‹ Fichte et son tempsChapitre 200 sur 232 · I. La philosophie nouvelle conduit à l’athéisme · texte numérisé non relu

I. La philosophie nouvelle conduit à l’athéisme

II. Elle constitue un danger pour l'État, pour la tranquillité et l'ordre publics.

III. Ses principes sont pernicieux pour la jeunesse des écoles ?.

Par l'accusation d’athéisme on peut entendre : 1° Que l’Idéal de la divinité proposé par la philosophie nouvelle ne concorde pas avec la représentation sous. laquelle l'imagination commune figure Dieu; c'est, au fond, sans doute le vrai sens de l’accusation, mais les accusateurs de Fichte ne veulent pas le reconnaître, si toutefois ils en ont clairement conscience‘. 2° Que les philosophes parlent de Dieu dans une autre langue que la Bible, qu'ils déduisent Dieu de principes qui ne sont pas les principes bibliques. Ici encore, les accusateurs se dérobent, sachant pourtant que les philosophes ne sont pas des théologiens. Le théologien reconnaît dans la Bible sa règle et sa loi; le philosophe, comme tel, a le droit et le devoir de rester dans les limites de la Raison. D'ailleurs, même s'ils acceptent le débat sur ce terrain qui leur est étranger, les philosophes se font fort d'établir que leur doctrine religieuse, pour parler autrement que la Bible et se déduire d’autres principes, n’est nullement en contradiction avec les livres saints. La Bible exige la croyance en Dieu, la philosophie aussiÿ. 3° Mais peut-être par l'accusation d’athéisme faut-il entendre que la philosophie nie d’une

4. Schaumann, Erklärung über Fichte’s Appellation, p. 17-18. — 2. Ibid., p. 19. — 3. Ibid., p. 22-23. — 4. Ibid., p. 24. — 5. Ibid., p. 25-26.

manière absolue tout être divin. Dans le cas présent cela est impossible, à moins de n'avoir rien lu de l’article incriminé. Fichte ne déclare-t-il pas, en propres termes, que c’est un malentendu de poser la question de l'existence de Dieu : loin d’être douteuse, cette existence est la plus certaine qui soit, et l'existence de l’ordre moral du monde est le fondement de toute autre certitude, l’unique chose absolument et objectivement valable, etc. Fichte ne place-t-il pas enfin son article sous l’invocation de deux poètes qui prononçaient des paroles de foit? 4 Enfin l'accusation d’athéisme pourrait concerner ce qu’on appelle dans l’École l’athéisme pratique, c’est-à-dire que la philosophie critique conduirait à l’irréligion et à l'immoralité. Et sans doute certains des accusateurs ont cette idée de derrière la tête, mais ils n'oseront pas l'avouer et cacheront leur véritable pensée sous le prétexte d’un athéisme spéculatif, car, ils le savent bien, aucun philosophe n’a insisté plus fortement que Kant et que Fichte sur le primat de la Raïson pratique, c’est-à-dire sur le fait que la loi sainte de notre conscience doit être pour nous l'autorité suprême et la règle inviolable de notre conduite ?.

Il sera donc difficile de donner à l'accusation d’athéisme un sens précis; mais justement on tient à ce qu'il conserve un sens obscur et indéterminé pour demeurer un spectre effrayant, un mot redoutable; faisons évanouir ce spectre, enlevons à ce mot sa vertu terrifiante, considérons les choses dans leur réalité, et voyons quel est sur Dieu et sur la Religion l'esprit de la philosophie transcendantale ÿ.

Il s’agit pour elle de détrôner l’idole d’un Dieu fait à l’image des choses, afin d'y substituer l’idée d’un Dieu intérieur à la conscience. Mais c'est là justement le véritable esprit de la religion chrétienne, et, comme l'écriture exige la « foi en Dieu », la philosophie transcendantale a pour postulat une croyance, la croyance en la valeur absolue du devoir, verdict du divin en nous“.

Cette croyance au devoir, à la morale, est pour elle la règle de toute liberté, voire de la liberté spéculative, et c’est le second caracière de la philosophie transcendantale qu’elle est dirigée contre la « libre pensée », entendue au sens du libertinage spéculatif5. Troisième caractère : la philosophie transcendantale voit dans la sainteté de la loi morale l'expression, à travers notre conscience, du suprasensible, de l'esprit, et oppose cette réalité de l'esprit, comme la réalité véritable, à la réalité du monde sensible, qui est pure appa-

1. Schaumann, Erklärung über Fichte’s Appellation, p. 26-31. — 2. Ibid., p. 31-32. — 3. Ibid., p. 35-36. — 4. Ibid., p. 42-43. — 5. Ibid., p. 44.

rence; elle oppose l'éternel au temps. Et cela aussi est conforme à la vraie religion ‘. Ceci l’est encore : à la différence de l’Idéalisme absolu, qui fait de ce monde d’apparences une pure chimère, l'Idéalisme transcendantal y voit le théâtre de nos devoirs, le lieu de leur réalisation, et il restitue ainsi à ce monde un sens divin ?.

