Ibid., p. 199. — 3. Ibid., p
Afin de ne pas faillir à cette tâche qu'elle considérait comme sa mission propre, l’'Eudæmonia continuait à « arracher leur masque aux perturbateurs de la religion et de l'Etat! ». Ses violences lui valurent d’être mise en interdit par le Journal littéraire universel d'Iéna qui, par une déclaration retentissante, fit savoir que l’Eudæmonia était un mauvais livre, un livre détestable, qu'il ne fallait mi lire, ni faire circuler, et que, pour sa part, il se refusait à annoncer fût-ce contre finances dans sa feuille de publicité *?.
Mais cette mise à l'index elle-même, cet interdit insolite et encore inédit dans les annales du monde de la littérature, l’'Eudæmonia, qui connaissait les accointances du Journal littéraire universel, y découvre le meilleur témoignage en sa faveur; cet ostracisme ne proclamait-il pas, mieux que tous les articles, la puissance des philosophes et de leurs ‘alliances, n'établissait-11 pas que leur but, le gouvernement du monde, était déjà presque atteint, et le premier acte de leur règne ne consistait-il point effectivement à faire connaître aux incroyants, par de tels édits, leurs droits souverains * ?
Et, comme s'il voulait confirmer l'existence de ce règne, n'’étaitce pas précisément l'heure que choisissait, pour fonder un nouveau journal — organe d’une société de savants allemands —, l’un des plus célèbres chefs de la bande (un de ces « individus des plus estimables »* auquels l'Eudæmonia s'était attaqué et qu'avait Justement voulu défendre le Journal littéraire universel), le fameux professeur et docteur en philosophie Johann Gottlieb Fichte, lequel, deux années plus tôt, avait cherché à introduire à Téna, au lieu du culte divin du Christ, le culte de la Raison 5?
Or, pour ne laisser place à aucun doute, le programme de ce journal affirmait, comme son but propre : l’élablissement d'un règne universel de la Raison. De quelle Raison il s'agissait, le programme ne le disait pas. Si c'était exclusivement celle de Fichte, le public allemand pouvait craindre à s’en rapporter au jugement de Nicolaï, qu’elle ne promît rien de bien avantageux, Fichte étant une de ces têtes à l’envers (Querkôpfe) qu'il avait tant de fois raillées et dont la raison méritait précisément le nom de déraison‘.
1. Eudæmonia, 1797, IV. Bd., 1. St., I, Vorerinnerung : über die Schicksale dieses Journals, p. 1. — 2. Ibid., p. 2. — 3. Ibid., p. 3. — 4. Ibid., p. 4.
5. 1bid., 1197. IV. Bd., iv. St., V, Ueber ein neues Philosophen-Produkt, p. 359.
6. Ibid., p. 359-360. Il n’est nullement question de cela dans lo programme en question. Le programme explique seulement la nécessité de poursuivre, sur la voie royale tracée par Kant, l’œuvre de la Critique; il proclame la Révolution opérée dans la philosophie par Kant, la découverte du point de vue dont il faut partir, le seul dont on puisse partir, pour résoudre finalement le problème de la philosophie
Et par là l'Eudæmonia pouvait aisément se consoler du rang auquel Fichte, dans sa polémique contre Bohn, l'avait jadis reléguée!.
Tant que Fichte n'aurait pas fait la preuve que Nicolaï avait eu tort de lui attribuer la première place parmi les têtes à l’envers de la philosophie, il n’était pas qualifié, comme philosophe et comme savant, pour décider du rang qu'il convenait d'attribuer à l'Eudeæmonia; mais, comme tête à l'envers, 1l pouvait en juger à sa fantaisie. Les gens de cette espèce voient généralement les choses tout autrement que d’autres et, au lieu de se fâcher contre eux, il faut bien plutôt prendre leur état en pitié.
Quant à l’accusation également portée par Fichte contre l’'Eudæmonia, touchant l'anonymat de son éditeur et de ses auteurs, dû, suivant lui, à ce qu'il n’y avait personne d’assez fou ou d'assez scélérat pour en accepter nommément la paternité, elle était facile à repousser. L’Eudæmonia répliquait qu'elle n'avait pas d’éditeur spécial; ses propres rédacteurs étaient ses éditeurs. Il n’y avait donc pas de librairie que pût atteindre l’anathème du grand prêtre de la Raison à Iéna. Être taxé de folie ou de scélératesse quand on mettait son patriotisme à défendre la cause de la Religion et de la paix civile, l'accusation était légère à porter, et tous ceux qui avaient à cœur la religion de la patrie seraient sans doute d’un tout autre avis. Quelle pouvait être la raison de ces attaques sinon le fait que le philosophe d'Iéna trouvait gênant un journal travaillant loyalement pour la cause de la religion, qu'il voudrait bien voir exterminée demain, et pour les droits des princes, qu'il voudrait bien pouvoir renverser demain de leurs trônes ??
