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F, LA JUSTIFICATION JURIDIQUE DE FICHTE

1. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., V, 6, Schiller an Fichte, Iena, d. 26. Jan. 1779, p. 392-393. — 2. Jbid., p. 392.

3. Fichte, S. W., V. Bd. Gerichtliche Verantwortung gegen die Anklage des Atheismus, p. 239-332. — 4. Ibid., p. 244.

augustes souverains le protégèrent; et cela, nous autres protestants, nous le trouvons très bien, quoique dans le parti adverse il puisse y avoir peut-être, encore à l'heure actuelle, des gens qui trouvent très mal que Luther n'ait pas été pour le moins brûlé vif. D’une manière générale où y a-t-il dans l’histoire du monde un homme puissant qui ait fait progresser la véritable destinée de l'humanité et qui n’ait pas combattu la religion, de certains hommes s’entend, et, pourrait-on ajouter, de la plus grande partie de ses contemporains? Quoi qu’on puisse apporter touchant la religion, on l’apporte sûrement du même coup contre la religion de quelqu'un; eton ne peut absolument pas supprimer ceci sans détruire cela. Ou bien peut-être doit-on faire ici entre les hommes une différence. L'interdiction d'écrire contre la religion se bornerait à la religion de certaines personnes, des puissants, des protecteurs; il y aurait des religions privilégiées, au sens propre du mot, alors qu’au contraire la religiôn des autres, des savants, des cerveaux qui pensent, sans avoir d'influence politique, serait hors la loi. Ceux qui ont rang de préséance dans le monde sensible convoiteraient-ils aussi par hasard cette même préséance dans le monde des esprits !?

Mais « depuis longtemps tous les savants sont d'accord sur l'opinion que tout, même ce qu'il y a de plus impie, de plus hérétique, de plus athée, a droit d’être produit et en conséquence doit être produit devant le public savant? ». Fichte renvoie ceux qui en doutent aux A nti-Gœze de Lessing, où les raisons justificatives de cette exigence ont été mises en pleine lumière, et où Lessing cite, à l'appui de sa thèse, les pères de l’Église les plus authentiques et les théologiens de tous les temps; il apporte une autorité décisive dans ce débat, celle de l’intransigeant Gœze lui-même, déclarant qu'il fallait permettre d'apporter — pourvu que ce fût avec modération — des objections contre la religion; « cela, disait-1l, était nécessaire pour tenir les maîtres en haleine? ». |

Et Lessing d’ailleurs avait publié, il en convenait sans la moindre réticence, des écrits qui étaient réellement des attaques contre la religion chrétienne; pourtant il n’avait pas été puni sévèrement pour cela ; il n'avait pas même été traduit en jugement. Ces Anti-Goœze, dans lesquels il prouvait son droit à la publication de ces écrits, n'avaient pas été confisqués, et, au temps où Fichte était étudiant à Leipzig, on vendait librement cet ouvrage dans les librairies. Il était

1. Gerichitliche Verantwortung gegen die Anklage des Atheismus, I, a, p. 246. 2. Ibid. — 3. Ibid., p. 247.

donc inadmissible qu'on poursuivit Fichte et qu’on eût ainsi deux poids et deux mesures. La Cour de Saxe devait poursuivre tous les livres qui attaquaient la religion — et alors elle aurait dû jadis mettre en accusation le bibliothécaire du duc de Brunswick, comme elle mettait aujourd'hui en accusation les professeurs du duc de Saxe —, ou elle n’en devait poursuivre aucun ‘; et elle ne devait en poursuivre aucün parce quil n'existait pas de lois qui l’y autorisent, et que ce sont les lois et non le caprice aveugle qui gouvernent. Il n’y avait pas de loi s'appliquant au délit d’athéisme et par conséquent, aux yeux de la loi, ce délit n'existait pas. Cela était si vrai que les gouvernements, désarmés quant aux lois, avaient institué une police, une censure chargée précisément de surveiller et, au besoin, d'interdire la publication de certains écrits. Or, en l'espèce, le censeur pour les écrits philosophiques était Fichte, et Fichte avait autorisé la publication des articles incriminés; cette publication avait donc été juridiquement irréprochable, et l'interdiction du Journal était un abus du pouvoir. On n'avait à aucun degré le droit de poursuivre Fichte et Forberg comme écrivains ; tout ce que la Cour avait le droit de faire, c'était de poursuivre Fichte comme censeur, si elle estimait qu’il avait manqué à son devoir ?.

