‹ Fichte et son tempsChapitre 188 sur 232 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

A. L'APPEL AU PUBLIC Le 19 janvier 1799, deux mois après la CONTRE L'ACCUSATION publication du premier édit de confiscation, ARE Pen une vingtaine de jours après la publication du rescrit déférant au Sénat académique les professeurs Fichte et Niethammer, éditeurs du Journal philosophique, paraissait l'A ppel de Fichte au public avec cette mention : « écrit qu’on est prié de lire avant qu'il ne soit confisqué. » Et le 29 janvier Fichte l’envoyait au duc de Weimar avec la lettre suivante : « En tant que sujet de votre Altesse ducale il serait absurde, dans ma situation, de craindre la substitution de la force au droit comme il serait indigne de désirer une grâce au lieu du droit. Je comparaîtrai devant mes princes dans les formes de la justice ordinaire et sans aucun doute ce qui résultera de cette comparution c’est le droit. » Fichte ajoutait, s’adressant non plus au prince mais à l’homme, qu'il tenait beaucoup à son Jugement, et qu'il espérait le faire revenir à des sentiments meilleurs s’il daignait jeter un coup d'œil sur l’Appel et en lire la conclusion !.

L'Appel commence par reproduire le décret d'interdiction des deux articles incriminés, paru dans le numéro 51 du Journal national (1798) ?. Fichte disait :

« Le premier article est de moi; j'ai cherché le fondement de notre croyance en Dieu; j'ai établi des propositions qu’un certain parti idolâtre et athée traite chez nous d’'athées. Cette accusation d’athéisme me vise donc.

1. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., XVIII, 16. Fichte an den Herzog von Weimar,

lena d. 19. Jan. 1799, p. 528.

2. Fichte, S. W., V. Bd., 4. Appellation an das Publicum gegen die Anklage des Atheismus, 1799, p. 193.

« Le gouvernement du prince-électeur de Saxe peut bien interdire à jamais les ouvrages que j'ai composés moi-même ou que je me suis simplement borné à éditer; il a interdit ainsi déjà bien des livres, il en interdira encore bien d’autres, et ce n’est pas une honte d’être englobé dans cette série. Je ne compose et je n’édite que pour ceux qui veulent bien lire mes ouvrages; je n’ai le désir de forcer personne; et si quelques-uns ou si, en leur nom à tous, le gouvernement assure qu'on ne doit pas lire mes œuvres, cela m'est tout à fait indifférent. Ainsi ce n’est pas du tout de l'interdiction qu'il s'agit, mais de ce qui la fonde. Ceux qui m'accusent me font passer pour un athée. Cela me touche; il faut que je me défende. Supporter tranquillement l'accusation d'impiété est une des pires impiétés.. Je ne pourrais donc me taire maintenant que cette accusation est, au su de tous, venue à mes oreilles sans étaler, à l'égard de mon siècle, un mépris que je n’ai pas pour lui et que ma conscience m'interdirait d’avoir. Je ne pourrais me taire sans renoncer à toute mon influence. Je suis professeur à l’Université nationale de plusieurs duchés dont l’Académie est fréquentée aussi par un grand nombre d'étrangers; je suis un écrivain philosophique qui croit pouvoir apporter au public quelques idées neuves. Il faudrait qu'en Allemagne tout respect fùt entièrement perdu pour ce qui est sacré, il faudrait que notre pays fût vraiment ce dont ils m accusent, si les princes chrétiens qui savent inscrits à cette Académie les jeunes gens, espoir de leurs États, si les pères et les mères qui y ont envoyé leurs fils, si tous ceux qui ont commencé à étudier ma philosophie sans la connaître à fond, ne frémissaient pas Jusque dans leurs entrailles, si, à dater de ce jour, on ne fuyait pas ma personne et mes ouvrages comme des pestiférés. Quiconque me dit : tu es un athée et trouve créance, me paralyse, m'anéantit sans retour... Supporter avec résignation qu'on me paralyse, mon devoir me l’interdit. »

Fichte ajoutait qu'il ne pouvait se taire devant une pareille accusation sans s’exposer à des conséquences politiques. Elle n'était pas l'effet du hasard, mais l'aboutissement d’un « plan mûrement conçu, lentement et prudemment exécuté », et Fichte estimait que « l’homme juste, s’il ne prend pas garde aux intrigues secrètes et aux rumeurs de la ville, est cependant tenu, quand elles ont été l’occasion d’un événement public, de les livrer à la publicité ».

