LE VRAI DIEU DE FICATE PAR IN ACH
1. J,H. Windischmann, Fr. Schlegel, philosophische Vorlesungen. II. Bd., p. 423-427.
style parfois déclamatoire, l'accent et le lyrisme de Fichte lui-même t. Qu'on en juge. |
«Je suis fini, mais je dois être infini...
« L'homme aperçoit en lui une volonté sainte qui désire le bien et abomine le mal. La voix intérieure qui, en juge souverain, décide du bien et du mal, il l'appelle sa conscience. Quiconque obéit à cette voix sainte considère son témoignage comme un commandement divin, et sent, en dehors de toute démonstration, l'obligation de s’en rendre digne, de s'approcher de la divinité qui, dans un royaume supra-terrestre, supra-sensible, reconnaît pour adorateurs ceux seuls qui accomplissent des actes de purs esprits ?.
« Le monde des sens — abstraction faite de l'intention des esprits dignes de ce nom — apparaît tout entier comme une ombre incapable d'offrir à une pauvre âme d'autre bien suprême que le plaisir des sens, que l'ivresse des sens. En dehors de notre but, qui a ses racines dans le monde des esprits, le monde des sens est, il reste vide et désert, c’est un joujou d'enfant, un kaléidoscope, un vêtement et une parure brillante auxquels il manque l'esprit qui le revêt et qui s'en pare *…
« Tout l’ensemble de la nature, sans la vie que nous lui prêtons, n’est pour l'humanité que mort et que trépas ÿ.
« L'homme qui, borné aux sens, ne convoite qu'une jouissance
insolente, en traversant une vie que les années limitent, a vrai-
ment fait une chute; il est déchu de son monde d’origine, du monde supérieur; son berceau est l’image funèbre de la tombe qui bientôt l'attend; le frisson de la mort ondule à travers son être tout entier “.
« Pour ces égarés qu'éblouit l'attrait de la jouissance, le sol sur lequel ils vivent a seul, à leurs yeux, de la réalité; trop habitués à la matière qu'ils peuvent saisir avec les mains, il faut qu'ils puissent saisir avec leurs mains chacun des biens qu'ils convoitent*.
« Et, tout comme ils sont habitués à la réalité qu’on peut palper, de même le éemps les a marqués et a fait d'eux ses perpétuels esclaves.
Leur monde s'écoule tout entier dans le temps... leur être mortel est
attaché au temps: il n'est pas jusqu’à l'immortalité qu'ils rêvent qui
ne suive la douce lisière du temps’.
« L’œil de leur esprit ne voit rien. Ils tiennent l'apparence pour la
1. Fichte’s wahrer Gott von N... ch., Iena, 1799. In Commission, bey CG. A. Hempel, p. 3-9.
2. Ibid., p. 6. — 3. Ibid., p. 18. — 4. Ibid., p. 11. — 5. Ibid., p. 15. — 6. Ibid., p. 16-17.
vérité, la réalité véritable pour un rêve fantastique. La seule réalité qu'il y ait — le ciel du monde moral — est pour eux une hallucination trompeuse !. |
« Pourtant ce monde sensible n’est « que le théâtre sur lequel nous devons agir? », il n'est là qu’en vue de la moralité 5, il est l’instrument, l'organe par où s'exprime notre action‘. Mais c’est nous qui üssons le long fil de l'éternité ÿ, et nous le tissons de la trame même de notre moralité, de notre spiritualité, empreinte, en nous, du divin.
« L'homme qui sacrifie sur le maître-autel de la vraie religion se trouve dans un monde supérieur; l'éternité en arrière, l'éternité en avant, pas d'années, pas de temps pour mesurer son existence immortelle ; au-dessus du berceau, au-dessus de la tombe, il rattache la série de ses actes de vertu aux anneaux d’or d’une chaîne qui se déroule éternellement.
« Pour lui le monde n’a plus rien de proprement matériel; il n’est que l’image, il n’est que le reflet du règne de la moralité, qui est aussi le règne de la vérité. Ce monde-là est sa vraie patrie, sa patrie immortelle où s'accomplissent des actes pour l'éternité, tandis que les âmes d'ici-bas, étrangères à ce monde, mesurent leurs actes à l’aune du tombeau.
.« Ce monde moral, plus haut que tout ce qui porte un nom terrestre, saisit facilement les étoiles. Plus pur et plus beau que le soleil, il se meut et se balance dans l’éther; de son regard il mesure l'éternité, de son âme il considère les mondes au-dessus desquels il plane®.