L'illégalité de la mesure qui frapperait d'interdiction un écrit, même athée, étant établie, Fichte passait au second point de sa défense, et montrait que l'accusation d'athéisme portée contre lui n’était pas fondée.

D'abord on peut nier certaines déterminations d'une chose sans pour cela nier la chose même. On peut nier de Dieu la substantialité, conçue à l’image des corps dans l’espace, sans nier Dieu même, car il y a une autre manière d'exister que l'existence sous forme de chose spatiale, sensible; 1l y a l'existence sous la forme de l'acte, du supra-sensible; or ce n’est pas à la sphère du sensible, c'est à la sphère du supra-sensible qu'appartient l'existence de Dieu; en voulant renverser cet ordre, en voulant concevoir Dieu sous les espèces du monde sensible, on tombe dans la superstition. On peut nier de Dieu la concevabilité sans nier Dieu même. Concevoir, c’est déterminer et c'est par conséquent limiter; dès qu'on cherche à concevoir Dieu, à en faire l’objet d’un concept, on le détruit par là même puisqu'il cesse alors d’être infini; cette inconcevabilité de

1. Gerichtliche Verantwortung gegen die Anklage des RE A p. "247-248. 2. Ibid, I, b., p. 250-251.

Dieu est ce qui nous force à ne lui attribuer n1 personnalité ni conscience, car ce sont là des déterminations, c’est-à-dire des limitations !.

En somme, déclare Fichte, par le seul fait qu’on conçoit Dieu comme une chose il cesse d’être Dieu, et tout prétendu concept de Dieu est nécessairement celui d’une idole. Celui qui dit : « Tu ne dois pas te faire un concept de Dieu dit, en d'autres termes, {u ne dois pas te faire de faux dieux, et son interdiction a, en esprit, le même sens qu'au point de vue matériel la vieille interdiction de Moïse : « Tu ne dois pas te faire de Dieu une image, tu n'adoreras pas cette image et tu ne la serviras point?. »

« Mais est-ce donc de l’athéisme, est-ce donc de l’hétérodoxie, est-ce seulement une affirmation nouvelle et inaccoutumée que l'inconcevabilité de Dieu? La Bible ne dit-elle pas que Dieu est une lumière à laquelle personne ne peut atteindre, que personne encore na connue. N'est-il pas inscrit, presque dans tous les catéchismes et en propres termes, que Dieu est inconcevable *? » |

En second lieu, on peut nier certaines preuves d’une chose sans nier pour cela la chose même. On peut nier que l'existence de Dieu se puisse conclure de la considération du monde sensible, sans pour cela nier l'existence même de Dieu *. Que les adversaires de Fichte l’appellent donc tant qu'ils le voudront du nom nouveau d'akosmiste, ils en ont le droit, mais il n’ont pas le droit de l’appeler un athéiste ÿ;

Ainsi l'accusation n’est pas plus fondée en fait que l'interdiction n'était légitime en droit. Comment donc l'expliquer? C’est la troisième question à laquelle Fichte se proposait de répondre.

L’explication n'était pas difficile à trouver. Elle était d'abord dans le débat qui, depuis qu’il y a des hommes et tant qu'il y en aura, les divise en deux partis irréductibles : « Ceux qui s'attachent à la tradition et ne veulent pas admettre qu'on y change un iota, qui cherchent même à rétrograder, et ceux qui veulent marcher de l'avant, perfectionner les connaissances et les relations humaines. Les premiers, on les appelle, de nos jours, les obscurantistes; on peut appeler les autres les amis du progrès. La guerre entre ces partis est éternelle, comme ces partis mêmes; mais il y a dans cette guerre des époques où elle est plus ardente.... L'une de ces époques a été, par exemple, celle de la Réforme, et notre époque qui présente, d’une manière générale, une si grande ressemblance avec