Fichte dénonçait donc le parti, qui« depuis trois ans et davantage encore, considérait comme une mission divine de le persécuter » :

« Des théologiens, connus pour être éclairés, pour être bien

552 na FICHTE A IÉNA.

pensants ont déclaré qu'ils ne sauraient que dire dorénavant des

autorités suprêmes si, celle fois, je n'étais pas destitué; d’autres,

pour le cas où cet espoir serait encore déçu, ont menacé du procureur et de la Diète d’empire (Reichsfiscal und Reichstag). Le premier pas qu'ils avaient à faire sur la route, ils l’ont fait avec succès ; ils ont su obtenir une interdiction officielle de ce Journal, un blâme officiel de cet article, comme athée. Je n'ai pas à espérer que ces héros se contentent de cette première victoire...

« Il ne faudrait pas les connaître pour ignorer que, à moins d’être désarmés à temps, ils obtiendront toutes les mesures qu'ils annoncent comme ils ont obtenu la première, et qu'ils n'auront de cesse qu'une fois leur but atteint. Armés de cette interdiction, ils ont épuisé ce qu'elle permettait à leur rage contre moi, ils ont été jusqu'au bout des avanies qu'ils pouvaient me faire actuellement; ils ont même été plus loin encore; ils ont étendu l'interdiction, qui portait seulement sur le premier fascicule du Journal, officiellement au second, et, par de secrètes intrigues, au Journal tout entier! :

« Vanini, prenant un brin de paille sur le bûcher où il allait être brûlé à l'instant même comme athée, disait : « Si j'avais été assez « malheureux pour douter de l'existence de Dieu, ce brin de paille « m'en aurait convaincu ». Malheureux Vanini qui n’a pas pu parler tout haut avant d'arriver au lieu du supplice! Moi je veux parler avant que mon bûcher ne soit édifié; je veux, aussi longtemps que je peux espérer me faire encore entendre, parler aussi haut, aussi chaleureusement, aussi fortement que je le pourrai. C’est mon

1. Cela ressort de la lettre suivante adressée, dès le 15 déc. 1798, à l'éditeur du Journal philosophique par le directeur du plus grand cabinet de lecture de Leipzig : « C’est aujourd’hui seulement que j'ai été de nouveau averti pour la Bibliothèque de ce qui concerne le Journal de Fichte, et, en même temps que moi, l’ont été tous ceux qui tiennent des Bibliothèques publiques. Il est interdit dorénavant de recevoir et de vendre ce Journal dans sa totalité sous peine d’amende et de prison. En de telles conjonctures il faut que je vous prie de ne plus m'envoyer la suite. » Cette lettre fut communiquée par Fichte le 16 mai 1799 au Journal littéraire universel pour rectifier une insertion du libraire Sommer de Leipzig, lequel prétendait que la confiscation ne s'étendait pas à tout le Journal, pas même à tout le premier fascicule, mais seulement au premier et au second articles de ce fascicule.

Inielligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung, n° 39; Sonnabends, den 30. März 1799, Literarische Anzeigen, II, Berichtigung einer Berichtigung, p. 319-320.

Un document publié par M. E. Sulze, dans un article déjà cité des Kantstudien, donne, sur l'interdiction en question, des détails significatifs. C’est, dans la pièce n° 2423, un rapport où il est dit que les maîtres des Universités de Leipzig et de Wittenberg doivent être invités à s'abstenir de pareilles théories — ce qu'ils feraient d’ailleurs d'eux-mêmes — et à exprimer leur horreur pour elles; que le Journal philosophique ne doit pas être toléré dans les Bibliothèques, ne doit pas circuler dans les cabinets de lecture; que, dans les grandes villes, les fonctionnaires et les conseillers municipaux doivent en surveiller et en empêcher la propagation; que les Postes doivent en refuser l'expédition. E. Sulze. Neue Mitteilungen über Fichte’s Atheismusprozess. Kantstudien 1906, XI. Bd., p. 234-235.

devoir qui m'ordonne de le faire. J’attendrai tranquillement les conséquences qui en pourront résulter. Cette tranquillité, ma foi me la donne.

