Vertraute Briefe, p. 126-128. — 2. Ibid., p
de ces démocrates si décriés; ce qui les effraie, comme un fantôme, c’est, ils le sentent obscurément, l'esprit d'indépendance que ma philosophie éveillet, » |
Et l’on se convaincra vite que Fichte avait raison, si l’on se reporte à la campagne dont son procès est l'aboutissement. Qu'on se souvienne ici des accusations lancées contre Fichte, dès son installation, par ceux qui n'avaient pu empêcher sa nomination. Qu'on se rappelle Fichte, moins d’un mois après son arrivée à Iéna, obligé de faire appel « au crédit politique » de Gœthe pour déjouer les calomnies des défenseurs du « trône et de l'autel » qui lui prêtaient. par derrière les propos les plus subversifs; résolu à se démettre immédiatement de ses fonctions, s’il n’était pas sûr de pouvoir compter sur la confiance et sur la protection du gouvernement. auquel il devait une place qu'il n'avait d’ailleurs point sollicitée; affirmant, après comme avant sa nomination, avoir été homme avant d'être professeur et n'être pas disposé à renoncer à ses droits d'homme pour obtenir ou pour conserver une position. Qu'on n'oublie pas, après l'avortement de cette première tentative, Ia seconde conspiration contre Fichte, sortie de la même officine, quelques semaines plus tard, à propos des conférences du dimanche; l’anathème jeté à la face de celui qu’on essayait de faire passer pour un agent secret des Jacobins, venu prêcher, en Allemagne, la religion de la Raison, et essayer de substituer son culte idolâtre à l’enseignement divin du Christ; Fichte enfin, pour obtenir justice, forcé, une fois encore, de faire appel à l’appui de Gœthe et de réclamer la protection des lois.
Mais, pour avoir deux fois échoué, les ennemis de Fichte n'avaient point désarmé. [ls n'avaient rien abdiqué de leur haine qu'aigrissaient encore les rancunes de la défaite; ils guettaient le moment. où le philosophe s’aliénerait les protecteurs qui l'avaient soutenu jusqu'alors; et ils continuaient, sans répit, leur sournoise campagne de délations.
Sur la continuité de cette campagne, sur sa violence pendant les années antérieures à l'accusation d'athéisme, l'Eudæmonia fournit les documents les plus précieux. Elle s'était efforcée d'établir d'abord, que Fichte était l’instigateur des troubles fomentés par les étudiants dans la ville d’'Iéna.
C'est à leur esprit jacobin qu'on attribuaïit, au mois de mat 1795, la violation du domicile du professeur Schmid, l'adversaire de Fichte,
1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., III., 20. Fichte an Reinhold, lena. den 22. Mai 1799, p. 258.
l’ancien prorecteur, les déprédations commises dans son jardin, sur son mobilier, les violences méditées contre sa personne et auxquelles il ne dut d'échapper qu’à la rapidité de sa fuite. C’est encore à leur jacobinisme qu'on attribuait le projet de célébrer, au mois de Juillet de la même année, une fête révolutionnaire. Les autorités avaient interdit la chose, d’où un grand tumulte. D'où ensuite intervention de la troupe, les soldats accueillis à coups de pierre, à coups de sabre, voire même à coups de pistolet; plusieurs hommes blessés, l’un très grièvement. Quand le grand-duc avait nommé une commission d'enquête afin de découvrir et de punir les coupables, ceux-ci, avec la complicité de leurs camarades, avaient fui; les Ordres, réunis publiquement, avaient exigé, comme condition de rétablissement de la paix, une amnistie générale et le retrait des troupes, sous peine d’une désertion en masse; enfin les commissaires avaient été copieusement sifflés et insultés; l’un d'eux même faillit être tué à une fenêtre du château grand-ducal par une balle mâchée qui, visiblement, lui était destinée. C’est seulement au prix des plus grandes difficultés que des sanctions avaient pu être données à l'affaire : deux étudiants furent conduits à la forteresse de Wartenburg; deux, condamnés à six jours de cachot; quelques autres, exclus temporairement ou définitivement de l’Académie!