1. Gerichtliche Verantwortung gegen die Anklage des Atheismus, Erstes logisches Axiom, 258-267. — 2. Ibid., p. 267. — 3. Ibid. — 4. Ibid., Zweites logisches Axiom, p. 267. — 5. Ibid., p. 269.

celle-là, en est une autre. Comme les deux partis en présence ont des attitudes d'esprit tout à fait opposées, leurs deux conceptions de l'honneur sont contradictoires. Ce que l’un appelle bonne réputation et bon renom, est pour l’autre une réputation détestable et une honte. Et inversement. Cela est ainsi et cela doit rester ainsi; car il y a là une nécessité profonde!. Toute réconciliation, tout rapprochement des deux partis qui serait le résultat de négociations, et non le résultat spontané du temps, est impossible; quiconque voudrait s y attendre est, en fait d'expérience, un enfant. Va done, à toi naïf ami du progrès, démontrer à l’obscurantiste son tort qui te paraît si facile à établir. Peut-être t’accordera-t-il toute ta démonstration; mais ton tort réside précisément en ce que tu démontires el en ce que lu raisonnes; les armes avec lesquelles tu combats sont des armes interdites. Ton devoir, c’est de croire et d’obétr. Ne sais-tu donc pas que cette raison sur laquelle tu t’appuies est corrompue et empoisonnée et qu'il faut que tu commences par recevoir de leurs mains la règle surnaturelle qui te permettra de te servir de la lumière naturelle? Ainsi nos adversaires, quand ils auront fini de lire ma défense, s’ils la lisent, diront : « Fichte n’a pas à raisonner, il doit se soumettre ?. »

Mais l'accusation contre Fichte, avait une autre raison, d’ordre politique. L'’accusation d’athéisme n'avait été, au fond, qu'une occasion et qu’un prétexte pour servir cerlaines rancunes; la date tardive à laquelle elle s'était produite, postérieure de près d’un an à la publication des articles incriminés, et sur une dénonciation anonyme, la continuation des poursuites, malgré la protestation de Gabler derrière l'autorité duquel l'accusation avait cherché à s’abriter, tout cela n’en était-il pas la preuve *? Fichte, une fois de plus, prétend ici arracher le masque à ses ennemis de la première heure, à ceux qu'il défiait, on s’en souvient, dès son arrivée à Iéna, d’oser lui dire face à face ce dont ils l’accusaient. Et c’est lui qui prononcera le fameux mot, le mot qui justifiait toutes les haines, le mot qui faisait de lui un criminel digne de tous les châtiments. Mais

en parlant du jacobinisme, du démocratisme que ses ennemis lui

prêtent, Fichte tient, à cette heure décisive où se joue sa destinée, à préciser son attitude ou, si l’on veut, à prendre ses précautions.

Quand, pour la première fois, l'accusation de jacobinisme avait

1. Gerichtliche Verantwortung gegen die Anklage des Atheismus, p. 273-214. 2. Ibid., p. 274. — 3. Ibid., II.

été lancée contre lui, Fichte, dans l’ardeur de la lutte qu'il soutenait alors contre les Consistoires, en vue d'instituer une Morale laïque, une « Morale pour les savants », avait eu l'intention de braver ses adversaires en publiant, sous son nom, une fin de son ouvrage sur la Révolution française, et il avait fallu, nous l'avons dit, les amicales remontrances de Gœthe, de Voigt, de Hufeland pour le faire renoncer à son projet.

Assagi par l'expérience, conscient et du péril qu'il courait, et de la situation délicate où se trouvait la Cour de Weimar, suspecte de trop de libéralisme, vis-à-vis des princes protecteurs de l’Université d'Iéna hostiles aux idées nouvelles, il semble que Fichte, cette fois, ait montré plus de prudence et cherché à éviter de donner une prise facile à ses accusateurs.

