‹ Fichte et son tempsChapitre 21 sur 232 · Ibid., p. 48. Lettre à Jeanne Rahn · texte numérisé non relu

Ibid., p. 48. Lettre à Jeanne Rahn

3. Weinhold, Achtundvierzig Briefe von J. G. Fichte und seinen Verwandten, 5, p. 20-21

en plus vers elle, le lien qui les unissait se resserrait chaque jour, et si son attachement pour elle n'avait pas eu cette soudaineté qui est parfois l’origine d’une violente passion, d’ailleurs aussi vite éteinte quelle est née, il avait du moins la solidité et la profondeur des sentiments réfléchis; ce que Fichte aima en Jeanne ce fut, avec la hauteur de son caractère, sa grande sagesse et sa ferme raison; ce fut aussi la finesse de son jugement; ce fut enfin la profondeur de sa foi; son amour fut fait de l'estime et du respect qu'il avait pour elle et qui, loin de s’'émousser, ne fit que s’accroître avec le temps. La mort seule y put mettre un terme.

Les deux jeunes gens tinrent d’abord leurs fiançailles secrètes. Jeanne n'osait faire la confidence de son inclination à son père : elle redoutait de sa part un désaveu qui eût mis en conflit son amour et son devoir; et quant à Fichte, entre lui et l'inspecteur des poids et mesures, la distance était trop grande pour qu'il osât risquer une démarche dont sa fierté aurait pu prendre ombrage. Crainte superflue ; ils le virent bientôt. Fichte, après deux ans de préceptorat, allait quitter la famille Ott, non qu'il s’y déplût maintenant, sa volonté avait triomphé de tous les obstacles ; seulement, à l'heure de ses difficultés avec M®° Ott, 1l avait lui-même fixé la date de son départ et son orgueil l’'empêchait de revenir sur sa parole. Peut-être Fichte eût-il cédé aux sollicitations des parents de ses élèves s'ils l'avaient prié de rester encore, comme ils en avaient au fond du cœur le désir; mais il avait trop bien su imposer le respect de sa volonté pour qu'on risquât une proposition qui contrecarrait ses desseins !. Et ainsi, malgré un commun désir de poursuivre l'éducation commencée, la séparation devait avoir lieu à l’époque convenue. Ce fut pour Jeanne Rahn l'heure si redoutée où il fallait dévoiler au père le secret de son amour. Le vieux Rahn accueillit avec joie la nouvelle; cette union répondait au plus cher de ses vœux?°.

Cependant Fichte ne voulait pas se marier avant d’avoir donné ses preuves. En Suisse, point de situation sortable pour lui; ïl fallait qu'il allât ailleurs chercher fortune. Mais, comme il l’écrivait à ses parents, 1l ne voulait plus être précepteur, il ne pouvait plus même « suivre les chemins battus, se faire pasteur de village, et Dieu qui lui avait inspiré autrefois le goût de la prédication le savait bien »; il voulait voyager ou aller à une Cour. Il songeait

1. Weinhold, Achtundvierzig Briefe von J. G. Fichte und seinen Verwanäten, 5, p. 19.

2. Tout le récit des amours de Fichte et de Jeanne est emprunté aux Lettres que le biographe de Fichte a publiées dans son premier volume. Pour tout ce qui

vient d’autres sources, nous donnons les références. Fichte’s Leben, I, 1, 3, p. 39-61. 3. Weinhold, op. cit., 3 a. Leipzig, d. 20. Jun. 90, p. 7-8.

à une place de lecteur à la Cour de Danemark, pour laquelle il espérait obtenir par Rahn l’appui de Klopstock et de Bernstorff!. À défaut de cette place, il retournerait en Saxe, où, grâce aux recommandations puissantes de Lavater, il comptait bien trouver sa voie. En d’autres circonstances la perspective d'un nouveau voyage eût mis en Joie son cœur aventureux; l’idée de la gloire à acquérir eût flatté la confiance qu’il avait en sa destinée. Et voici qu'une femme avait, il l'avoue, trouvé le moyen de faire de ce jour qui lui était apparu jusqu'alors comme un jour de bonheur, le jour le plus triste dè sa vie; du moins voulait-il épargner à Jeanne l’amertume des adieux? en gardant pour elle la date secrète; mais Jeanne n’était pas de celles qui faiblissent; elle exigea une dernière entrevue, qui, sur la demande expresse de Fichte, eut lieu sans témoin ?, Les deux jeunes gens se promirent l’un à l’autre; ils purent enfin échanger librement le baiser des fiançailles; en gage de sa foi, Jeanne remit à Fichte un bouquet de jacinthes® et, pour veiller de loin encore sur une santé qui lui était si chère, elle avait composé pour lui une de ces panacées dont la vertu devait, au cours du voyage, le préserver et, au besoin, le guérir. Auparavant, elle tint à s'assurer que l'affection de Fichte n’était point l'effet d’un caprice dont l'éloignement aurait vite fait d'effacer le souvenir; elle s'était attiré cette vive riposte : « Vous me demandez si mon amitié pour vous ne vient pas de l'absence d’autres relations féminines; je crois pouvoir vous répondre de manière décisive. J'ai connu différentes femmes, j'ai vécu avec elles sur différents pieds; j'ai éprouvé pour elles, je ne dis pas les différents degrés, mais très vraisemblablement les différentes espèces de sentiments qu’un homme peut éprouver à l'égard de votre sexe. Mais une intime confiance comme celle que j'ai en vous, sans l’arrière-pensée que vous pourriez vous déguiser à moi, sans le désir de me cacher à vous, un besoin pareil à celui que j'éprouve d'être connu de vous tel que je suis, un attachement comme celui-ci où les sens n'ont pas la moindre influence perceptible à la conscience — je dis perceptible à la conscience, car il n’est donné à aucun mortel de connaître plus avant dans son cœur — un respect comme le mien et combien sincère, pour votre esprit, une telle sou-

1. Fichte’s Leben, I, 1, 3, p. 39. Il avait même des ambitions plus hautes, à en juger par la lettre qu’il écrivait à son frère Gotthelf le 5 mars 1791 « Ich erwartete nichts weniger, als eine Minister-Stelle in Coppenhagen. » Weinhold, Achtundvierzig Briefe von J. G. Fichte und seinen Verwandten, 6, p. 19.

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