« Ce qu'il adviendra de ma personne m'est tout à fait indifférent. Je le sais, je le sens de toute la force de mon cœur, ma cause est la bonne, mais ma personne ne compte pour rien. Si je succombe dans la lutte, c'est que je suis venu trop tôt, et c’est la volonté de Dieu que je succombe, Il a plus d’un serviteur; et, quand son heure viendra, il fera sans aucun doute triompher cette cause qui est la sienne. Quand le fera-t-11? Sera-ce par moi ou par un autre? je n’en sais rien; je n'en dois rien savoir; mais il faut, je le sais, que je défende ma personne aussi longtemps que je le pourrai, car, pour moi, le triomphe de la bonne cause est sûrement lié à la liberté de ma personne. Fussé-je même certain d’être destiné à enrichir d’une unité la troupe de ces innombrables victimes qui sont déjà tombées pour la vérité, Je serais pourtant obligé de dépenser jusqu'à mes dernières forces pour contribuer à fournir au public des principes qui, du moins, pourront donner plus de sécurité et assurer leur salut à ceux qui, après moi, défendront la même cause. Sous les cendres des martyrs de la vérité a déjà germé pour elle une liberté et une sécurité plus hautes. »

Fichte rappelait alors les enseignements toujours répétés de l'histoire : chaque époque persécutant les novateurs qui deviendront pour le siècle qui suivra des martyrs et des saints; et, plus que Jamais, 1l apercevait la nécessité pressante de défendre la liberté de croyance, à l'heure même où la liberté d'examen était considérée comme un danger pour la sûreté des États, où la pensée personnelle passait pour la source de tous les troubles civils, et où l’on croyait, en lui fixant des limites infranchissables, en la réduisant à répéter, sans y changer un mot, les vérités révélées dans les professions de foi, extirper le mal à sa racine. Alors les trônes seraient fermes, et les autels debout; alors, pensait-on, pas un denier ne serait perdu pour les caisses de l’État.

Et Fichte concluait ainsi son exorde : « Ils se préparent aujourd'hui plus sérieusement que jamais à appliquer ce principe. Pour commencer, afin de secouer l’indifférence du temps, il fallait choisir un grand mot, capable de remplir les oreilles, le mot d’athéisme, et donner au public le rare spectacle de quelques négateurs de Dieu t.

« Comme si nous avions entendu leur appel, moi et mon article,

1. Fichte, S. W., V. Bd., 4. Appellation an das Publicum gegen die Anklage des Atheismus, p. 194-198.

nous sommes arrivés à point et nous sommes tombés sous la main,

« Dans cet article qui était un article de circonstance, je n'ai fait qu'indiquer mes principes sur la religion. Je dois les expliquer davantage, en approfondir les fondements, en poursuivre d’une manière plus précise l'application. Pourront-ils se taire en présence de cette nouvelle tentative, sans reconnaître tout haut leurs précédents mensonges; ne seront-ils pas forcés, pour paraître conséquents après les mesures prises actuellement à mon égard, qu'ils traitent de bénignes, d'arriver à des moyens de coercition plus durs suivant, les uns après les autres, tous les degrés que déjà ils annoncent avec tant de précision. Il me faudrait donc garder le silence sur ces objets et m'abstenir de toute publication à cet égard, pour obtenir de leur part la paix. Mais est-ce seulement sur ces objets? On se tromperait fort si l’on croyait qu'ils n’ont affaire qu’à mon prétendu athéisme; ils ont affaire à toute ma philosophie, à toute la philosophie nouvelle, et en cela ils ont bien raison; ils montrent qu'ils connaissent leur véritable ennemi; ce prétendu athéisme n’est qu'un prétexte. Quoi que je puisse produire maintenant, la position qu'ils ont prise les force à me persécuter. — Si je voulais avoir d'eux la paix 1l me faudrait donc ne plus rien laisser imprimer. — Mais la publication est-elle la seule voie par laquelle je communique ma conviction? Est-ce que je ne suis pas aussi un professeur à l'Académie? Oh! ils ne l'ont pas oublié, et les oreilles me tintent encore de leur litanie que j'ai si souvent entendue : « il est lamentable de voir combien de jeunes gens ce suborneur entraîne avec lui dans le gouffre de la perdition ».