Et l’Eudæmonia, après avoir rappelé ces événements, n’hésitait pas à écrire : « Voilà les conséquences et les fruits abominables des principes répandus chez les étudiants par le professeur Fichte et par quelques-uns de ceux qui partagent ses sentiments, en particulier par les Ordres secrets? ». Elle voyait la source de tous ces troubles dans l’effrénée et éhontée liberté d'enseigner et d'écrire qui avaient été accordée à quelques Hérostrates subversifs. Elle les accusait d'ébranler les fondements du Christianisme et de la Constitution, de semer l'anarchie dans l’État, de substituer, parmi les étudiants, aux pratiques de la Religion chrétienne les rites étranges du Culte de la Raison. Déjà l’Eudæmonia insistait pour obtenir des autorités « des mesures susceptibles de calmer les inquiétudes des pères en protégeant complètement leurs fils contre les subornations des fanatiques de la liberté (Freiheitsschwärmer) qu'ils fussent athées, naturalistes, philosophes ou politiciens? ».
1. Eudæmonia, Il. Bd., 1. St., Il, Verunglückter Versuch in dem Christlichen Deutschlande eine Art von Vernunftreligions-Uebung anzustellen, p. 28, note et p. 50-53 et mr. St., V. Wahrhafte und actenmässige Geschichts-Erzählung der von den Studenten zu [ena, am 27. May, auch 19. und 20. Jul 1795 ausgeübten Unfertigkeiten, deren Untersuchung und Bestrafung, p. 265-268.
ÉD HER TES PL p#62-03. 3 lbids ps 554
Dès lors les attaques contre Fichte se multiplient et se précisent. En lui, c’est bien le révolutionnaire que dénonce l'Eudæmonia, poursuivant sa violente campagne contre les Iluminés et les Jacobins, qu’elle confond dans une même haine, et qu’elle rend responsables de tous les méfaits de la Révolution!. |
Comme elle l'écrit dans le prologue de son second volume, en 1796, « sa pointe est particulièrement dirigée contre les fauteurs de désordre? », et par eux elle entend proprement «les écrivains, disciples plus ou moins avoués de l'Illuminisme, ou adeptes en Allemagne de la Révolution française, qui opèrent, conformément à l'esprit jacobin, en répandant des principes également funestes pour la Religion, les États et la paix civile? ».
« Ce qu’elle veut — elle l'avoue hautement — c’est signaler aussi bien aux princes de l'Allemagne et à leurs ministres qu'aux magistrats des Constitutions républicaines et en général à toutes les autorités supérieures et inférieures, le dangereux désordre qui règne depuis un certain temps dans le monde littéraire; c’est mettre. en garde le public qui lit contre les sophismes des écrivains et lui permettre de commencer enfin à les apprécier à leur juste valeur; c'est amener les souverains, qui n’ont accordé encore aucune attention aux machinations des suborneurs de peuples, à réfléchir au sort qui les attend, eux aussi, eux surtout#. »
Parce qu'elle tentait cette entreprise « on ne devait pas manquer de traiter l’'£udæmonia de journal anti-révolutionnaire, anti-1lluministe, de le décrier sous cette rubriques, et, à l'heure où le nom d’aristocrate était un nom haï, d’accoler à l'Eudæmonia le titre de journal aristocratique ».
Mais l’Eudæmonia pouvait aisément prévoir que la réalisation de ses desseins ferait sortir, comme d’un nid de guêpes, toute la grande horde des alliés : auteurs de comptes rendus de la cause révolutionnnaire, écrivains, journalistes. Aussi n’écouterait-elle pas leur bourdonnement et saurait-elle se préserver de leurs piqûres.
En attendant, c’est elle qui prenait l'offensive; et, parmi les écrivains qu'elle désignait comme les perturbateurs de l’ordre public, comme les propagandistes du jacobinisme et de la Révolution en Allemagne, elle nommait publiquement Fichte, elle s’attaquait à lui avec d'autant plus de violence qu'étant plus illustre, 1l lui paraissait plus dangereux.
1. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à feuilleter au hasard les six volumes de ce recueil; tous les articles sont consacrés à la Révolution, à ses origines, aux Jacobins, aux Illuminés, etc. — 2. Eudæmonia, Il. Bd., 1. St. Prolog., p. 2. — 3. Ibid, p. 9. — À. Ibid:, p. 3. — 5. Ibid., p. 6. — 6. Ibid., p. 12. — 7. Ibid., p. 11.
Dans le troisième fascicule de l’année 1796, elle commentait les Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française en ces termes :
« On a publiquement nommé, comme auteur de cet ouvrage, un métaphysicien fameux, et je ne sache pas qu'il s’en soit ému. Peutêtre cet article le conduira-t-1l à protester. Un petit parallèle entre Robespierre, de mémoire infâme, entre les principes de Robespierre et les principes de l’auteur de cet écrit confirmera, j'espère, que Knigge, au moins comme écrivain politique, est.à côté de ces hommes un révolutionnaire très modéré. À
« Robespierre semparait pour lui et pour sa troupe d’incendiaires, de biens privés, des biens de l’État et de l'Église: le « Recüficateur » (Berichtiger)' déclare que tout homme a ce droit. Robespierre ne croyait pas à l'Église et élevait des temples à la Raison. Le « Rectificateur » déclare que l'Église n’est rien pour qui ne croit pas à elle. Robespierre tenait pour chimère les propriétés des honnêtes gens qui n’appartenaient pas à sa bande; il se les attribuait et les attribuait à ceux de sa bande. Le « Rectificateur » dit : « ce qui n'appartient à personne est la propriété du premier qui se l’attribue, et cette attribution lui donne force de loi dans le monde des phénomènes »; et, pour l'avoir dit, il est assimilé par l’Eudæmonia à Cartouche et autres bandits du même acabit. « Robespierre rompait, par une volonté unilatérable (einseitig), tous les contrats. Le « Rectificateur » enseigne que tout homme a le droit de rompre un pacte, et d’en contracter un autre, comme si un contrat était quelque chose d’unilatéial et n’impliquait pas au moins deux parties. Robespierre et tous les coquins de France et d'Allemagne, compris sous l'étiquette collective infamante de Jacobins, affirmaient
que leur sanglante doctrine révolutionnaire était conforme au droit.
Le « Rectificateur » dit que toute révolution est légitime. Tout cela Knigge (le fameux illuminé), autant que je sache, ne l’a ni dit, ni fait publiquement imprimer; et Knigge, dans un état de douloureuse maladie, a subi la persécution et d’amères souffrances ; Robespierre est mort d'une mort infamante; tandis que non seulement notre « Recüficateur » se promène sans être inquiété en Allemagne, mais encore les incomparables Annonces scientifiques de Wurzbourg appellent, au nez de leur évêque, le coquin qui a pu faire imprimer tout cela : un homme qui tient en mains le fouet de la satire contre les princes oublieux de leurs devoirs. »
1. Allusion au titre de l’ouvrage de Fichte sur la Révolution (Berichtigung der Urtheile des Publicums über die franzüsische Revolution).
Et l'Eudæmonia protestait contre l'incroyable indolence des gouvernements allemands à l'égard de publications aussi infâmes: pour en finir elle ne craignait pas de faire appel contre eux à une sorte d'insurrection morale de l'opinion et elle empruntait à un pamphlet contemporain cette phrase qui lui servait de conclusion : « Princes, aidez-nous, ou nous nous aiderons nous-mêmes ! ».
L'intention de l’article était claire et elle était double : Fichte: dénoncé comme un écrivain subversif, fauteur des pires attentats, capable de toutes les infamies; le gouvernement, pour tolérer de pareils écrits et ne pas poursuivre leur auteur, taxé de mollesse et menacé de la Révolution. Telles avaient été, déjà dans les années 1793-1795, les armes empoisonnées dont l’Eudæmonia n’hésitait pas à se servir pour perdre Fichte en créant un état d'opinion qui en imposât au gouvernement.
