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CHAPITRE II

En 1784, à vingt-deux ans, Fichte avait à peu près achevé ses études de théologie; 1l emportait de l'Université les témoignages d’assiduité et d'estime que lui avaient décernés tous ses maîtres. Il manquait encore à l'étudiant en théologie, pour avoir le droit de postuler une chaire en Saxe, le brevet conféré par le Consistoire supérieur. Mais Fichte n’était alors guère d'humeur à préparer ce dernier examen. Depuis qu'il avait lu Lessing et médité Spinoza, depuis qu'à leur suite il s'était appliqué à l’exégèse, il se sentait de moins en moins porté vers la fonction de pasteur. L'obligation d'enseigner la révélation, de professer des dogmes auxquels vraisemblablement il ne croyait déjà plus, lui répugnait. Il cherchait donc une autre carrière, comptant, suivant une coutume fort répandue au xvin* siècle, sur la protection de quelque grand seigneur’. En attendant il fallait vivre. La veuve du baron de Miltitz venait de lui supprimer la pension, jusqu'alors régulièrement servie. Avec sa curiosité universelle et un peu vagabonde, Fichte passait, aux yeux de sa protectrice, pour un esprit volage et indiscipliné. Fichte protesta contre l’accusation qui le froissait dans ses sentiments de probité et de reconnaissance; il tenait à faire savoir qu'il n'était point un inutile, ayant abusé de la bonté de ses protecteurs ; qu'il ne s'était pas rendu indigne de celui auquel il devait tout; mais une fois sa fierté blessée — dût la baronne même revenir à de meilleurs sentiments — il ne pouvait, ilne voulait plus rien accepter

A. LES PREÉMIERS TÂTONNEMENTS.

1. Fichte’s Leben, I, 1, 3, p. 28 : Briefentwurf von Fichte an den Consistorialpräsidenten von Burgsdorf.

d'elle‘, Il ne lui était pas possible non plus de faire appel à ses parents; il savait leurs ressources à peine suffisantes pour élever ses frères et sœur et depuis l’année 1786 il s'était fait scrupule de rien leur demandér *.

Pour vivre il dut se mettre en quête de leçons, recherche pénible pour lui, car, de son aveu, il avait honte de sa pauvreté. Toutefois l’affection d’un ancien maître lui épargna de longues démarches ; Pezold lui procura un élève. Malheureusement Fichte ne tarda pas à s'apercevoir de l’inutilité de quelques-uns de ses efforts. Le pupille qu'on lui avait confié était un enfant de neuf ans, « d’une faiblesse inouïe, avec une incroyable légèreté, et dont les parents avaient à ce point gâté le caractère que la difficulté de le réformer, dans un milieu si hostile, devenait à peu près insurmontable ? »., Dans ces conditions, Fichte déclare à Pezold qu'il préfère le quitter; mais que faire? Revenir à l’idée du pastorat? Pour pouvoir remplir ses fonctions avec la conviction et la conscience qu'elles impliquent, Fichte se trouvait dans la nécessité de commencer par combler ses lacunes en théologie; et pour cela de nouvelles et de coûteuses études étaient nécessaires. Fichte alors envisagea un autre projet et c'est encore à Pezold qu'il s'en ouvrit. Il avait fait des études de droit assez complètes et il croyait pouvoir dire que ses connaissances en jurisprudence avaient beaucoup moins de érous et de moins importants que ses connaissances en théologie; peut-être trouverait-il de ce côté une issue? En ce qui concernait la théologie, 1l voyait au contraire à peu près toutes les portes closes. « Sans doute, ajoutait Fichte, je n'ai pas donné carrière à cette idée sans une violente lutte de conscience, car j'ai senti, avec toute la chaleur de mon cœur, les bienfaits de la religion de Jésus et l'honneur d’être un de ceux qui enseignent la religion chrétienne. » Mais des événements que nous ne connaissons pas et auxquels Fichte fait allusion lui semblaient un avertissement de la Providence pour le détourner de cette fonction‘, il demandait donc à Pezold, en cette occasion, un avis qui serait pour lui décisif. | |

Pezold insista sans doute, car peu de temps après Fichte sollicitait de Burgsdorf, le président du Consistoire supérieur de la Saxe,

1. W. Kabitz, Studien zur Entwicklungsgeschichte der Fichteschen W. L. Beilagen aus dem handschriftlichen Nachlasse J. G. Fichtes, 5, Briefentwurf von Fichte an den Consistorialpräsidenten von Burgsdorf, p. 11*.

2. L. Noack, J. G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, Erstes Buch, 3, p. 31. Voir aussi Fichte’s Leben, I, 1, 3, p. 50. Lettre à Jeanne Rahn.