«Ce monde n'est pas une création de l'imagination. Quiconque le tient pour tel n’a pas encore compris la vérité°... ; son Dieu est encore une idole, quand bien même il lui rendrait ses actions de grâce en pleurant à chaudes larmes #.
« Mais c'est un monde invisible. Le royaume supra- -terrestre de la félicité, son ciel, n’est pas déployé au-dessus de nos têtes, ilse déploie dans notre esprit. Son nom est l'infini; le cercle qu’il embrasse ne peut se mesurer autour du soleil... ; pour lui pas de divinité qu’on puisse saisir avec les mains !!.
« Quiconque possède une fois dans son âme la croyance à ce monde ne se la laisse plus jamais dérober. Son esprit, qui s'élève
1. Fichte's wahrer Gottvon N... ch., p. 16. — 2. 1bid., p. 9. — 3. 1bid., p. 11. — 4. Ibid., D: 11: — 5. Tbid., ‘p.110 — 6. bd. » P. 12. — 7. Ibid, p. 13-14. “ Ibid., p. {7. — 9. Ibid., p. 19. — 10. Ibid., p. 20. — 11. Zbid., p. 21.
au-dessus du monde, ne peut plus retomber... Le monde terrestre n'est plus ce qui le dirige; lui, le fils du ciel, se dirige lui-même suivant sa conscience, car il adore la vérité".
« Comme un saint-Klopstock sentait partout l'inspiration de Dieu; de même la vérité est partout proche de toi; elle est pour toi un doux souffle, elle est pour toi une oasis dans le brûlant désert de la vie. Elle n'a pas besoin pour cela d'estampille, il suffit que tu la produises dans sa beauté, quels que soient ses protecteurs Confucius, le Christ, Kant ou Fichte... La vérité resterait forcément la vérité, quand même ses adorateurs changeraient toujours et éternelle- 1pent*?.
« Il a surgi des hommes qui agissaient noblement ; il a surgi aussi de grands penseurs qui, par les forces de leur esprit, ont devancé tous leurs contemporains, qui ont été des prêtres du bien, qui ont exprimé ce qu'ils présentaient dans la plénitude de leur sentiment et qui ont voulu fixer le rêve fuyant; mais on les insultait; on a fait de Socrate, du Christ, de Vanini des martyrs. Nous le pardonnons au vieux monde, encore dans l'enfance, et aux siècles nouveaux de l’âge des barbares, mais de notre temps avoir peur de la vérité, dans le siècle qui se piquerait volontiers de s'appeler le siècle de la philosophie, avoir peur des philosophes, si dénués de fondement et si erronés que leurs systèmes puissent être, c’est faire honte à sa propre réputation.
« Cependant la philosophie de Fichte ne conduit-elle pas à l’athéisme. Ne renverse-t-elle pas les temples et les autels? L'homme, chez elle, n'est-il pas le créateur de son Dieu?
« Si on eut Ja comprendre à l'envers, alors elle n’est plus qu'une théorie à l'usage des maisons de fous à.
« Épouvantable folie! Et c’est elle qu'aurait couvé le cerveau de l’homme sage par excellence! Notre Socrate serait le maître des insensés “!
« Mais, si l'on veut bien se donner la peine de la comprendre telle qu'on vient d'essayer de l’exposer, on sera forcé d’avouer que « la philosophie de Fichte est toute pleine de la divinité! Et précisément ce que les non-connaisseurs et les non-philosophes veulent blâmer en elle tourne à sa gloire, « la preuve de la divinité se tire de l'humanité et non la preuve de l'humanité de la divinité ».
« Alors la divinité n'est plus pour nous cette chose étrangère qui
1. Fichte’s wahrer Gott von N... ch., p. 22. — 2. Ibid., p. 23-24. — 3. Ibid., p. 26-27. — 4. Ibid., p. 28.
peut être ou n'être pas; il faut qu'elle existe, de la même certitude que nous existons. Quant à nous, esprits finis, il faut que nous croyions à l'Infini et nous en sommes réduits à cette alternative « ou de ne pas être un homme, ou de croire à Dieu »; cette alternative est la loi imprescriptible qui distingue le monde des animaux de la noble espèce humaine. L'existence de l’éternel est le pilier qui soutient l'impuissance de notre finitude; c’est l'idéal éternel, pur, immuable, de tous nos efforts, de tous nos souhaits, de toutes nos espératéés 1;
« Voilà quel est le sens de la théorie de Fichte, déclare en terminant, l’auteur de cet écrit, ou je ne comprends pas un mot à ses prétendus mystères *?.