La campagne continua donc de plus belle l’année suivante : Ce furent encore les Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution, qui en firent les frais.
Dans un article intitulé : Preuve que tous les hommes sont des rois-nés et qui est de la même année (Eudæmonia, ITI. Bd., 1. Stück, IY., 1796), le rédacteur commence ainsi : « Nous sommes tous égaux, voilà la marotte (Schiboleth) de la nouvelle philosophie?, »
Cette prétendue égalité universelle, cette égalité de sans-culottes et de sans-cotillons* qui constitue le « code du cynisme »* actuel, le rédacteur de l'Eudæmonia la raïlle d’ailleurs assez lourdement. Il en: fait remonter l’origine à ces êtres qui s'intitulent philosophes, mais qui, dans leur manie égalitaire, iraient sans doute jusqu'à étendre leur égalité et leur fraternité aux bêtes et sont vraiment nés mangeurs de foin; et, plus haut qu'eux-mêmes, l'origine s'en trouve chez leur saint Rousseau, à l'infaillibilité duquel ils croient avec une foi de capucins, et dont ils ne font que commenter plus ou moins le Contrat socials.
« Mais la meilleure preuve qu'on peut paraître philosophe sans l'être, et que, près du but quand on est dans son cabinet d’études ou dans son tonneau, on n'arrive pas à grand’chose dans la pratique dès qu'on veut réaliser ses idées abstraites, nous est fournie par la récente histoire de la France.
1. Eudæmonia, 1796, II. Bd., m1. St., VII, Beytrag zur Berichtigung des Urtheils des Publicums.…, p. 278-281.
2. Ibid., 1796, IIT. Bd., 1. St., IV, Beweis, dass alle Menschen gebohrne Kônige sind, p. 47.
3. Ibid., p. 48-49. — 4. Ibid., p. 50. — 5. Ibid., p. 54. — 6. Ibid., p. 58.
L'ACCUSATION D’ATHÉISME. n&A
« Les métaphysiciens de l’Assemblée Nationale tiraient comme des prestidigitateurs de leur boîte à surprise leurs définitions de l'égalité et de la liberté, les droits de l’homme et d’autres belles raretés, et ils ont conduit la France à se transformer en un pays d’utopie. Mais à peine les métaphysiciens abstraits eurent-ils cédé la place aux Jacobins praticiens, qu'on vit à quels résultats un cerveau mal fait, mais conséquent, pouvait mener l'humanité, quand il part de ces définitions admirées et quand il a en mains la puissance sans frein de dire et de faire ce qu'il veut!. » |
Or, de ces métaphysiciens abstraits funestes qui préparent la voie aux Jacobins d'action, l'Allemagne n'était malheureusement pas dépourvue, et « l’un des plus détestables était, sans contredit, l’Archi-égalitaire (Erz-Gleichmacher), l’auteur des Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française.
« Ici, on trouvait plus fort que chez Cloots, chez Marat, chez Jourdan. Ces derniers agissaient dans l’emportement de leur passion sauvage, en aveugles; ils avaient perdu la liberté de l’entendement et de la volonté...; mais cet écrivain réclame les mêmes choses qu'eux en revêtant les allures d’un magister; il s’érige en penseur froid, libre, impartial et prétend, grâce aux faux axiomes qu'il met en avant et à d'innombrables paralogismes, faire le bonheur de la chère humanité avec des thèses comme les suivantes :
« Toute Révolution est légitime, car Le contrat civil (dont il déduit avec Rousseau les Constitutions à l'encontre de toute l’histoire et de toute connaissance des hommes), n’est valable qu’autant que chacun le veut. Quiconque se croit frustré peut, dès qu'il lui plaît, dénoncer le contrat. Pour qui ne croit pas à l’Église, l'Église n’est rien. Tout homme sans exception a le droit de s'approprier des biens qui sont purement biens d’Église, car, dans le monde des phénomènes, l'Église n'a pas droit d'occupation, étant, comme Église, invisible, etc., etc. |
« Mais il aperçoit les conséquences de ces thèses et 1l est bien forcé d'accorder qu’à suivre de si beaux principes (qui font du guillotineur Jourdan un homme de bien, de Marat un saint, et de lui-même une lumière telle que l'humanité tout entière n’en a jamais connue de plus brillante), l'humanité entière et tous les États seraient nécessairement détruits, tous les contrats anéantis du même coup, et chaque homme changé en brute sans frein; alors comme si son œuvre
