CHAPITRE XII
A. LA THÉORIE DE LA Durant l'hiver 1797-1798, à la suite de sa RELIGION DE FICHTE Morale, Fichte avait exposé à ses élèves ses NURRiss idées sur Dieu et l’immortalité.
L'idée de Dieu, affirmait Fichte, ne vient pas d’un besoin de notre intelligence; nous ne pouvons pas nous représenter l'être infini et absolu sans par là même le déterminer et en faire un relatif, c’est-àdire en somme sans le nier; l’idée de Dieu est imposée à notre conscience par l'exigence de notre volonté, par un besoin pratique; c'est le devoir qui pose l'idée d’un infini à accomplir, et nous sommes obligés d'affirmer là nécessité de l’existence de Dieu précisément parce que cet infini n’est pas actuellement réalisé. Si nous étions nous-mêmes des êtres saints, si l’infinité était non pas notre but mais notre état, il n'y aurait pas de Dieu pour nous. |
. L'origine de l’idée de Dieu dans notre conscience détermine pour nous le caractère de la divinité. Dieu n’est pas du tout ce maître de la destinée qu'adorent ceux qui ne pensent qu’à leurs jouissances. Connaissant leur impuissance à l'égard des événements dont ils dépendent, ils attribuent à Dieu le pouvoir de satisfaire leurs désirs; un pareil Dieu dont la fonction consisterait à distribuer le bonheur et le malheur n'est vraiment qu'une idole; c’est le Dieu du hasard. Le vrai Dieu, le seul Dieu, c’est l’ordre spirituel
qu'exige l’accomplissement du devoir, mais que notre seule bonne
{. Etwas von dem Herrn Prof. Fichte und für ihn herausgegeben von einem wahrheitliebenden Schulmeister, Baireuth, bey Lubeck’s Erben, 1799, p. 116, &.
volonté, notre intention confinée à notre pauvre individualité, n’a pas le pouvoir de réaliser, puisque l’accomplissement de cet ordre
dépend aussi de la bonne volonté de tous les autres. Croire en Dieu, ce n’est donc pas affirmer l'existence de je ne sais quel être mystérieux et incompréhensible, c’est agir conformément au devoir. Le vrai croyant n’est pas celui qui affirme Dieu en paroles, c’est celui qui réalise le royaume de Dieu par ses actes, celui qui veut faire régner la moralité dans le monde. Et de cette religion, la vraie, bien peu sont capables. Mais ceux qui y ont atteint ne se soucieront point d’une immortalité personnelle, car ils ont en eux la source même de la vie éternelle, ils communient avec cet Esprit infini et absolu, supérieur aux relations du temps et par rapport auquel le temps lui-même est posé. Ils comprennent que la perpétuité de l'existence individuelle, la seule dont la destruction semble préoccuper la plupart des hommes, que la vie future dans un autre monde fait à l’image de celui-ci, sont inadmissibles, si la mort anéantit tout ce qu'il y a en nous de sensible et de corporel, tout ce qui constitue et notre individualité et notre perception du monde ; ils comprennent que la seule existence échappant à la mort est l'existence spirituelle et que, s’il était possible d'admettre une immortalité personnelle, on ne pourrait l’imaginer que sous la forme d’une hiérarchie de vies spirituelles de plus en plus hautes, d'un progrès indéfini de la moralité*.
Les vues sur la religion qu'il exposait à ses auditeurs familiers et que recueillit l’un d'eux, « un maître d'école (Schulmeister)
ami de la vérité », sous le titre de : /dées de M. le professeur
Fichte sur Dieu et l’immortalité, quelque chose de lui et en sa faveur (Des Herrn Professors Fichte Ideen über Gott und Unsterblichkeit). Fichte eut bientôt l’occasion de les préciser et de les livrer au jugement du public. Ce fut à propos d’un article que Forberg vint lui offrir pour le Journal philosophique dont Fichte était devenu, depuis 1797, le directeur conjointement avec Niethammer?. Cet article avait pour titre : Le développe-
1. Etwas von dem Herrn Prof. Fichte und für ihn herausgegeben von einem wahrheilliebenden Schulmeister. Voir aussi Meue Allgemeine Bibliothek, 57. Bd., 6. Heft. Weltweisheit. Schriften über den Fichteschen und Forbergischen Atheismus, p. 362 et 401 et L. Noack, J. G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, Leipzig, 1862, Zweites Buch, 9. Die Atheismus-Anklage und ihre Folgen, p. 345-350.
2. Le volume V du Journal philosophique qui ouvre l’année 1797 porte en effet : herausgegeben von J. G. Fichte und F. I. Niethammer der Philosophie Doctoren und Professoren zu lena, sans autre commentaire.
ment du concept de la Religion (Entwickelung des Begriffs der Religion).
