Il s’agit du grand roman pédagogique de Pestalozzi
sécution. Idées insensées qu'on se fait de l’essence de Dieu; conséquences fâcheuses qui en résultent pour la moralité. Attachement du peuple pour la religion. Suprême indifférence des hautes classes pour ce qu'il y a d’essentiel dans la religion, indifférence à laquelle s'ajoutent la bigoterie et le fanatisme religieux. Verbiage des prédicateurs. |
« L'état des sciences; spéculations sur des inutilités ; abandon de celles dont l'utilité est universelle. Stupidité des purs spéculatifs qui ne connaissent ni le monde, ni l'humanité. Les grands se donnent l'apparence d'honorer et de protéger les sciences sans les connaître, en manifestant le plus grand dédain pour ceux qui les cultivent et en les laissant mourir de faim. Profonds raisonnements des moralistes de ce peuple auxquels chacun donne raison sans qu'il vienne à l'esprit de personne, voire d'eux-mêmes, d’y conformer leur conduite.
« Les arts; frivolité, démarquage, écrits séducteurs, écrits de Wieland.
« Le commerce; on favorise scandaleusement le luxe sous la lamentable excuse d'augmenter les revenus du prince, le luxe qui détruit la santé, la vie, les ressources des citoyens. Orgueil de la fortune chez les marchands, chez ceux de Leipzig par exemple.
« L'agriculture; on la tient en profond mépris; on l'opprime par les impôts. Misère du laboureur. Son désir de s'élever aux classes supérieures; friches et routine.
« Les mœurs : rapports des deux sexes. La galanterie de l’homme vis-à-vis de la femme jointe au plus profond mépris pour elle. Célibat, ses conséquences. Séduction (en marge : dont on se glorifie), vices contre nature; infidélité dont on se vante comme d'un honneur. Perdition des femmes par mode, faiblesse; mauvaise éducation des enfants; coquetterie et malheurs qu'elles se préparent par là.
« Le luxe dans toutes les classes, luxe dont on se vante, par exemple la gourmandise avec toutes ses terribles conséquences, rapacité, esprit d'oppression; cruauté; débilité. Vêtements et mets malsains.
« Les superstitions : rêves de visionnaires, rabdomancie, joints à l'incrédulité.
« L'égoïsme et l'absence de toutes les vertus sociales. Éducation : effémination des classes supérieures dès la première jeunesse. Idées quon leur inculque de l'honneur, de leurs rapports avec l’autre sexe. Leçons sur l’art de connaître ce qui flatte délicatement le goût ou pas. Joie des parents à l'apparition de l'instinct sexuel et quand
les enfants mettent toute leur ingéniosité à le satisfaire. Sotte culture des enfants à la campagne : à l’école, comme théologiens, chez eux, comme détestant et haïssant, comme volant et trompant les classes supérieures!. »
Tel est le plan de l'ouvrage que Fichte rêvait alors d'écrire. Le livre n’a jamais été composé; mais les idées que Fichte a jetées sur le papier durant cette nuit d’insomnie n’ont pas été perdues; elles germeront dans son esprit; elles y porteront leurs fruits. Déjà elles attestent les préoccupations essentielles de sa pensée et ce sont bien les préoccupations d'un fils du peuple; Fichte dénonce les superstitions et la corruption morale des classes privilégiées, l'ignorance des classes populaires, il déplore les injustices de la société; 1l est avide de réformes, il n’a pas attendu, pour formuler son désir, d'y être sollicité par les événements du dehors; ses réflexions datent du mois de juillet 1788. Et quand, cinq ans après, Fichte prétendra rectifier les jugements du public sur la Révolution française, quand, en 1804, il fera ses lecons sur les Traits caractéristiques du Temps présent, quand de 1806 à 1808 il écrira ses Fragments politiques et prononcera ses Discours à la Nation allemande, il n'obéira pas au simple hasard des circonstances; il aura trouvé dans les grands événements du siècle la confirmation et comme l'illustration des premières aspirations de sa jeunesse.
À cette heure, l’idée de son prochain départ pour la Suisse, et sa préparation à sa future mission détournent Fichte des travaux de longue haleine et absorbent ses derniers loisirs. Au mois d'août, il fait ses adieux aux siens et se met en route : c’est la première fois quil quitte son pays. Il part, sans regret du passé, confiant en l'avenir, le cœur aussi léger que la bourse. L’insuffisance de ses ressources l’oblige de faire la route à pied; il passe à Nuremberg, à Ulm, à Lindau; il traverse le lac de Constance; il contemple, avec un enthousiasme presque religieux, le panorama des Alpes qui se déroule au loin, et, après une double halte à Constance et à Winterthur, il arrive à Zurich, le premier septembre 1788.