« Sachant que je suis un professeur académique, ils ne peuvent se tenir en repos — aussi sûr qu'on doit les croire poussés à me persécuter par leur zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut du prochain — jusqu'à ce que ma voix soit étouffée aussi bien dans ma chaire que dans mes écrits publics. Cependant on vit encore dans la société; par les conversations on peut toujours suborner non plus sans doute une foule d’âmes, mais pourtant des âmes encore, et leur mission de surveillants s'étend à la conservation de tous. Il faut donc nécessairement, s’ils sont conséquents, qu'ils m'expulsent de la société humaine; c'est alors seulement que, d’après leurs principes, ils pourront raisonnablement être en repos.

1. « L'accusation d’athéisme, c'est le nouveau cri de guerre des nouveaux croisés (le Dieu le veut des anciens), des moines et des papistes, des visionnaires d'Orient qu'on aurait pu croire morts », écrivait l’auteur des Lettres intimes impartiales sur le séjour de Fichte à Iéna, Vertraute Briefe, p. 122.

« Ainsi, quand bien même le plus inattendu concours de circonstances, quand même une clémence, plus inattendue encore, de la part de mes adversaires, rendrait possible pour eux l’oubli du passé, leur honneur pourtant, leur dignité, toute la considération publique dont ils jouissent sont irréparablement liés à ce qu’il ne me soit pardonné qu’à la condition que je disparaisse totalement de la scène lNttéraire et de la société !. »

Pour se défendre comme il était décidé à le faire, Fichte rappelant ses souvenirs du collège de Pforta, se plaçait sous l'égide de Lessing, qui confondit ses adversaires quand Goeze, l'attaquant sans pitié, menaçait, lui aussi, du procureur?.

Discutant l'accusation portée contre lui, Fichte écrivait : « Que l’homme qui affirme la dignité de sa raison, fonde le supra-sensible, le divin, sur la croyance en un ordre moral du monde; qu'il considère chacun de ses devoirs comme partie intégrante de cet ordre, chaque conséquence du devoir comme bonne et bienheureuse pour lui, et s’y soumette avec joie, voilà ce qui est absolument nécessaire et ce qui constitue le fond essentiel de la religion * », et il ajoutait que Dieu, comme substance spirituelle, était, au fond, tout simplement le nom donné par notre entendement fini, dans son besoin nécessaire de détermination, à l’ordre de l'existence intelligible, à l'ordre infini de la liberté. Mais, pas plus qu'il n’est légitime d'affirmer la réalité d’une existence matérielle, indépendante des déterminations de la sensibilité, que notre entendement, sous le nom de substance, synthétise dans un concept, pas plus il n’est légitime d'affirmer la réalité substantielle d’un Dieu distinct de l'ordre moral même. Renverser le rapport, vouloir faire dépendre le sentiment du concept, dans un cas « c’est faiblesse de tête, dans l’autre, faiblesse du cœur ».

Fichte ajoutait :

« Celui qui ne voudrait pas croire qu'il a froid ou chaud avant qu'on puisse lui mettre en mains à analyser un morceau de la pure substance du froid ou du chaud, ferait certes rire de lui tout être raisonnable, mais celui qui demande un concept de Dieu formé, fût-ce pour la moindre part, sans rapport avec notre nature morale, qui, dans le moindre de ses éléments, serait indépendant d'elle, celui-là n’a jamais connu Dieu et il est étranger à la vie divineÿ.