1. Eudæmonia, 1796, IIL. Bd., r. St., IV., Beweis.…., p. 59-60.
(Opus) n’était qu'un petit essai philosophique bien innocent, il ajoute candidement, avec une mine hypocrite :
« Je ne peux pas répondre des conséquences de mes thèses; si ces conséquences sont déduites de principes vrais, force m'est de laisser jusqu’au bout advenir que pourra‘.
« Tient-1l donc ses principes pour vrais, comme cela ressort de son livre et de son sérieux? Parfaitement! Mais à les appliquer nous en aurions bientôt fini avec le système du monde terrestre.
« Déjà, d’après l'opinion de Lafayette, l'insurrection est un devoir sacré. Tout insurgé, tout citoyen mécontent de sa situation, quiconque seulement s’est convaincu de la justesse de ses principes, si mauvais qu'ils soient, si dangereuses qu'en soient à jamais les conséquences, peut agir, sans se préoccuper des résultats. À duienne que pourra.
« Qu'on puisse être tout bonnement un fou ou un scélérat, c'est l’histoire quotidienne, l'histoire de l'humanité, et c’est, dans l’histoire d'aujourd'hui, à l’ordre du jour. Mais personne, jusqu'ici, n'avait eu encore la prétention inouïe d’être, pour des raisons soidisant philosophiques, systématiquement et par principes, un fou ou un monstre indifférent aux suites de ses paroles et de ses actes. L'auteur est vraiment le premier à l’être. Combien Cartouche et Lipstullian auraient été fiers, s’ils avaient pu deviner qu'il se trouverait un jour un pédant allemand pour mettre en système leurs faits et gestes : chaque fils de la terre a le droit imprescriptible d'étre un Cartouche et un Lipstullian. Et quel honneur pour la Constitution allemande qu’il soit permis en Allemagne d'imprimer cela impunément !
« Ne devrait-on pas crier à chaque Allemand : « Brutus, tu peux dormir pendant qu'un Jourdan philosophe prêche tout haut son Évangile de guillotineur (Kopfabschneider-Evangelium).
« Arrière, vous tous et vos chimères ; arrière, vous, lumières, bienfaiteurs, législateurs de l'humanité; vous, Moïse, Confucius, Numa, Lycurgue, Solon, Alfred, Gustave Wasa, Bacon, Montesquieu, Leibniz, Washington, Franklin, Frédéric IT, Léopold IT, etc. !
« Toutes les révolutions sont légitimes. Détruisez donc vos Constitutions, Ô peuples! dénoncez tous vos contrats civils. Il n’y a plus de fidélité et de foi publiques! Le droit des peuples est une chimère;
1. Le rédacteur ajoute en note (p. 66) : l’école supérieure où publiquement un maître voudrait professer un tel enseignement ne serait-elle pas vraiment une étable, et l'Allemagne entière ne pourrait-elle pas exiger tout haut qu’on mette ce
maître à la chaîne, à titre d'avertissement et d'exemple? C’est la question que se posait un lecteur de l'ouvrage dont le fils fréquentait une Université allemande.