Il parle avec quelque désinvolture de ses « écrits de jeunesse »; il va même, tout en protestant qu'il ne faisait alors que rétablir l’équilibre contre l'arbitraire des puissants du jour, jusqu'à trouver « peut-être un peu d’exagération » dans ces premiers essais: il demande qu'on leur compare ses écrits récents sur la politique, son Droit naturel; il joue, semble-t-il, d'ailleurs sur les mots en déclarant quil n'est pas un démocrate, si démocratie veut dire gouvernement direct du peuple par lui-même, puisqu'il estime ce gouvernement impossible et réclame l'institution de représentants du peuple, d'Éphores, seuls juges: des cas où le recours à la souveraineté populaire devient nécessaire; enfin il se défend énergiquement d'être un fauteur de troubles, « un révolutionnaire », lui qui a tant besoin du calme et de la paix pour méditer.

Il faut citer le passage tout entier; 1l est caractéristique :

« Le mobile de l'accusation est clair, disait Fichte, il est notoire: seulement personne ne veut appeler la chose par son nom. Mais je ne suis pas en général d'humeur à me cacher, ici particulièrement je ne le veux pas, car Je suis à la fin las de ces attaques et je tiens, cette fois, à obtenir la paix pour le reste de mes jours ou à braver la mort. C'est donc moi qui vais le dire. Je suis à leurs yeux un démocrate, un jacobin, et voilà le mot. D'un pareil homme on croit toutes les horreurs, sans plus de preuves. Contre un pareil homme toutes les injustices sont permises. S'il n’a pas mérité aujourd’hui ce qui lui arrive, il l’a mérité une autre fois. Dans tous les cas c’est bien fait pour lui, et 1l est politique de saisir, pour l’atteindre, les accusations qui font le moins de scandale, les accusations les plus populaires.

« Que je suis bien ce démocrate, ce jacobin qu'il faut punir, et

que pour cela ils me haïssent au delà de toute expresssion, le fait est patent !.

« La preuve en est dans une lettre écrite à cette occasion par un Ministre de l'Électorat saxon, où l’on parle de mon prétendu athéisme précisément comme d'un procédé nouvellement inventé par ces démocrates. |

« Dans cette accusation, où la Jalousie littéraire a aussi sa part, on s’est servi, pour me perdre, de la haine contre mon soi-disant démocratisme. Ce n’est pas mon athéisme qu'ils poursuivent juridiquement, c'est mon démocratisme:; l’athéisme n’a fourni que le prétexte. Si je ne me défends que contre les accusations avouées, en réalité le traitement qu'on me réserve ne sera que différé; on continuera à me haïr et à me maudire; on saisira la première occasion pour m'atteindre avec plus de rigueur encore. Si je veux obtenir la paix pour l'avenir, 1l faut que j’aborde la vraie position de l’accusation, il faut que je me défende de préférence sur ce qu'ils pensent au fond de leur cœur. | |

« Donc je suis un démocrate. Mais qu'est-ce donc qu’un démocrate ?? »

S'agit-il d'une opinion théorique? Toute opinion théorique devrait être permise, quitte à la réfuter si elle paraît fausse, tant qu’elle n'aboutit pas à des actes qui, seuls, pourraient tomber sous le coup des lois. Mais, en admettant avec ses adversaires qu’on poursuivit des opinions théoriques, Fichte pouvait-il être, même à ce point de vue, accusé de démocratisme? On alléguait contre lui le ton de ses premiers ouvrages, alors que, n’appartenant à aucun État, il était l'hôte d’une petite République du Nord qu'il avait quittée à l'époque où elle fut anéantie* pour aller dans une République du Sud, ouvrages où, en dénonçant avec quelque violence peut-être, les excès que se permettaient alors les défenseurs du bon plaisir illimité des rois et des princes, il ne faisait que prendre le contre-pied de leurs exagérations. Mais à ces « écrits de jeunesse » Fichte prétendait opposer, pour permettre de les apprécier à leur valeur, les principes de son Droit naturel composé à l’âge d'homme, et qui condamnaient la forme du gouvernement démocratique, c'est-à-dire le gouvernement où le peuple détiendrait directement le pouvoir. N’avait-il pas établi

1. Gerichtliche Verantwortung gegen die Anklage des Atheismus, III, p. 286.

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