comme science, et sur cette découverte partisans et adversaires du kantisme sont d'accord. Mais en même temps il reconnaît l'insuffisance de la Critique; les fausses interprétations : la renaissance du dogmatisme et du scepticisme le prouvent assez. Le Journal philosophique est fondé justement pour essayer de remédier à cette insuffisance, pour essayer d’édifier, sur une base inébranlable, sur un principe universel et nécessaire, le système du savoir humain, la Science des Sciences ou du moins l’idée de ce système comme but à atteindre.
Mais l'établissement de ce fondement certain et de l’enchaînement systématique des différentes parties de la Science n’est pas le seul but que le Journal poursuit. Le savoir lui apparaît comme une condition de l’action; la philosophie, en fournissant à l'esprit humain un principe évident et des concepts clairs, a pour mission d'enseigner à l’homme la direction précise et immuable de sa fin suprême, que le sentiment est impuissant à lui montrer. Fonder la Science des Sciences et, à l’aide de la Science, diriger la conduite, tel est le but poursuivi par le Journals philosophique, et, suivant lui, la seule manière de rendre la philosophie populaire. Tout autre essai de rendre la philosophie populaire, tout autre essai d'adapter ses concepts au sens commun n’est qu’une trahison et une trahison vouée à un échec certain (Philosophisches Journal; Vorbericht über Zweck und Einrichtung dieses Journals). On ne voit point en tout cela qu’il soit question de l'établissement d’un règne universel de la Raison, au sens où l’entend l’Eudæmonia.
1. Voir ch. vu, p. 334 et Intelligenzblatt der À. L. Z., 1796, n° 50, p. 411.
2, Eudæmonia, IV. Bd., 1v. St., V, Ueber ein neues Philosophen-Produkt, p. 362-363.
Et c'est ce Fichte-là, que le grand-duc de Saxe tenait, aux yeux mêmes de tous les aristocrates, en si haute estime, et auquel il permettait d'exprimer ses convictions avec une franchise qui faisait vraiment honneur au gouvernement ducal. Spectacle singulièrement déconcertant quand on voyait le même gouvernement user de toute la rigueur des ordonnances et des décrets de police à l'égard d’un pauvre petit cabinet de lecture pour le forcer à un contrôle draconien des livres qu’on lui adressait!.
L’insimuation était perfide et l'avertissement au gouvernement de la Saxe suffisamment explicite. Pour la seconde fois l’'£Eudæmonia en appelait au public de la faiblesse et des complaisances des autorités à l'égard du révolutionnaire impénitent qu'était Fichte; son échec au sujet des conférences du dimanche ne l'avait pas découragée et la campagne que nous venons de résumer brièvement eut cette fois plus de succès.
À force de répéter que Fichte était un émissaire des Illuminés et des Jacobins, qu'il voulait avec eux extirper de l'univers la religion, renverser toutes les Constitutions existantes et, après avoir, suivant le mot de Diderot, « étranglé le dernier Roi avec les boyaux du dernier prêtre », gouverner le monde et enseigner le peuple selon l'esprit de la Révolution ?; à force aussi de répéter que le gouverne- ment de la Saxe se montrait coupable d’apathie, voire de complicité à l’egard des menées révolutionnaires en Allemagne et de celui que l’'Eudæmonia désignait comme leur principal instigateur, les inspirateurs du journal parvinrent à leurs fins, ils forcèrent la main au duc de Saxe et le contraignirent sinon par conviction, au moins par faiblesse, à sévir contre Fichte.
L'intervalle qui sépare la publication des articles incriminés de l'ouverture des poursuites suffit à montrer que la décision du gouvernement fut loin d’être spontanée. Les articles de Fichte et de Forberg parurent dans le numéro de janvier 1798 du Journal philosophique, sans soulever la moindre émotion; le premier rescrit du prince-électeur prononçant la confiscation est du 19 novembre. Il suit de près la publication de la fameuse Lettre d'un père à son fils qui a visiblement la même origine que l’'Eudæmonia; il est provoqué par une démarche de l'autorité ecclésiastique, du Consistoire, sous l’inspiration du pasteur en chef de la cour Reinhard”,
1. Eudæmonia, 1798, VI. Bd., 1. St., I. So arg und so weit kann es unmôglich schon seyn! Auszug aus dem Obscuranten-Almanach, die Regenten betreffend, p. 14 et 15.