Fichte’s Leben, Il., Erste Abth., VI., 1, 4, p
M. E. Sulze à publié dans les Kantstudien de 1906 (vol. XI) l’énumération d’un certain nombre de pièces inédites relatives au procès de Fichte qu’il a trouvées dans les Archives de la ville de Dresde. La plupart d’entre elles n’apportent rien de nouveau; ce sont les pièces officielles concernant les démarches qui ont précédé ou suivi l’accusation.
Mais parmi ces documents il en est un, le seul d’ailleurs reproduit par M. Sulze, classé sous le n° 4604, et qui est singulièrement intéressant. Il nous fait connaître les instigateurs dés mesures exceptionnelles requises par le rescrit et qui furent, on va le voir, imposées au gouvernement de Saxe par les membres du Consistoire supérieur, par les ennemis de Fichte, acharnés à le perdre depuis 1794 et dont on se rappelle les dénonciations et les campagnes de presse.
Ce document est une lettre adressée par le Consistoire supérieur au Prince-électeur de Saxe, le 29 octobre 1798.
Elle débute par l'affirmation du zèle avec lequel les signataires ont cherché depuis longtemps des mesures capables de remédier aux maux que causent les écrits scandaleux (en particulier ceux qui concernent les choses de la religion et du christianisme), et des mesures plus efficaces que la confiscation; elle proclame que ce désir a été rendu plus vif encore par la façon vraiment intolérable dont les philosophes critiques osent s'exprimer, non pas seulement à l'égard de la Révélation, mais bien de la religion naturelle, apportant à l’athéisme un concours tel qu’il n’en à encore jamais connu. Elle déclare qu’en présence de la hardiesse et du cynisme toujours croissants des affirmations qui montrent dans la croyance en Dieu quelque chose de déraisonnable ou tout au moins de superflu, en présence du ton toujours plus hardi dont on parle de ceux qui tiennent encore à la religion et à la Révélation et qui passent pour des superstitieux ou des visionnaires, en présence des manœuvres toujours plus audacieuses pour renverser non plus seulement le Christianisme, mais même la religion, la lutte, une lutte sans merci, s'impose pour obvier au danger que courent les intérêts les plus essentiels de l’humanité.
Et le Consistoire saisit l’occasion que lui offre un écrit tout plein de ces principes funestes (l'écrit en question est justement l’article de Forberg dont les auteurs de la lettre incriminent un grand nombre de passages. Il est à remarquer que l’article de Fichte ne s’y trouve pas mentionné; mais Fichte est pris à partie, d’abord comme éditeur du Journal philosophique où a paru l’article, ensuite comme professeur à l'Université d'Iéna, coupable d’enseigner de mauvaises doctrines), pour suggérer au Prince d’autres mesures que la confiscation ordinaire, la seule arme dont dispose le Consistoire, arme insuffisante parce qu’elle frappe trop tard, quand les écrits sont déjà répandus; arme à deux tranchants, car, du fait de leur confiscation, les écrits acquièrent une publicité qu'ils n’auraient jamais connue sans cela.
Ces moyens, la conclusion de la lettre les indique. En face d’un danger dont l'extension est d'autant plus redoutable qu’il menace de jeunes esprits, des esprits légers, et qu’il flatte les passions les plus grossières de l’âme, il faut extirper le mal dans sa racine, en atteignant non pas les écrits, mais les écrivains eux-mêmes, en les lésant dans leur personne et dans leurs intérêts, ce que la confiscation ne saurait faire.
En conséquence, la lettre consistoriale demandait au Prince :
1° De mettre en accusation les professeurs suspects d’athéisme et, leur affaire instruite, de les punir comme ils l’auraient mérité.
2° De prévenir les gouvernements qui ne prendraient pas contre eux des mesures
La cour de Weimar obéit. Neuf jours après, elle transmettait ce réquisitoire au Sénat de l’Université, déclarant qu'elle Tui donnait à « examiner les raisons pour lesquelles notification avait été faite à la cour de Weimar de mettre en accusation les éditeurs du Journal philosophique, les professeurs Fichie et Niethammer, et de les punir sévèrement, comme bon lui semblerait », ajoutant, à cette reproduction textuelle des termes du réquisitoire, la formule suivante : « Nous vous prions d'autant plus instamment d'appeler à fin de justification les susdits professeurs, que nous avons lieu de craindre qu'ils puissent aussi faire du contenu des articles parus la matière de leurs cours! ».
Comment pareille accusation, comment F. L'INFLUENCE DE
HE ERA pareil procès fut possible contre un Fichte, il ne peut suffire, pour l'expliquer, de l’article du Journal philosophique. Ce que Fichte y enseignait n'avait, d’ailleurs, rien de si nouveau. N’était-ce pas, au dire de l’auteur des Lettres confidentielles et impartiales sur le séjour de Fichte à Téna, ce
qu'avait déjà soutenu Aristote : il affirmait que l'univers physique
rigoureuses, de la nécessité où se trouverait le Prince-électeur d'interdire à ses sujets la fréquentation de leur Université.
3° D’entrer en négociations avec le gouvernement prussien pour conclure un: accord avec lui au sujet de la propagation de l’incroyance.
Cette lettre était signée de cinq noms. L’un des signataires, et probablement son inspirateur, était précisément Reinhard, celui qui avait dénoncé à la cour l’athéisme de Fichte; les autres s’appelaient de Zedtwitz, Bôhrisch, Tittmann, Rädler (E. Sulze, Neue Mitteilungen über Fichte’s Atheismusprozess. Kantstudien, 1906, XI. Bd., p. 235-238).
Les deux premières mesures proposées sont textuellement reproduites dans le rescrit du 18 décembre. En ce qui concerne la troisième, les négociations avec la cour de Berlin furent bien entreprises, mais elles n’aboutirent pas. Un ordre de cabinet de Fr.-Guillaume LIT daté du 25 mars 1799 en fait foi. Il accuse réception du rapport qui lui a été adressé par le gouvernement saxon au sujet du Journal philosophique de Fichte et de Niethammer, suspects d’avoir déraisonné au sujet de l'existence de Dieu. Il déclare que le roi cependant ne redoute de ce chef aucune conséquence fâcheuse : la croyance en Dieu est, en elle-même, si ferme et si inébranlable que toutes les attaques dirigées contre elles resteront toujours aussi impuissantes durant l'éternité des siècles qu’elles l’ont été dans le passé. Les éditeurs et collaborateurs du Journal philosophique sont d’ailleurs restés jusqu'ici presque totalement inconnus en Prusse, ajoute l’ordre en question, leur Journal ne figure chez aucun libraire, leur triste doctrine ne risque donc guère de faire des adeptes, et leurs écrits paraissent tout à fait indignes de retenir l’attention du gouvernement qui, en sévissant contre eux, les tirerait de l'obscurité où jusqu'ici ils sont demeurés plongés. Interdire le Journal philosophique serait le meilleur moyen de lui assurer en Prusse les lecteurs qu’il n’y a pas eus encore. Pour l'avoir fait, les cours de Hanovre et de Dresde ont sans doute eu des raisons décisives; ces raisons font à la Prusse totalement défaut; en conséquence le roi ne peut suivre cet exemple. Zur Erinnerung an Johann Gottlieb Fichte. Aus den Akten des Kgl. Geh. Staatsund-Kabinettsarchivs verôffentlicht von Adolf Trendelenburg. Berlin, 1862, p. 37 et suiv. Cité par F. Medicus, Fichtes Leben. Felix Meiner, Leipzig, 1914, p. 90, note 1.