« Moralité et religion sont absolument une seule et même chose; toutes deux appréhendent le supra-sensible la première par l’action,

1. Appellation, p. 200-201. — 2. Ibid., p. 202. — 3. Ibid, p. 208. — 4. Ibid, p. 208. — 5, Ibid., p. 208-209.

la seconde par la croyance... La religion sans moralité est une

superstition qui trompe le malheureux d’une fausse espérance et le rend incapable de toute amélioration. La prétendue moralité sans

religion peut bien avoir, du dehors, une conduite extérieure respec-

table, puisqu'on fait ce qui est bien et qu'on évite ce qui est mal par peur des conséquences dans le monde sensible, mais jamais elle n'a l'amour du bien et n’accomplit le bien pour lui-même... Ceux qui disent : même si quelqu'un doutait de Dieu et de l’immortalité il pourrait encore de toute nécessité faire son devoir, ceux-là accolent ensemble des choses qui ne peuvent absolument pas être unies.Il suffit de réaliser en soi l’état d'âme moral pour connaître Dieu; alors on peut bien paraître encore aux autres dans le monde des sens, on se trouve déjà soi-même, par delà ce monde, dans la vie éternelle. Mais ce n’est pas la croyance en Dieu et en l’immortalité qui est le fondement de l’état d'âme moral, c'est au contraire l’état d'âme moral qui est le fondement de la croyance en Dieu et en l’immortalité ?. »

Ainsi loin d’avoir, comme on l'en accuse, émis des doutes sur l'existence du supra-sensible, Fichte déclare que l'existence du supra-sensible est la seule chose certaine et que tout le reste n'est certain qu à cause de cette existence * : « Le monde supra-sensible

est notre pays d’origine, notre seul point d'appui solide. Le monde

sensible n’est que le reflet de l’autre, il est la matière, rendue palpable, de nos devoirs. Tu ne crois pas en Dieu parce que tu crois au monde; mais c’est bien plutôt parce que tu es destiné à croire en Dieu que tu aperçois un monde. »

C'est cette doctrine, inspirée, croyait Fichte, du plus pur esprit de l'Évangile, particulièrement du dogme de la rédemption et de la vie éternelle, qu'on taxait d'athéisme, dont on interdisait la propagation, sous peine de prison, pour laquelle on menaçait son auteur de destitution, de bannissement. Et pourquoi? Parce qu'elle renversait la notion vulgaire et toute superficielle d’un Dieu extérieur à la conscience, d’un Dieu conçu à l’image des choses matérielles,

comme une substance distincte, d’un Dieu créateur et maître absolu

du monde. Mais ce Dieu-chose, ce Dieu despote n'était pas le vrai Dieu, et les adversaires de Fichte étaient les vrais athéesf. Leur dogmatisme les conduisaient à l’eudémonisme. « Leur but au fond, s'écriait Fichte, c'est toujours la jouissance, qu’elle soit le désir

1. Appellation, p. 209. — 2. Ibid., p. 210. — 3. Ibid, p. 211. — 4. Ibid., p. 211 et M2, — 5, Ibid., p. 201-218. — 6, Ibid, p. 214-217. --

grossier ou quelle soit plus ou moins subtilisée par eux; c’est toujours la jouissance en cette vie et, s'ils se représentent une existence continuée après la mort, la jouissance dans l’autre. La jouissance, ils ne connaissent que cela. Ils ne peuvent pas se dissimuler que le succès de leur poursuite de cette jouissance dépend de quelque chose d’inconnu qu'ils appellent le hasard. Ce hasard, ils le personnifient et ils en font leur Dieu. Leur Dieu, c'est le dispensateur de tout le bonheur et de tout le malheur chez les créatures; voilà son caractère essentiel !. » « Mais par là ils attestent leur aveuglement radical pour tout ce qui est spirituel, leur total éloignement pour la vie qui vient de Dieu. Quiconque prétend au bonheur, à la jouissance, est, en effet, un homme purement attaché aux sens, un homme tout de chair, qui n’a pas de religion et ne peut en avoir, Car le premier sentiment religieux vrai tue pour jamais en nous le désir. Quiconque attend le bonheur est un fou qui s'ignore et ignore totalement sa condition. Il n’y a pas de bonheur, il n'y a pas de bonheur possible; l'attente du bonheur, un Dieu fait pour le bonheur sont des divagations. Un Dieu qui doit être le serviteur des désirs est un être méprisable; il remplit une fonction qui répugnerait à tout homme digne de ce nom (erträglicher). Un pareil Dieu est un méchant être : il encourage et il éternise la perdiüon des hommes et la dégradation de la Raison. Un pareil Dieu, c'est, à proprement parler et tout justement, ce « prince de la terre », jugé et condamné depuis longtemps par la bouche de la Vérité dont ils faussent les paroles?. »