CT De Te L'auteur prétendait écarter toutes les BERG SUR LE DÉVELOP- questions relatives à l'existence de Dieu, à PEMENT DU CONCEPT ]a foi en Dieu, au règne de Dieu — questions PES RÉGSSR d'ordre purement théorique impliquant la connaissance, impossible ou tout au moins problématique de Dieu et de son règne — pour restreindre la religion à la simple croyance pratique en un gouvernement moral du monde, croyance limitée à notre action et entièrement indépendante de toute conception dogmatique, ou, pour exprimer la même idée dans le langage bien connu de l'Écriture sainte, à la croyance vivante en le Règne de Dieu qui viendra sur la terre.
Quiconque croit à un gouvernement moral du monde, et y croit pratiquement, a de la religion; et celui-là seul a de la religion, car l'Esprit supérieur qui gouverne le monde d’après des lois morales, c'est Dieu.
Les concepts spéculatifs de Dieu, comme être premier, infini, absolument nécessaire, sont étrangers à la religion; ils lui sont au moins indifférents. De même la religion s’accommode aussi bien du polythéisme que du monothéisme, de l’anthropomorphisme que du spiritualisme. Pourvu que la moralité reste la règle du gouvernement du monde, il est indifférent que l’on conçoive une construction du monde qui soit monarchique ou qui soit aristocratique. Si les anciens avaient eu de leurs dieux une conception morale, nous n’aurions rien à leur objecter. La spéculation, consciente de ses limites, ‘n'aurait rien à y perdre et l’art y aurait gagné. La seule question est celle du fondement de notre croyance à ce gouvernement moral du monde. |
Or des trois sources d’où, en fin de compte, jaillissent toutes nos convictions, l'expérience, la spéculation, la conscience, Forberg s'efforce d'établir que ni l’expérience, ni la spéculation ne peuvent: rien nous apprendre de l’ordre moral du monde, ne peuvent nous aider à trouver Dieu; seule, la conscience peut être, et est, en fait, la source et le fondement de la religion. La question posée se réduit donc à celle-ci : comment naît la religion dans le cœur de l’homme animé de sentiments moraux?
Et voici la réponse : la religion vient uniquement du désir de. voir le bien triompher du mal dans le monde;.du vœu, chez les
ai
hommes moraux, de voir se réaliser et de contribuer à réaliser
« l’âge d'or des cœurs », ce règne de la justice ou cette « communauté des saints » sur la terre qui constitue l’œuvre propre de la véritable « Église », de l'association de tous les hommes de bien pour travailler à tout ce qui est bon !.
Ce vœu d'un règne de Dieu sur la terre, ce sentiment d’une obligation de la conscience, d'un devoir de travailler, chacun pour sa part, à l’accomplissement de ce règne, la croyance en la possibilité de cette réalisation (comme, dans l’ordre de la vérité spéculative, l’homme de science travaille et croit à la République des savants) voilà l'essentiel de la religion; et c’est là non pas affaire de science, mais affaire de foi, non pas objet de démonstration théorique, mais objet d'efficacité pratique.
La spéculation doit donc se déclarer incapable de justifier la croyance en un gouvernement moral du monde; elle serait même impuissante à lever les doutes que l'existence du: mal, révélée par l'expérience, ferait naître au sujet de la Providence, et à décider si celui qui régit le monde est le principe du bien ou celui du mal moral, Dieu ou Satan. La seule issue à ce doute est de considérer la croyance en question comme un devoir, au sens pratique du mot, d'admettre que tout se passe comme si le monde était régi par un principe moral, et d'agir comme si on y croyait ?.
Il pouvait donc y avoir, d’après Forberg, opposition absolue « entre les affirmations de l'intelligence et les exigences de la conduite »; et Forberg terminait son article en émettant un certaim nombre de doutes sur Dieu et sur son règne :
« Y a-t-il un Dieu? Réponse : cela est et demeure incertain, et cette question relève purement de la curiosité théorique.
« Peut-on demander à tout homme de croire en Dieu? Non; car cette question pose celle de la croyance dans un sens théorique, comme un mode particulier de la connaissance de la vérité.
« La religion est-elle une conviction de l'entendement ou une maxime de la volonté? Réponse : elle n’est pas une conviction de l’entendement, mais une maxime de la volonté.
« Comment agit l’homme religieux? Réponse : en se montrant infatigable dans la poursuite du vrai et du bien.
« Peut-on attribuer à tout homme une religion? Réponse : oui, de même qu'on peut lui attribuer de la conscience; l'irréligion n'est que manque de conscience.
« Combien y a-t-il d'articles de foi de la religion? Réponse : deux,
1. Philosophisches Journal, Achten Bandes erstes Heft, IT. Eniwickelung des Begrifÿs der Religion, p. 20-27, 30-37. — 2. Ibid., p. 28-29 et 38-40.
la croyance à l’immortalité de la vertu et la croyance à un FBI de Dieu sur la terre.
