April 1799, p
4. Fichte reproduit, dans son titre, les termes mêmes dont s'était servi Forberg mais pour substituer au sens hypothétique que Forberg donnait à cette croyance un
sens catégorique.
à indiquer clairement l’objet. C'était, sans qu'il nommât d’ailleurs une seule fois Forberg, une protestation contre « l'athéisme sceptique » de l’article sur le Développement du concept de la Religion.
Forberg, dans son article, s'appuyant sur les résultats de la Critique kantienne qui nous refuse toute intuition de l’Étre en soi, réduisait en somme notre affirmation de Dieu à la conscience du caractère absolu des prescriptions de la Raïson, à l'obligation absolue de travailler à réaliser l’ordre moral, « le Règne de Dieu », et toute notre religion à la croyance en cette obligation, à la possibilité de réaliser cet ordre. L'existence d'un Dieu personne, d’un Dieu créateur, ne pouvait faire l’objet ni d’une affirmation, n1 d'une négation ; elle demeurait purement possible, purement problématique comme l'existence même de la Chose en soi. De cette existence nous ne pouvions rien savoir et elle ne nous concernait pas; elle n'intéressait ni les mœurs, ni la religion.
La position de Fichte devait être plus radicale encore, bien qu’en apparence la question de l'existence de Dieu fût dès l'abord mise hors de doute, et que l’auteur de la Théorie de la Science, désireux de décliner toute solidarité avec certaines des idées de Forberg*, crût échapper ainsi au soupçon de scepticisme et d’athéisme qui pesait sur le précédent article.
1 Tout l'effort du système de Fichte avait, en C. LA RÉPLIQUE DE Re RE Nr FICHTE : LE roNpe- eftet, consisté dans l'élimination totale de
MENT DE NOTRE CRO- ]a Chose en soi, dans le refus d'admettre, YANCE EN UNE DIVINE
ême à titre problématique, l'existence d’une PROVIDENCE. ne P que;
Chose en face de l'Esprit, d'un Absolu en dehors de la pensée. À cette seule condition l’œuvre de la Critique, à ses yeux, devenait cohérente et pouvait échapper victorieusement aux objections que lui avaient adressées les contemporains. L’Absolu, c’est pour Fichte le sujet se posant lui-même dans son unité pure, et obligé, pour prendre conscience de lui-même, de produire le système des catégories à travers lesquelles le Moi, sopposant le Non-Moi pour l’absorber à nouveau, se réalise dans l'Univers. En dehors de ce processus de réalisation, l’Absolu n'est rien. Kant avait fait de l'existence de Dieu un postulat de la Raison pratique, une exigence du devoir; Forberg avait dit : je crois à l'obligation de réaliser l’ordre moral; après cela s’il surgit un Dieu, un Absolu
1. Fichte déclare expressément, au début de son article, que, d'accord avec Forberg sur certains points, il est, sur d’autres, en opposition radicale avec lui et qu'il tient à s'expliquer.
théologique, peu importe. Fichte va plus loin; il veut purger la Critique de ce dernier vestige de Chosisme, de transcendance; il veut intégrer l’Absolu à la conscience humaine; il veut, c’est l’objet . propre de sa philosophie, que le Moralisme se suffise.
Pour cela il faut qu'il identifie Dieu à l’ordre moral lui-même. Dieu ne sera donc plus un postulat du devoir ou une hypothèse qui sy rattache, ce sera la réalisation de la prescription du devoir, de la moralité dans l'Univers; ce sera le « Règne des fins ». Dieu cest donc pour Fichte ce que le langage populaire désigne sous le nom de Providence.
