‹ Fichte et son tempsChapitre 205 sur 232 · G. L'ÉPITRE A REIN- HOLD · texte numérisé non relu

G. L'ÉPITRE A REIN- HOLD

1. Gerichiliche Verantwortung gegen die Anklage des Atheismus, p. 287-298.

terminant sa lettre se déclarait certain, plus que certain que, si les Français n’obtenaient pas la prépondérance indiscutée en Allemagne ou tout au moins dans une importante partie de l'Allemagne et n'y opéraient pas une métamorphose, il n'y aurait plus, d'ici à quelques années, dans ce pays, un seul homme, connu comme un penseur libre, qui pût y trouver asilet,. :

Un pareil langage dispense de tout commentaire. Fichte ne pouvait affirmer plus catégoriquement que, pour lui, le salut de l'Allemagne dépendait du triomphe des idées de la Révolution propagées par les conquêtes françaises.

Parce qu'il était tout imbu lui-même de l'esprit révolutionnaire il estimait n'avoir pas le droit de se taire, ayant des raisons de croire que, s'il était possible de sauver encore quelque chose de l'esprit allemand, ce pouvait être par sa parole, et que son silence serait le signal de la disparition complète et prématurée de la philosophie ?.

Cependant Fichte n'ignorait pas que, s’il avait consenti à garder le silence, la Cour de Weimar, après la retentissante satisfaction que l'interdiction du Journal philosophique avait donnée à ses adversaires, était disposée à user de ménagements et d’indulgence. à son égard, qu'elle était même prête à lui accorder sa grâce pourvu qu'il s'inclinât silencieusement devant la sentence des juges.

Dans son Épitre au professeur Reinhold contenant le rapport authentique sur l'accusation, É pitre que, pour les besoins de la défense, Fichte adressait à Reinhold en même temps que sa lettre avec l’autorisation d’en faire tel usage qu'il jugerait convenable, Fichte expliquait qu'on l'avait avisé « en haut lieu » d’aider la Cour de Weimar à arranger les choses en douceur. Qu'il ne fit pas de scandale, qu'il s'engageât aussi peu que possible sur le fond, et la Cour de Weimar se contenterait d’une formule de blâme indulgente, intercéderait en sa faveur âuprès du gouvernement de la Saxe Électorale, et tout serait vite oublié?. On sent bien ici que la Cour de Weimar, ouverte aux influences françaises, souhaitait de sauver Fichte auquel allaient toutes ses sympathies, en donnant une apparente satisfaction à l’Électeur de Saxe qui dénonçait en lui un perturbateur de l’ordre public, un affilié des révolutionnaires.

1. Fichte’s Leben, Il, Zweïte Abth., IIT, 20. Fichte an Reinhold, lena, d. 22. Mai 1799, p. 297-298.

3. Ibid., Erste Abth., VI, Actenstücke über die Anschuldigung des Atheismus, 6, Fichte’s Sendschreiben an Prof. Reinhold, den actenmässigen Bericht über die Anklage enthaltend, p. 86-87,

Mais dans cette affaire Fichte voyait une question de principes, une question de justice où son honneur d'homme et de philosophe se trouvait engagé. Il avait encore présent à la mémoire le blâme infligé à Kant par le roi de Prusse, Fr.-Guillaume IL, à l'instigation de Wôüllner, pour avoir, « dans son livre sur la Religion dans les limites. de la simple Raison et dans d’autres traités de moindre importance fait un mauvais usage de sa philosophie en altérant et en dénigrant maintes doctrines capitales et fondamentales des Livres sacrés et du Christianisme ». Il se souvenait qu'à Kant son gouvernement reprochait également « comme une faute inexcusable d’avoir ainsi agi contre son devoir d’éducateur de la jeunesse »; qu’à Kant son gouvernement avait également demandé au plus tôt sa justification la plus scrupuleuse, lui enjoignant, sous peine d’encourir la suprême disgrâce du roi et des décisions plus désagréables encore, « de ne pas persister dans ses errements et de s'abstenir dorénavant d'écrire sur de pareils sujets! ». Et Fichte ne songeait pas sans tristesse que Kant, son maître, après s'être disculpé de l'accusation qu'on faisait injustement peser sur lui, s'était, dans sa réponse, engagé solennellement « comme sujet très fidèle de Sa Majesté » à ne jamais traiter publiquement, ni dans ses écrits, ni dans ses leçons, de la Religion soit naturelle, soit révélée, employant une formule

1. Voir Schaumann, Erklärung über Fichte's Appellation und über die Anklagen gegen die Philosophie, p. 14-15, où se trouve cité le texte même du Rescrit. Voir le texte du Reserit du 1° octobre 1794 édicté par Fr.-Guillaume II, à l’instigation de Hermès et de Hillmer, contre Kant, coupable d’attaques contre le Christianisme pour avoir écrit La religion dans les limites de la simple Raison.

