosophisches Journal, Zweiten Bandes Erstes Heft, Deduction aller falschen

Moraltheorien von Herrn Prof. Schaumann, 4, p. 38. 3. Ibid., 5, p. 38. — 4. Ibid., 6, 7, 8, p. 38-39.

fonde sur un surnaturalisme moral; c’est la science de l'élévation du Moi au-dessus du Non-Moi, c’est-à-dire de la nature, la science de l’autonomie de la Raison pure; et la formule de la relation comme loi morale c'est : Homme— Moi, tu ne dois pas être un Non-Moi. « Mon Dieu, que ton nom soit sanctifié. »

Point de vue de la modalité. — Il faut que le principe de la vraie morale soit apodictique, qu’il soit un impératif : c'est une Idée une exigence du devoir ou une loi du Moi pur qui s'impose absolument à l'Homme — Moi. Le vrai système moral est donc une autonomie morale reposant sur un formalisme moral; il est la science de la libre dépendance de l'Homme — Moi à l'égard de sa forme originelle (Urform), de la forme originelle du Moi pur; et la formule de la moralité pour la loi morale c’est. : Homme — Moi tu dois identifier le Non-Moi au Moi pur, tu dois considérer l'Univers. comme un pays dont tu as à faire un empire de la liberté, une organisation conforme aux lois de la Raison. « Mon Dieu, que ton règne arrive !? » |

Cet article arrachait au défenseur attitré du sens commun, à l'ennemi des nouveautés en littérature et en philosophie, au vieux Nicolaï, cette prière : « O mon Dieu, fais descendre dans tous les cerveaux égarés des philosophes la saine Raison. Amen 5. » Il n’en reste pas moins que la Théorie de la Science, entendue comme une révélation nouvelle, opérait des conversions, qu’elle avait son culte et ses adorateurs, qu’on donnait couramment à son fondateur, suivant le mot de Jacobi, le titre de « Nouveau Messie ». Ce nom ne déplaisait d'ailleurs pas à Fichte; il se croyait, en effet, sérieusement le prophète d'un Évangile, de l'Évangile de la Raison; et quand, trois fois par jour et cinq fois par semaine, il prêchait la Théorie de la Science, il pensait sincèrement faire entendre au monde des paroles nouvelles, des paroles de vie.

C'est, en effet, l'heure où, passant de la philosophie spéculative à la philosophie pratique et abordant les problèmes du droit, de la morale, de la religion, Fichte proclamait un Idéal qui devait, à ses. yeux, inaugurer une ère nouvelle.

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