Il entre aussitôt en fonctions. La maison où il est précepteur est bien connue des voyageurs, c'est l'hôtel de l'Épée. Le propriétaire, un riche Zurichois du nom de Ott, homme distingué et de grande culture, avait su s'affranchir des préventions de ses concitoyens; il en donnait la preuve en prenant un étranger pour précepteur de ses deux enfants, un garçon de dix ans et une fille de sept. Malheureu-
1. W. Kabitz, Studien zur Entiwicklungsgeschichte der Fichteschen W. L., Beilagen, 6. Zufällige Gedanken in einer schlaflosen Nacht, p. 12*-13*.
sement 1l avait pour femme une bourgeoise au cerveau étroit, pétri de tous les préjugés de son monde. Tout de suite, elle avait compris que Fichte, avec l'agrément de son mari, entendait faire de ses enfants quelque chose de plus que de simples petits Zurichois, qu'il voulait les élever dans un esprit libre; elle lui fit une opposition incessante, dissimulée d’abord, puis de plus en plus ouverte. Convaincu que la première condition du succès de sa mission, l’éducation des enfants, était la réforme même de l'attitude de leur mère à son égard, Fichte, pour vaincre sa résistance, eut l'audace ingénieuse de tenir un journal où il consigna, non sans rudesse, toutes les fautes de l'éducation maternelle; à la fin de la semaine il mit le Journal sous les yeux de Mme Ott; ce fut d’abord de l’étonnement, puis de la colère ; le jeune précepteur ne se découragea pas; devant sa fermeté, toujours respectueuse mais inébranlable, Mme Ott se soumit à l’ascendant du caractère de Fichte; la crainte opéra ce que ne pouvait faire la sympathie et Fichte eut désormais les mains libres ; il put se donner tout entier et sans arrière-pensée à l’instruction de ses pupilles. Il profitait des heures de loisir que lui laissait sa fonction de précepteur pour travailler encore; et sa femme de ménage, le voyant sans cesse penché sur sa table, lui dit un jour : « Bien sûr, quand vous mourrez, votre esprit reviendra à ce pupitre. »
Fichte venait de découvrir Rousseau. Il lisait l'Émile et le Contrat social. Il étudiait aussi l'Esprit des lois. Il aimait à relire Horace: il avait fait de Salluste une traduction complète avec une introduction sur le caractère et le style de ce grand écrivain; il avait écrit un article sur le Messie de Klopstock. Il n'oubliait pas non plus qu'il avait été candidat en théologie et son amour de la parole l’entraînait parfois au temple. À Zurich, et dans les environs, il fit quelques sermons qui eurent du succès.
Devant l'impossibilité pour lui, luthérien et étranger, de devenir pasteur en Suisse, poussé surtout par cet amour de la parole qui était né chez lui du besoin d’agir et qui paraissait inséparable de la pensée, il eut alors l’idée de fonder à Zurich une Æcole d’éloquence dont il rédigea même le plan. |
« Penser tout haut donne en général à nos idées un nouveau degré de clarté et de précision. Cela met en rapport plus étroit la sensibilité et l’entendement, fait les idées les plus abstraites de l’entendement plus faciles à exposer et les images de la sensibilité plus simples et mieux coordonnées. Cela rend notre sentiment
1. Fichte’s Leben, I, 1, 3, p. 31-33, et Noack, J. G. Fichte, Erstes Buch, 3, p. 44.
susceptible d'être excité et d'être impressionné par toutes les œuvres du goût. Ce qui, lu simplement par l’entendement et dans le calme, sans faire sonner les mots, nous laisse froid, nous ébranle et nous touche, fait vibrer nos nerfs et couler nos larmes dès que nous le lisons tout haut, suivant les règles de la juste déclamation, ou tout bonnement à notre fantaisie. Cela donne enfin à notre style cette plénitude et cette grandeur qui répandent, sur chacun des écrits où elles se trouvent, ce charme que l’on sent quoiqu'on ne le voie pas et dont l'absence cause cette fatigue et ce mécontentement que nous éprouvons à la lecture de tant d'ouvrages sans pouvoir dire pourquoi !. »
A l'École d’éloquence on apprendrait non seulement les règles de l'art, règles fondées en théorie sur des lois psychologiques, mais aussi la pratique sans laquelle elles restent stériles. Et Fichte indiquait tout un programme de leçons et d'exercices, où l’étude et le commentaire des auteurs anciens, véritables modèles de l’art d'écrire et de parler, tenaient la plus grande place. L'’ambition de Fichte était de former à leur exemple non seulement les orateurs et les écrivains, mais tout particulièrement des prédicateurs?. Ambition vite déçue, car le projet de Fichte fut loin de rencontrer l'accueil qu'il en espérait.
Fichte se consola de cet insuccès en entretenant avec les hommes les plus distingués de Zurich de précieuses relations. En particulier, il entra en rapports avec le premier prédicateur de Zurich, le pasteur Lavater. Lavater, dans sa jeunesse, avait connu Klopstock, le poète préféré de Fichte; il avait correspondu avec les philosophes Mendelssohn et Jacobi; Gœthe enfin l’honorait de son amitié. La vertu de Lavater était proverbiale : tout jeune il avait soulevé l'opinion publique contre les prévarications d'un haut fonctionnaire et imposé sa condamnation, la fréquentation seule de Lavater était un enseignement, car sa vie était un exemple; Fichte enfin connut et apprécia la femme qu'il devait un jour épouser grâce à Lavater, qui l'avait introduit dans le salon de l'inspecteur des poids et mesures Rahn, où se réunissait chaque semaine la haute société de Zurich. Rahn était le beau-frère de Klopstock; devenu amoureux de la sœur du poète sur le portrait que celui-ci, pendant son séjour