« Frédéric-Guillaume, roi de Prusse par la grâce de Dieu, notre gracieux salut d’abord, Digne et grand savant, cher Sujet, depuis quelque temps déjà, notre souveraine personne a constaté avec le plus grand déplaisir le mauvais usage que vous faites de votre philosophie pour altérer et dénigrer maintes doctrines capitales et fondamentales des livres sacrés et du Christianisme, par exemple, expressément (namentlich) dans votre livre La religion dans les limites de la simple Raison, pareillement, dans d’autres Études de moindre importance.

« Nous nous attendions à mieux de votre part et vous devez voir vous-même combien vous êtes inexcusable d’agir ainsi contre votre devoir d'éducateur de la jeunesse et contre nos desseins, bien connus de vous, de père du pays. Nous vous demandons au plus tôt votre justification la plus scrupuleuse, et nous attendons de vous, sous peine d’encourir notre suprême disgrâce, qu’à l’avenir vous ne vous rendiez plus coupable de rien de pareil, mais que, conformément à votre devoir, vous employiez bien plutôt votre crédit et vos talents à faire que nos intentions paternelles pour le pays soient de mieux en mieux réalisées; dans le cas contraire et si vous persistiez dans vos errements, attendez-vous immanquablement à des décisions désagréables. Berlin, le 1°* octobre 1794. Par ordre spécial de sa très gracieuse Majesté royale. Signé Wôllner. » Cité par Schaumann dans : Erklärung über Fichte’s Appellation und über die Anklagen gegen die Philosophie, p. 14-15. Voir aussi Kant, Streit der Fakultäten, Kants gesammelte Schriften hgg. von der Kônigl. Preussischen Akademie der Wissenschaften, VII. Bd., Vorrede, p. 6-11; et Delbos : La Philosophie pratique de Kant, Paris, Alcan, 1905, Il° partie, chap. vir, p. 608 et suiv., note 675 et suiv.

(comme sujet très fidèle de Sa Majesté) qui comportait, 1l semble l'avoir avoué lui-même dans une note retrouvée et publiée par Schubert, une restriction mentale. C’est ce qui lui permit, en effet, à l'avènement de Fr.-Guillaume III (nov. 1797) de se considérer comme délié de son engagement et de publier en 1798 le Conflit des Facultés (Der Streit der Facultäten)'. Une pareille attitude, qui ressemblait un peu à un manque de caractère, n'avait pas laissé Fichte indifférent. Et si, quand il s'agissait de Kant, il avait pu mettre sa prudence au compte de son âge qui lui interdisait la lutte, et l'excuser ainsi, quand il s'agissait de lui-même, dans une cause singulièrement analogue, il dut se considérer comme doublement tenu de relever le défi et de soutenir le combat que Kant n'avait pas osé engager. Il y allait des droits mêmes de la hbre pensée et de l'indépendance des philosophes. Accepter, après Kant, l'humiliation d’un blâme, c'eût été, à ses yeux, renier sa mission de savant, de représentant de la Raïson. Il crut de son devoir d'être intransigeant.

Il se refusa donc aux finesses politiques que la Cour de Weimar attendait de lui pour le tirer d’affaire.

« Obtenir justice contre mes puissants accusateurs, écrivait-il dans ce même mémoire, ne paraissait pas possible. On cherchait peutêtre à ce que j'eusse à souffrir aussi peu qu’il se pourrait de leur accusation, mais il fallait alors que les ménagements qu'on m'aurait témoignés eussent l'apparence d’une grâce. Tel pouvait être le sentiment de la Cour, mais non pas le mien. J'étais las depuis longtemps de tous ces manèges secrets... Je croyais devoir à la vérité, je croyais d’une importance incalculable, de forcer la Cour à rendre un jugement motivé en droit pur, du moins de ne rien faire de mon côté qui lui permît de s’y dérober. Si ce jugement de droit pur m'était favorable, la vérité remportait une victoire décisive, qui en imposerait à la grande foule; s’il m'était défavorable, tous les penseurs libres sauraient, à dater de ce jour, quelle serait leur situation par rapport aux gouvernements actuels, et ce qu'ils auraient à en attendre. Et, c’est dans ce but que j'ai écrit ma Justification juridique?. » |