3. W. Kabitz, op. cit., Beilagen, 2, Briefentwurf von Fichte an Ch. Fr. Pezold, p. à*. 4. Ibid.

une bourse qui lui permit de passer, au bout de quelques mois de travail, l'examen du pastorat. |

« Au collège, lui écrivait-il, je n'étais pas sans aptitudes pour les connaissances qu'on peut y acquérir; mes travaux et mes certificats d'études en témoignent. Dans mes années d'Université, j'ai subi les plus dures privations; j'ai été écrasé par elles; j'en ai souffert d'autant plus cruellement — permettez-moi de me présenter avec tous mes défauts — que j'avais amèrement honte de ma position, ce qui m'ôtait toute possibilité d’en sortir... Depuis l’année 1784 j'ai été précepteur dans plusieurs maisons de Saxe où j'ai bien réussi. De l'influence que peuvent avoir les auteurs classiques sur la tournure de l’esprit j'ai peut-être conservé quelque chose, quoique j'aie été forcé d'abandonner l'étude proprement scientifique, la plus grande partie de mon temps étant due à d’autres affaires; je n'avais d’ailleurs absolument aucun livre à moi. Pourtant j'ai, depuis, lu beaucoup d'ouvrages français et allemands. Je me suis exercé à écrire, j'ai souvent prêché..… J’ai réfléchi, travaillé, parlé sur les principaux objets de la théologie; j'avoue cependant mes lacunes en histoire, particulièrement en hébreu. C’est la raison pour laquelle j'avais longtemps projeté d'abandonner cette voie et de compter pour ma subsistance sur le hasard d'une heureuse rencontre qui me conduirait hors de mon pays. Obtenir, par exemple, une place de secrétaire, attendre de la protection de quelque grand seigneur, dont j'aurais élevé les enfants à sa satisfaction, le soin de mon avenir. J'étais confirmé dans cette espérance par le succès de mes prédications dans tous les endroits où je me rendais et par la facilité avec laquelle, en quelques-uns, je me faisais des relations et m'acquérais des protecteurs.

« Plus qu’alors, aujourd'hui où il me faut prendre une décision irrévocable, où s'offre à moi la dernière occasion peut-être de retour, je sens tout ce que ce projet avait de risqué, d’irrégulier, de peu patriotique. Mais je ne puis tout seul me venir en aide à moi-même, c'est pourquoi je me permets de m'adresser à vous.

«Je crois superflu de vous dire que mon application, dont je suis sûr, les dons naturels que Dieu m'a accordés et que sa grâce ma jusqu'à présent conservés, me permettent d'espérer qu'entre la date où nous sommes et Pâques j'aurai rattrapé le temps perdu, et que je pourrai me présenter sans déshonneur à l'examen devant le Consistoire supérieur, pourvu toutefois que, libre de toute préoccupation matérielle, je puisse consacrer — et je le ferai d'ailleurs avec joie — mon temps entier à ces études. Autrement, mon séjour à

Leipzig ne me servirait à rien, car je serais forcé, pour vivre, d'employer tout mon temps à des choses absolument étrangères à mes études. Durant mes années d'Université je n’ai jamais participé à aucune des bourses officielles délivrées aux étudiants, je n'ai jamais joui du moindre secours, bien que je pusse facilement faire la preuve de ma pauvreté. Me serait-il possible, en considération de cette discrétion, d'obtenir une subvention qui me permît, exempt de tout souci, de me consacrer jusqu'à Pâques à la théologie? Sur mes mœurs, depuis que j'habite à Leipzig, j'en appelle au témoignage de M. le professeur Palmer et de M. le receveur des contributions Weisse; dans les autres endroits où j'ai vécu, je peux produire les témoins les plus irrécusables.

Si vous daignez prendre en considération ma prière, je vous

jure, sur Eau ce que j'ai de plus sacré, de me vouer tout entier à ma mission, à mOn pays! »

En même temps que cette lettre, Fichte rat au président du Consistoire, comme exemple de ce dont il était capable, un sermon qu'il n'avait d’ailleurs jamais prononcé et dont il reconnaissait luimême l'insuffisance. Le président Burgsdorf, touché de la lettre, apprécia le sermon ; il fit venir le jeune candidat et lui promit son appui, quelques jours plus tard Fichte lui écrivait de nouveau :

« Mon cœur ne peut se retenir plus longtemps de vous renouveler ses plus humbles remerciements pour la grâce inattendue avec laquelle votre Excellence a fait accueil à ma lettre, à mon insignifiant travail, à moi-même? »

Cependant il faut croire que le bon vouloir de Burgsdorf fut paralysé, car Fichte n'obtint point la bourse demandée, et sa siluation de précaire devint bientôt critique; les leçons lui manquaient, 1l commençait à se demander sérieusement ce qui allait advenir de lui. Un jour où, par une ironie cruelle du sort, il aurait dû fêter ses vingt-six ans, le 19 maï, Fichte se crut perdu; il venait d’épuiser ses dernières ressources. Et, tandis que la nature semblait fêter son printemps, Fichte promenait dans les environs de Leipzig ses sombres pensées. Il était trop fier pour avouer sa pauvreté à personne, fût-ce à ses amis, fùt-ce à ses parents; il serait mort de faim avant que d'accepter un don qui pût ressembler à uneaumône.

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