Maintenant — et c'est en cela que consiste la spécificité de la religion, ce qui la distingue de la moralité pure et simple — cet ordre ne résulte pas de la seule bonne volonté, l'unique chose qui soit au pouvoir de l'individu; il dépasse l’action individuelle, il consacre l'efficacité du devoir; il est, à l'homme qui accomplit ses obligations, ce que la nature est au semeur qui accomplit les rites des semailles, la garantie que son geste ne sera pas vain, qu'il aura ses conséquences; 1l est, à proprement parler, la croyance dans le triomphe définitif de l'esprit en ce monde, l’espérance que le devoir portera ses fruits; mais cette croyance équivaut à une certitude pratique et cette espérance à une promesse. Pour n'être pas d'avance fixé dans les choses et visible aux regards, pour être immatériel, l’ordre incessamment actif et vivant de l'Esprit n’en est pas moins réel et éternel. Et, parce qu’elles sont l’effet d’un ordre immanent au monde et non plus l’œuvre d’un Être transcendant, les conséquences de la moralité n’en sont pas moins certaines et pas moins fécondes. S'il en est bien ainsi — et Fichte y insiste dès les premières lignes de son article — la question de l'existence de Dieu qui, dans l’article de Forberg, faisait l’objet d’un doute, ne se pose même pas. Elle est hors de cause; sa réalité ne peut être niée; il s’agit seulement de la justifier, de la comprendre. Et c’est, aux yeux de Fichte, le triomphe de la Théorie de la Science, la confirmation de sa vérité, d’avoir supprimé jusqu'à la possibilité d’un doute touchant l'existence de Dieu en identifiant Dieu à l’ordre moral de l'Univers, en détruisant, avec le recours à une cause du monde transcendante au monde, le dernier refuge du dogmatisme, l’idole de la Chose, de la substance. Désormais l'existence de Dieu n’est plus à la merci d’une démonstration philosophique; la présence divine dans notre conscience s'affirme comme ce qu'il y a de plus certain, en nous par la soumission au devoir, hors de nous par la foi en son efficacité. En douter serait douter du verdict même de la loi morale. Et ce doute est interdit;
le devoir ne se discute pas; on y obéit. Voilà — en dépit de l’opinion de Forberg — la limite où il faut « couper les ailes » au raisonnement, où l'entendement se trouve enchaîné parce qu'ici la volonté emporte la pensée et ne fait qu’un avec elle.
Mais si l'existence de Dieu échappe aux prises du doute, le Dieu que Fichte proclame, on l’a vu, n’a rien de commun avec le Dieu anthropomorphique, le Dieu-substance, le Dieu personne et créateur du monde, le Dieu tout bon et tout-puissant des théologiens. Un pareil Dieu fait à l’image du monde sensible, du monde des apparences, Fichte le rejette avec indignation, il porte le masque de la figure humaine et la marque de sa finitude. C’est une idole. Quiconque croit en lui, quiconque se recommande à lui pour obtenir le succès de ses actions, quiconque se préoccupe des conséquences de sa conduite et calcule ses actes au lieu d’obéir à la voix de sa conscience, mérite qu'on l'appelle le véritable athée et le véritable incroyant. |
Pour conclure son article, Fichte empruntait à « deux excellents poètes » deux citations qui, à ses yeux, en résumaient tout l'esprit :
… wer darf sagen
Ich glaub’ an Gott?
Wer darfihn nennen
Und bekennen :
Ich glaub’ ïhn?
Wer empfinden,
Und sich unterwinden
Zu sagen : ich glaub’ ïihn nicht?
et l’autre :
… ein heiliger Wülle lebt,
Wie auch der menschliche Wanke;
Hoch über der Zeit und dem Raume webt Lebendig der hôchste Gedanke
Und ob alles in ewigem Wechsel kreist,
Es beharret im Wechsel ein ruhiger Geist 1...
Qu'un pareil article, si élevé qu'en fût le spiritualisme, si hautement morales qu'en fussent les intentions, ait pu paraître athée aux chrétiens orthodoxes dont, au nom de la morale, il traitait d’idolâtrie le Dieu et le paradis, faut-il s'en étonner? et faut-il s'étonner