« La faute de tous ces malentendus tient toujours à ce qu'on s'attache aux mots de ses discours et qu’on ne sait pas en extraire l'esprit? ; à ce qu’on considère toujours son Moi comme le Moi fini, limité, périssable, que nous connaissons chez les individus “. »
Re Autre brochure, signée à la dernière page TICE, ACCUSER M. LE FF. CG. Jensen, parue la même année, à Kiel. PROF. -FICHTE DE NIER” Elle portait pourtitre- Peu/0n quete LE DIEUDES CHRÉTIENS.
accuser M. le Prof. Fichte de nier le Dieu des
hs ? Réponse à cette question par une exposition de son système
facile à comprendre pour le sens commun, par un non-philosophe
(Kann man Herrn Prof. Fichte mit Recht beschuldigen, dass er den Gott der Christen läugne? Beantwortet durch eine für den gesunden Menschenverstand fassliche Darstellung seines Systems von einem Nichtphilosophen).
L'auteur commence, en effet, par exposer, en s'appuyant prineipalement sur les Fondements du Droit naturel et sur le Système de la Morale, la philosophie de Fichte. De cet exposé retenons ceci : le point de vue de Fichte c’est d'expliquer les opérations de l'esprit humain en présence des données du sens commun, d'établir quels sont les actes de la Raison, du Moi. La philosophie n’a done pas à s occuper de l'essence des choses en soi, mais de leur existence dans ses rapports avec nous; cette explication ne transforme d’ailleurs nullement les choses en pures modifications du Moi ou en un produit creux de notre imagination; elles peuvent avoir et garder en ellesmêmes une existence indépendante de notre liberté, mais elles ne deviennent réelles pour nous qu’en tant qu’elles affectent notre con-
1. Fiches wahrer Gott von N... ch., p. 33. — 2. Ibid., p. 34. — 3. Ibid., p. 34. — 4. Ibid,
science; et ce sont les modifications de notre conscience, ce sont les conditions de son exercice qui font l’objet de la philosophie.
De cette première remarque 1l résulte que Fichte ne met pas en question l'existence même de Dieu ou de l’immortalité; il se borne à chercher comment se justifie cette existence pour sa conscience, à expliquer son idée de Dieu et de l’immortalité !,
L'auteur passant alors de la philosophie théorique, qui a pour objet l'explication des choses, à la philosophie pratique, qui a pour fin la réalisation de la liberté dans l’action, montre, à la suite de Fichte, dans son Système de la Morale, que le principe de la moralité n’est ni un penchant, ni un sentiment, mais la forme sous laquelle nous pensons la liberté de l'intelligence. La Raison n'est pas, comme la chose, une existence morte et figée, elle est pure activité, et, ayant l'intuition d'elle-même, elle s'aperçoit comme telle; seulement la Raison connue de nous étant une Raison finie, elle ne peut s’apercevoir que comme une activité déterminée; or la détermination d'une activité pure donne non un être mais un devoir-être.
Ainsi le principe de la morale c’est le devoir ?.
Et c'est précisément sur sa conception du devoir que Fichte fonde sa croyance à la divine Providence *. Le monde est pour lui simplement la matière de nos devoirs rendue palpable aux sens et notre croyance à la réalité du monde repose, en somme, sur notre croyance en la valeur du devoir. Or le devoir implique la réalisation de ses conséquences, et cette réalisation échappe au pouvoir de notre volonté ; le devoir implique donc un ordre moral du monde; c'est la croyance à cet ordre qui constitue pour Fichte la croyance en Dieu; d'un autre Dieu nous n'avons pas besoin, et nous n'en pouvons concevoir un autre. La Raison ne nous autorise pas à sortir de cet ordre et à conclure, au moyen d’un raisonnement, de la conséquence au principe, à admettre l'existence d’un être comme sa cause *.
C’est donc ne rien entendre à la philosophie de Fichte que de se demander si la question de l'existence ou de la non-existence d’un Dieu est pour lui douteuse. Elle n’est pas douteuse; elle est ce qu'il y a de plus certain, le fondement de toute certitude; cette existence d’un ordre moral du monde où chaque individu raison-
1. Kann man Herrn Prof. Fichte mit Recht beschuldigen, dass er den Gott der Ghristen läugne? Beantwortet durch eine für den gesunden Menschenverstand fassliche Darstellung seines Systems von einem Nichtphilosophen. Kiel, in der neuen academischen Buchhandlung. In Commission Braunschweig und Helmsiädt bey Fleckeisen, 1799, p. 5-9.