toutes les possessions que vous avez légitimement acquises sont précaires, comme vos lois. Les plus solennels traités de paix sont de vains rêves, comme toutes les frontières qu'ils déterminent et garantissent. Brûlez vos codes, chassez vos juges et vos juristes (mais alors aussi les professeurs), vos théologiens, vos gouvernements, vos princes, vos Conventions, comme des personnes et comme des corps privilégiés; car tel ou tel particulier peut croire qu'il est parte lésée ; tel ou tel particulier peut dénoncer, quand il le veut, tel ou tel contrat. Nivelez tout. Chacun a un droit naturel sur chaque chose, dès qu'il croit que le fait qu'il ne la possède pas le lèse.. Il n'y a plus de coquin qui puisse être roué, de voleur pendu, de sacrilège marqué au fer rouge, car rien n’est vrai, rien n’est juste que ce que chaque cerveau humain tient pour vrai et pour juste. Ces principes, vous devez les considérer comme aussi véridiques que les considère leur auteur, et vous n'avez pas à vous soucier des conséquences de leur application. Advienne que pourra. Voyez-y les véritables principes de l'égalité et aussi de la fameuse liberté des êtres qu’on appelle les hommes. Après cela, bonsoir, princes d'Allemagne, mais bonsoir aussi, Convention française; car toutes les révolutions, donc aussi une contre-Révolution en France. sont légitimes, d’après les principes de l’auteur et d’après son aveu textuel...
« Tout lecteur de cet article avouera que l’auteur, présenté ici par nous sous sa véritable figure, est un joli professeur de morale et un très habile défenseur de la légitimité de la Révolution française. Si, à dessein, il avait voulu la rendre suspecte, il n'aurait pas travaillé plus adroitement. En construisant son grand édifice de la Révolution, il le mine en même temps par la base. En déclarant toute révolution légitime, il sanctifie chaque révolution nouvelle et chaque nouvelle révolution est un document relatif à l’illégitimité de la révolution précédente. Et ainsi de toute éternité, ce serait une loi de la nature qu'on ne peut jamais conserver de Constitution durable. En tout cas il résulte sûrement des affirmations, des principes, de l'exposition de l’auteur, que la cause de la Convention ne pouvait tomber en mains pires, la cause de la contre-Révolution et du Royalisme en meilleures mains qu'en celles de ce défenseur de la légiti mité de la Révolution française et de toutes les révolutions.
« Au reste, si le droit naturel qu'institue l’auteur, doit être, comme il est forcé d’en convenir, le droit naturel de tous les hommes, je m'étonne que ses concitoyens attendent qu'ils lui servent un jour de victimes. Pourquoi donc ne devancent-ils pas cet homme, et ne
le traitent-ils pas conformément à sa doctrine de la saintelé des contrats? Son propriétaire court, en fait, tous les risques possibles, mais il n’a qu'une chose à faire, le jeter par la fenêtre nonobstant le contrat de logement et dès qu’il voudra dénoncer ce contrat; et 1l le devra, dès qu'il croira que, comme locataire, il est la partie lésée, tandis que son logeur, comme propriétaire de la maison, est la partie privilégiée. |
« Dieu merci, je suis assez loin de l'atmosphère de l’homme en question; mais s’il tombait dans la mienne, il ne me resterait plus, à moi le plus pacifique des mortels, qu’à lui proposer une alternative — je le prierais de s'éloigner de moi à l'instant même et de vouloir bien prendre le chemin de la porte, ou je lui demanderais s'il trouve plus court le chemin de la fenêtre. S'il ne se résolvait à aucune de ces deux alternatives, j'empoignerais mon homme au collet, sans plus de dissertations, je le sortirais dehors et cela nous coûterait à lui et à moi quelques os cassés 1. »
Tel est le ton auquel, dès 1796, l'Eudæmonia haussait la polémique contre Fichte; il paraît scandaleux au journal que des écrits comme les Contributions ne soient pas encore interdits en Allemagne, scandaleux que l’auteur de ces atrocités jouisse encore de la liberté, scandaleux qu’il ne subisse pas le traitement qu’on réserve aux pires scélérats ; et, pour ameuter contre lui l'opinion publique, pour forcer la main au gouvernement trop libéral qui hésite à sévir, l'Eudæmonta fait sans cesse appel à un sentiment auquel les gouvernements ne résistent pas, la peur. |
La campagne se poursuit avec la même violence dans les numéros suivants de l’Eudæmonia. Toujours le même refrain :
« C’est à la cabale des philosophes et des écrivains qu'on est principalement redevable de l’existence de cette malheureuse Révolution?; c'est elle qui a travaillé à un bouleversement complet de l’ordre des choses, sapant tous les principes de la Religion et de la Morale, enseignant le mépris à l'égard du gouvernement et des autorités, brouillant tous les concepts, si bien que le sens de la vérité et de l'erreur, du juste et de l’injuste, de la vertu et du vice devint chancelant ou fut entièrement perdu’. Et Camille Desmou- Nins a pu dire : «Il a suffi d’une poignée d'écrivains courageux pour amener la journée du 10 août et la République ‘. »