Si Fichte s’en était tenu là; si, comme il en avait primitivement

4. Voir Delbos, loc. cit., p. 675, 676, note 1: « Dans ce papier (Raumer’s, Historiches Taschenbuch, 1838, p. 625), où il justifiait, à ses propres yeux, son attitude dans l'affaire, il remarquait que, si l'on doit toujours ne dire que la vérité et surtout ne Jamais renier sa conviction intérieure, on n’est pas toujours obligé d'exposer publiquement tout ce qu’on regarde comme vrai; dès lors, dans le cas présent, le devoir d’un sujet fidèle était de se taire. — 2. Ibid., p. 87-88.

l'intention, 1l avait forcé le gouvernement à rester sur le terrain purement juridique, il eût peut-être fini par obtenir gain de cause.

Malheureusement il alla plus loin et, le 22 mars 1799, il écrivit au conseiller aulique Voigt pour lui déclarer que sa dignité lui interdisait de recevoir un blâme.

enr ny « Très honoré Monsieur leconseillerintime, TRE A VOIGT. LA ME- dans l'affaire que vous savez, je n’ai voulu NACE DE FONDER UNE communiquer extra acta avec aucun homme UNIVERSITÉ RIVALE. ; : SÉC RENE PS

en place. Mais maintenant mes écrits justificatifs sont arrivés; il s’agit de décider de mon sort et peut-être du sort d’une Université célèbre. Après mûre réflexion, je considère comme un devoir de vous en dire un mot, avant que nos deux sorts ne soient fixés.

« Je m'adresse à vous, comme à celui qui m'a appelé ici et qui, pendant quelque temps, a eu la bonté de considérer mes affaires comme une partie des siennes.

« Je laisse entièrement à votre sagesse... le soin de juger s’il convient que vous fassiez plus ample usage de ce que je vous dirai, ou simplement que vous déterminiez en conséquence vos propres avis et vos mesures. |

« Je ne parlerai pas du procès même. Ce que j'en ai dit dans mon

Appel et dans ma Justification n’est guère plus que rien. Je ne puis

exprimer l’'énormité du malentendu. On n'a pas la plus légère idée de la véritable tendance de mon système. D'ailleurs, les accusateurs et les juges qu'on a produits n’ont pas mission d’avoir cette idée; de cette idée dépend pourtant le jugement qui doit porter sur les différentes parties de ma doctrine. Si seulement quelques années de plus avaient encore passé sur l'océan du temps! On verrait alors, comme Je le dis dans un ouvrage, tout juste en ce moment sous mes yeux, qu'on m'adresse un reproche absolument identique à celui qu'on ferait à un peintre en le blämant, je ne dis pas seulement de ne pas avoir donné la marche à ses chevaux peints, comme aux chevaux réels, mais de ne pas leur avoir donné des ailes, comme à Pégase, reproche que lui adresseraient des aveugles qui connaîtraient son œuvre par le seul toucher. Je ne voudrais point partager la honte qu'éprouveront, dans peu d'années, tous ceux qui, dans cette affaire, n'ont pas agi d’une manière tout à fait droite, quand ils se souviendront de la part qu'ils y ont prise.

« Pourquoi met-on en accusation un professeur de philosophie qui

est loin d'enseigner l’athéisme, et pourquoi n’en fait-on pas autant

pour le surintendant général de ce duché (il s’agit de Herder) dont les maximes philosophiques, publiquement imprimées, ressemblent en fait à l’athéisme autant qu’un œuf à un œuf? Cette question, que par discrétion je n’ai pas posée, un autre la posera sous peu, si je ne l'en dissuade; et je ne l’en Screen certes point, si l’on LE encore un pas de plus contre moi.

« Pour le moment je prends seulement la liberté de commenter un passage de ma Justification. Je dis dans ce passage : on ne m'infligera pas de blâme judiciaire; on n’entreprendra rien d’effectif contre mon honneur qui m'est plus cher que la vie. J’ai dit cela parce que je voulais amener à la résolution de ne pas le faire, non parce que je savais ou pouvais compter avec certitude qu’on ne le ferait pas. Des raisons me concernant personnellement qui ont dû être produites, des raisons récemment apportées concernant toute l'Université et, qui plus est, des raisons concernant l'Électorat de Saxe peuvent bien, pour donner à ce dernier une espèce de satisfaction, amener à la résolution de me faire infliger par le Sénat académique une sévère réprimande, et laisser croire que j'accepterais tranquillement ce blâme.