« Son office est l'office de ce prince. Ses adorateurs sont, eux, les véritables athées: ils n’ont absolument pas de Dieu, ils se sont forgé une idole impie*. Accomplir certaines cérémonies, réciter certaines formules, croire à des propositions incompréhensibles, ce sont leurs moyens de se mettre bien en cour avec lui et de recevoir ses bénédictions‘. Dans ce système ils adressent sans cesse à Dieu des louanges, ils lui font une gloire dont un honnête homme ne voudrait pas, ils ne peuvent jamais se lasser de parler de sa bonté sans faire une seule fois mention de sa justiceÿ. Et, ce qu'il y a de plus impie, ils ne croient même pas aux paroles qu'ils prononcent, ils s’imaginent seulement que Dieu aime à les entendre... Ce système qui consiste à attendre d’un être tout-puissant le bonheur, c’est le système de l’idolâtrie, c'est le culte des faux dieux. Il est aussi vieux que la corruption humaine, et le progrès

1. Appellation, p. 218. — 9. Ibid., p. 219. — 2. Ibid., p. 219. — 3. Ibid., p. 221. — 4. Ibid.,p. 221. — 6. Ibid., p. 221.

des temps n’a fait que changer sa forme extérieure. Que cet être tout-puissant soit un os, une plume d'oiseau, ou qu'il soit le créateur omnipotent, partout présent, omniscient, du ciel et de la terre, si, de lui, on attend le bonheur, c'est un faux Dieu. » « Voilà, déclare Fichte, entre eux et moi le véritable nœud du débat. Ce qu'ils appellent Dieu, moi, je l’appelle une idole. Mon Dieu, ils ne le connaissent pas et 1ls ne peuvent s'élever jusqu'à son concept. ils n’ont pas de Dieu; leur Dieu, je le nie et je le dénonce comme une élucubration de leur imagination corrompue; par là, loin d’être un négateur de Dieu, je suis un défenseur de la religion ?.

« Il est singulier d’accuser ma philosophie de nier Dieu, alors qu'elle nie bien plutôt l'existence du monde, dans le sens où l’affirme le dogmatisme. Quel Dieu serait celui qui disparaîtrait avec le monde! Ma philosophie nie l’existence d’un Dieu sensible, d’un serviteur des désirs; mais le Dieu supra-sensible est pour elle Tout en Tout, il est celui qui seul est; et, nous autres, tant que nous sommes, esprits raisonnables, nous ne vivons et ne nous mouvons qu’en luiÿ.. Le Christianisme n'est pas un système philosophique, il n’a pas le caractère de la spéculation, mais celui d’une direction morale, il ne peut donc ni tenir le langage de la. philosophie ni présenter les articulations d'un édifice philosophique. Mais si les neuf dixièmes ne doivent pas disparaître comme ne présentant aucun sens, et si, pour l'explication du dixième restant, l'interprétation que nous en avons donnée plus haut doit être la seule exacte, alors le Christianisme poursuit le même but que ma philosophie *. » |

Ayant répondu de la sorte à ceux qui l'avaient accusé d’athéisme, Fichte adressait un appel à « ces hommes d’État qui ne se soucient pas de la religion, mais qui ont à cœur les études approfondies, le progrès des sciences », et il leur montrait que sa philosophie — une philosophie de l'effort, de la lutte contre la jouissance, une philosophie du progrès — était seule compatible avec leurs desseins, alors que la philosophie de ses adversaires — la philosophie du dogmatisme et de la jouissance — était la négation même de la science et du progrès 5. Il adressait encore son appel « à ceux des hommes d'État

1. Appellation, p. 219-220. — 2, Ibid., p. 220. — 3. Ibid., p. 223-224.

4. Ibid., p. 224. Frédéric Schlegel écrivait dans le même sens : « Ainsi Fichte aurait attaqué la religion? Si l'intérêt pour le supra-sensible est l’essence de la religion, alors sa théorie tout entière c’est la religion sous forme de philosophie. J. Minor, Fr. Schlegel, 1794-1802, seine prosaischen Jugendschriften. Il. Bd., Fragmente 105, p. 300, Athenäum. III. Bd., 1. St., p. 22.

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