« L'intégrité (Rechtschaffenheit) est-elle possible sans religion? Réponse : oui, dans ce cas il est, sans aucun doute, question d'u une croyance théorique.
« Un athée peut-il avoir de la religion? Réponse : assurément. La croyance pratique et l’incroyance théorique peuvent très bien coexister chez les uns, comme chez les autres la croyance théorique — qui alors est de la superstition — et l’incroyance pratique.
« Quel est Le rapport de la religion à la vertu? Réponse : celui de la partie au tout. Peut-on apprendre la religion? Réponse : oui, comme la justice, par l'usage.
__ « La religion est-elle une ressource (Hülfsmittel) pour la vertu?
Réponse : non; elle n’est pas une ressource pour la vertu, mais seulement pour l’homme vertueux.
« La religion est-elle un épouvantail (Schreckmittel) pour le vice? Réponse : la superstition et non la religion; qui craint Dieu, ne l’a pas encore trouvé.
« Est-ce qu’un règne de Dieu, entendu comme le règne de la vérité et du droit, viendra jamais sur la terre? Cela reste incertain et même invraisemblable, à s’en rapporter à l'expérience passée.
« Est-ce qu’au lieu du règne de Dieu il ne pourrait pas y avoir aussi bien un règne du Diable? Ceci n’est ni plus certain ni plus incertain que cela.
« Est-ce donc que la religion de l'enfer n’a pas autant de fondement que la religion de l’homme de bien sur la terre? Devant le tribunal de la spéculation l’une n’a ni plus ni moins de droits que l'autre. |
« La religion est-elle l’adoration de la divinité? Nullement. A l'égard d’un être dont l’existence est incertaine et demeurera toujours nécessairement incertaine, on ne peut absolument rien dire. Quiconque fait la moindre chose purement et simplement pour l'amour de Dieu est un superstitieux. À moins de jouer sur les mots ilnya pas un seul devoir envers Dieu.
« Le concept de la religion établi dans cette théorie est-il le concept exact et vrai de la religion? Sans nul doute, à supposer que le concept de la religion soit le concept de quelque chose de raisonnable (et non une pure chimère). Le concept d’une croyance pratique n'est-il pas plutôt un jeu de l'imagination qu'un concept vraiment philosophique? On laisse équitablement au lecteur bénévole le soin de répondre à cette question insidieuse, comme aussi de
décider, en fin de compte, si l’auteur de l’article s’est borné à se jouer de lui‘. »
En apportant cet article, Forberg, à peine entré dans le cabinet de Fichte, lui dit à brûle-pourpoint : « Vous savez, je viens vous déclarer la guerre; j'attaque, et rudement, votre système. — Bon, répondit Fichte. — Et vous savez, dans votre Journal, car il faut que vous acceptiez mon article. — Volontiers. — Et vous savez, en outre, qu'il faut me le bien payer. — D'accord. — Et puis (c’est le principal) il faut que vous répondiez à ma réfutation. — Je veux bien. — Et sur les points que je vais vous indiquer ?. »
Cette conversation que nous rapporte l’auteur des Lettres imparliales sur le séjour de Fichte à léna est-elle authentique? Il n'y a pas de raison d'en douter. Mais ce qui dut rendre la lecture de l’article de Forberg particulièrement déplaisante à Fichte, c'est qu'à bien des égards la pensée de Forberg pouvait paraître singulièrement proche de la sienne. Quel est l’objet de Forberg, sinon d’enfermer toute morale, toute religion dans les limites d’un « Criticisme » et d’un « Moralisme » rigoureux? Et qu'est-ce, d'autre part, que la philosophie de Fichte, si ce n’est le « Criticisme », le « Moralisme » le plus intransigeant et le plus radical?
S'il ne s'était agi que d'imprimer l’article d’un adversaire philosophique, passe encore; mais Forberg pouvait apparaître comme un allié, comme le plus compromettant des alliés. Le réfuter même était délicat. On risquait d'émettre, ce faisant, des propositions périlleuses. Fichte commença par donner à Forberg le conseil amical de retirer l’article. Forberg refusa. Fichte, dont on connaît les principes en matière de liberté de penser, ne crut pas devoir user de son double droit d’éditeur et de censeur pour faire acte d'autorité. Seulement, puisque Forberg lui-même exigeait une réponse, 1l voulut mettre ses critiques en notes au texte même de l'article. Forberg encore s’y opposa; il trouvait que son article méritait bien les honneurs d’une réplique globale et d’un article en forme. Fichte céda. Il écrivit l’article sur le Fondement de notre croyance en une divine Providence (Ueber den Grund unseres Glaubens an eine güttliche Weltregierung) dont le titre seul * suffit
1. Philosophisches Journal, Achten Bandes erstes Heft, II. Entwickelung des Begriffs der Religion, p. 41-46.