« Et cette philosophie qui tient pour prétention vaine tous les raisonnements, toutes les démonstrations à l'égard de Dieu, qui fixe ses règles à la pensée libre, qui considère la croyance en Dieu comme inséparable de la croyance en nous-mêmes, qui fait de cette croyance le principe de toute certitude, la clef de voûte de tout. savoir, dont le contenu ne consiste pas en hypothèses risquées sur Dieu, mais n’est rien d’autre que l'expression fidèle (l'exposition génétique) de l'Esprit tel qu'un cœur vertueux et religieux l’exprime, cette philosophie dont l'essence religieuse est que l'homme devient conscient de Dieu en conformant sa vie aux préceptes divins, qu'il y a une paix divine supérieure à toute Raison, cette philosophie, on l’accuse d’athéisme. Tu crois, ami lecteur, que la chose n’est pas possible, mais tu sais bien qu’elle est réelle. »

Comment l'expliquer, car il y faut bien une raison. Il y a parmi les accusateurs de Fichte d'honnêtes gens, mais qui, au point de vue religieux, sont encore des mineurs sous la tutelle de l'Église et des prêtres. Pour eux la philosophie nouvelle dégrade la valeur de certaines cérémonies, de certaines formules qui, depuis leur enfance, leur étaient présentées comme quelque chose de sacré et d’essentiel à la religion; ils lui reprochent de n’y voir, au contraire, rien de fondamental, et de déplorer qu’on en fasse la substance de la religion; c'est ce qui les conduit à considérer cette philosophie comme un demi-athéisme. Avec ces honnêtes gens Fichte pourrait facilement s'entendre, car il n'y a pas entre eux et lui d'opposition irréductible, ils sont au fond, en dépit des apparences, d’accord sur le principe que Dieu est Esprit #.

Mais d’autres fondent leurs accusations sur des motifs moins purs et dont on se ferait scrupule d'entretenir le lecteur. A leurs desseins secrets il faut pourtant un prétexte avouable; le voici : ils reprochent à Fichte d'identifier Dieu avec l’ordre moral du monde, une abstraction, et de supprimer par là le Dieu vivant, le Dieu personnel. Cependant quiconque entend le sens des paroles de Fichte sait que son ordre moral est un ordre vivant, un ordre spirituel; or

1. Schaumann, Erklärung über Fichte’s Appellation, p. 46-47. — 2. Ibid., p. 54-55. — 3. Ibid., p. 60. — 4. Ibid., p. 62-63.

la croyance vraiment religieuse est précisément la croyance en la Providence divine, en la toute-puissance de la sainte volonté de Dieu pour faire régner le bien et triompher le mal, pour réaliser la moralité dans le monde. Quant à la conception toute anthropomorphique d'un Dieu personnel, qui donc oserait la soutenir après les critiques d’un Herder ou d’un Jacobi, et qui prétendrait la défendre, au nom de l'Écriture, quand la Bible déclare que Dieu est Esprit et qu'il n’habite pas dans un temple édifié par la main des hommes‘?

Enfin, pour éclairer le public sur la mauvaise foi des accusateurs de Fichte, on pourrait citer nombre d'auteurs, philosophiques et autres, qui ont soutenu exactement les mêmes idées sans avoir jamais été poursuivis. Schaumann se borne à faire appel au témoignage d’un seul dont le nom ne pouvait être suspect aux adversaires de la philosophie, au témoignage du conseiller Rehberg. Celui-ci soutient d’abord, en matière de philosophie, l'entière liberté de penser, déclarant que chacun a le droit de professer l'opinion philo-

sophique qui lui plaît? et combat ceux qui prétendent, au nom d’inté-

rêts supérieurs, imposer des bornes à la libre recherche’; en second Jieu, il affirme, « au point de vue de la religion, que toute connaissance théorique de la nature de Dieu n’est qu'un jeu de mots vides ou de représentations manifestement fausses “ »; qu’ « employer pour mobile d’une culture plus haute de la raison les idées théologiques est une erreur, car c'est provoquer inévitablement une hétéronomie de la volonté et détruire toute dignité morale »; il déclare encore, bienfaisante dans le domaine de la culture de la raison, l'influence d’un athéisme spéculatif, parce que ses objections repoussent les prétentions de la religion dogmatico-métaphysique qui sont la perdition de la moralité et de tout ce qui repose sur une vie rationnelle susceptible de servir la scienceÿ; il soutient enfin avec Kant la nécessité de fonder la religion — si elle doit être rationnelle — sur les principes de la vraie et pure morale.

Examinons maintenant la seconde accusation concernant ë danger que présente pour l’État la philosophie.

Il fut un temps où, pour perdre ceux envers lesquels on professait une haine personnelle, on cherchait à tirer parti contre eux des

malheurs publics, un temps où l’on oubliait à tel point le respect

dû à l'autorité suprême qu'on espérait conquérir son cœur par des

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