« Or cette cabale existe aussi en Allemagne. La secte des Iluminés,
1. Eudæmonia, 1796, ITT. Bd., 1. St., IV,, Beweis.…, p. 64-71.
2. Ibid., 1796. III. Bd., 11. St., I., Fortsetzung des im vorigen Stück abgebrochenen
Commentars zu Asmus Rath an Andres : Kannst’auch Meer-Rettig reiben, p. 189. 3. Ibid., p. 190. — 4. Ibid., p. 193.
dont le Jacobinisme est le produit, responsable de l'explosion de la Révolution française, d’après le témoignage unanime de tant d’écrivains allemands et français, cette secte non seulement est née en Allemagne, mais à l'heure présente elle continue encore d'exister maintenant, quoique sous une autre raison sociale; elle a inondé de ses initiés et de ses affiliés, depuis les hautes classes jusqu'aux classes les plus inférieures. N’est-il pas à penser qu'elle essaiera de provoquer aussi en Allemagne ce qui lui a si bien réussi en France? car son but essentiel est de dominer le monde en renversant les autels et Les trônes'... »
Et, en effet, un rapide coup d'œil jeté sur l'Allemagne montre à l'Eudæmonia, comme inévitable, le renversement de la Constitution actuelle de l'État et de l'Église, et elle voit déjà proche la flamme de la Révolution.
Si le flegme allemand doit, lui semble-t-il, en retarder l'explosion, toutes les matières nécessaires à la conflagration se trouvent accumulées. « Qui connaît notre littérature, la marche qu'elle a suivie, surtout depuis les dix ou quinze dernières années, qui parcourt ses productions sera forcé de l’avouer : les excès de la littérature et de la liberté de la presse vont chez nous infiniment plus loin que jamais ils ne l’ont fait en France, même quand déjà le philosophisme y avait acquis la suprématie. Et je ne veux pas parler de nos Universités et de nos écoles, des principes qu'on y répand à foison pour déchristianiser la génération à venir, pour la rendre révolutionnaire. Ce qui, à ce point de vue, se passe en Allemagne, était, avant la Révolution, chose inouïe, voire impossible en France *?.
« Apercevoir le danger et ne pas prendre à l'instant les mesures appropriées et opportunes est une triste preuve que la sentence de perdition est déjà suspendue sur notre tête, car d'ordinaire l’aveuglement la précède immédiatement. Tant que ces mesures ne seront pas prises, tant qu'on n'aura pas tari ces sources de tous les maux, d'honnêtes gens, dans des écrits particuliers, et les auteurs de l'Eudæmonia auront le devoir de faire leurs efforts pour réveiller et pour maintenir en éveil le sens religieux, l'amour et l’obéissance à l'égard des gouvernements, le patriotisme, l'esprit allemand, la moralité et tout ce qui peut vraiment favoriser parmi nous le bonheur du peuple . »
1. Eudæmonia 1796, III. Bd., nr. St., I, Fortsetzung des im vorigen Slück abgebrochenen Commentars zu Asmus Rath an Andres : Kannstauch Meer - Rettig reiben! p. 201. l