« Mais il faut que je vous le déclare, très honoré Monsieur le Conseiller intime, n’y comptez pas; je n’ai pas le droit, je n'ai pas le pouvoir de l’accepter. Je n’en ai pas le droit. Toute ma conduite en cette affaire, depuis le début jusqu’à ce jour, n’est pas seulement, jen ai l’intime conviction, irréprochable, elle mérite des éloges et il est méprisable, dans la mesure où il dépend de nous d'écarter le blâme, de laisser réprimander ce qui mérite des éloges, que ces éloges concernent les autres ou nous-mêmes.

«Je ne le puis pas. Depuis longtemps déjà, et aujourd’hui plus que jamais, mes ennemis m'ont acculé à une impasse qui fait de l’intégrité la plus stricte la condition de mon existence. Amis et ennemis exigent de moi cette intégrité. Je ne puis, sans tout perdre, pas plus supporter que commettre publiquement la moindre incorrecton. Ce blâme serait rapidement publié dans tous les journaux; mes ennemis l’accueilleraient par un bruyant éclat de rire et avec une joie maligne. Tout homme de bien le sentirait : l'honneur m'interdirait de rester plus longtemps le subordonné d’un gouvernement qui aurait estimé que je méritais un pareil blâme; etsi jele restais, le mépris universelm'atteindrait. Je n'aurais plus d'autre ressource que de répondre au blâme par l'envoi de ma démission et à donner à la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à votre Excellence la publicité la plus large!, »

1. Fichte’s Leben, II, Erste Abth., VI, 6. Actenstücke über die Anschuldigung de

A l'offre de sa démission Fichte ajoutait une menace. Mais, pour en comprendre le sens, il nous faut ici rapporter les sollicitations dont il était depuis un an l’objet.

Quand, après la paix de Campo-Formio (17 oct. 1797), toute la rive gauche du Rhin passa sous la domination française, il fut question de transformer l’ancienne Université de Mayence, pour en faire une Université modèle. Les autorités qui gouvernaient cette nouvelle province restaient allemandes, sous la surveillance d’un commissaire français (c'était alors Rudler). Le conseiller aulique de Mayence, Fr. G. Yung, reçut la mission de préparer un plan d'organisation de l’Université projetée.

Il pria Fichte de lui communiquer ses idées; il lui avait même demandé son concours effectif pour la direction du « nouvel Institut »; il le chargeait enfin d'obtenir pour ce plan la collaboration d’autres maîtres, animés du même esprit, de maîtres s'étant acquis en Allemagne un nom et une célébrité, en particulier pour la médecine, le droit naturel et politique, l'histoire, la littérature, les belles-lettres. |

Fichte avait mis à son acceptation une double condition 1° l'assurance de n'avoir de contact direct qu'avec Yung, comme supérieur immédiat, et les autorités allemandes ; 2 le maintien réel des principes auxquels on s'était arrêté, le jour où l’on passerait à l'organisation de l'établissement. Il ajoutait qu'il considérerait comme un devoir de profiter des ouvertures qu'on lui faisait pour jeter les bases d’une transformation radicale de la culture nationale et consacrer toutes ses forces à cette transformation !.

Ces négociations furent entreprises et se poursuivirent dans le cours de l’année 1798. Quand éclata « l'affaire de l’athéisme » elles étaient près d'aboutir, et c’est à elles que faisait allusion Perret, l’ancien élève de Fichte, alors secrétaire diplomatique de Bonaparte, quand il écrivait au philosophe, le 26 ventôse an 6 (16 mars 1798) : « Pour favoriser et accélérer l'impulsion générale, j'ai conçu un projet qui pourrait recevoir dans les circonstances présentes une facile exécution. La réunion à la France de la rive gauche du Rhin, en créant un nouveau lien entre les deux nations, doit offrir aux amis de la liberté, persécutés en Allemagne, un asile, et préparer l’affranchissement de la Germanie. Nous avons aussi besoin que la solidité allemande s'allie avec notre impétuosité, et que, changeant nos sen-

Atheismus. Fichte’s Sendschreiben an Professor Reinhold, Lettre à Voigt du 22 mars 1799, p. 90-92...

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