‹ Fichte et son tempsChapitre 210 sur 232 · Ibid, p · texte numérisé non relu

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Quand l'affaire vint en délibéré, les conseillers, et Voigt à leur tête, hésitaient à prendre une mesure dont ils redoutaient les conséquences pour l’Université; leur timidité les inclinait aux concessions. Gœthe, en homme de gouvernement, ne pouvait admettre qu'un fonctionnaire, s’appelât-il Fichte, prît une attitude de révolte et se permît d'adresser des menaces à la Cour; il déclara qu'il fallait accepter la démission et, puisque Fichte parlait de partir, le prendre au mot; 1l emporta le vote en ajoutant que, si son propre fils avait osé tenir un pareil langage à l'égard du Ministère, il eût voté contre lui. Et, à ceux qui lui représentaient l’éclat que donnaient à l’Université l’éloquence et la réputation de Fichte, 1] répondit par ces paroles qui ont un son de glas :

« Au firmament, quand une étoile disparaît, une autre se lève‘. »

L'autre étoile, c'était Schelling qui, appelé à Iéna sur les instances mêmes de Fichte?, y professait depuis un semestre et, à peine installé, avait déjà commencé à « tirer tout à lui »; Schelling dont Gœæthe écrivait à Voigt, dès le 29 mai 1798, que « c'était un cerveau très clair, énergique et organisé à la dernière mode » chez lequel il n'avait pu apercevoir la moindre trace de « tournure sans culottique » — l'expression vaut d'être retenue “.

Voici d’ailleurs en quels termes Gœæthe lui-même a consigné, dans son Journal, son jugement sur Fichte :

« Après le départ de Reinhold qui apparut, à juste titre, comme une grosse perte pour l'Université, on eut la hardiesse, j’oserai dire la témérité de donner sa succession à Fichte qui, dans ses écrits, s'était expliqué avec emphase (Grossheit) mais peut-être pas avec toute la convenance qu’il eût fallu, sur les objets les plus importants de la morale et de la politique. C'était une des personnalités les plus qualifiées (tüchtig) qu'on eût jamais vues, et, à les considérer de haut, il n’y avait rien à blâmer dans ses convictions; mais comment se serait-il accordé avec le monde qu'il considérait comme sa création et comme sa possession‘. » à

« Fichte avait osé s'exprimer, dans un Journal philosophique, sur

1. Fichte’s Leben, I, 11, 6, p. 288-92, voir aussi K. Hase, Zenaisches Fichte-Büchlein, p. 49.

2. À. Diezmann, Aus Weimars Glanzzeit. Aus Briefen des G. R. Voigt, p. 72 (Den Freund Schelling bat mir schon vor einem Jahre Fichte selbst aufs stärkste empfohlen. Da jener seiner Philosophie in der Anwendung eine andere Richtung giebt als dieser, so denke ich, dass diese Zchheiten sich nicht aufheben sollen.) 16. Jul. 98.

3. Beilage zur Allg. Zeit. n° 24, Freitag. 4. März 1814, p. 85.

4. Gœthe, Werke, Briefe, éd. de Weimar, 13. Bd., 3805. An C. G. Voigt, Ilena am 29. May 1798, p. 168.

5. Gœthe, Werke, éd. de Weimar, 35. Bd. Tag- und Jahreshefte, 1794, p. 31.

Dieu et sur les choses divines d’une manière qui paraissait en contradiction avec les formules traditionnelles relatives à de pareils mystères. On le mit en accusation. Sa défense n’améliora point les choses, parce qu'il agit avec passion, sans deviner quelles étaient, de ce côté, les bonnes dispositions qu’on avait à son égard, combien .Oon savait interpréter favorablement ses pensées, ses paroles, ce qu'on ne pouvait sans doute lui faire connaître tout crûment, pas plus que les intentions où l’on était de le tirer d'affaire avec le plus d'indulgence possible. Les demandes etles répliques, les conjectures et les affirmations, les confirmations et les résolutions voguèrent entremêlées à l’Académie en de multiples et incertains discours. On parla d’une remontrance ministérielle, de rien de moins que d’une espèce de blâme que Fichte devait recevoir. Là-dessus, contre toute attente, il se tint pour autorisé à adresser au Ministère une lettre violente, supposant certaine la mesure en question, déclarant avec colère et dépit qu’il ne souffrirait jamais pareille chose, qu’il préférerait, sans plus, se retirer de l’Académie, et, en cette occurrence, non pas tout seul, car plusieurs autres professeurs de marque étaient d'accord avec lui pour quitter les lieux.

« Cette lettre enraya d’un seul coup toutes les bonnes dispositions que l’on conservait à son égard, pour mieux dire, les paralysa; il ne restait plus d'’issue, il ne restait plus de médiation possible, et la plus clémente mesure était de lui donner son congé tout net. Quant au concert pour quitter l’Académie avec lui, personne n'osa l'avouer : tout resta pour le moment en l’état. Mais une telle irritation intérieure s'était emparée de tous les esprits, qu’en silence on se mit en quête de changer de ville; à la fin le juriste Hufeland partit pour Ingolstadt, Paulus et Sébeling, pour Wurzbourg:.

Et le même Gœæthe écrivait à Schlosser, le 30 pre 1 :

« En ce qui concerne Fichte, j'éprouve toujours de la peine à voir qu il a fallu le perdre et que sa folle prétention l’a jeté hors d’une existence qu'il ne retrouvera pas dans toute l'étendue du globe terrestre, si singulière que puisse sembler cette hyperbole. Plus on vieillit, plus on apprécie les dons naturels, parce que rien ne peut les procurer; Fichte est à coup sûr un des cerveaux les mieux organisés, mais, je le crains, perdu maintenant pour lui et pour le monde. Sa situation actuelle doit nécessairement ajouter encore l'amertume au reste de ses simagrées. D'ailleurs, si mince que paraisse la chose, c’est un bonheur que les Cours, dans une affaire

1. Gœthe, Werke, éd. de Weimar, 35. Bd. Tag- und Jahreshefte, 1803, p. 151-153.

où, comme tu le sais, une prétention impudente était poussée si loin, aient pu faire un pas, qui, s’il est approuvé d'un côté, ne peut être blâmé de l’autre. Et, en ce qui me concerne personnellement, j'avoue volontiers que je voterais contre mon propre fils, s’il se permettait un pareil langage à l'égard d’un gouvernement!. »

Et, à G. de Humboldt, il écrivait, le 16 septembre : « Vous savez déjà que Fichte a quitté Iéna. Ils ont commencé par faire une sottise dans le Journal philosophique en ÿ insérant un article qui, d’après le langage traditionnel, était assez athée. Et Fichte — qui était dans son tort — fut encore par-dessus le marché grossier à l'égard du gouvernement et reçut son congé?. » |

Gœthe ne se borna pas à être l’instigateur du décret qui retirait à Fichte sa chaire, 1l fut encore un de ceux qui se préoccupèrent du lieu où Fichte allait se rendre, ainsi qu’en témoigne une remarque du Journal de Gœæthe, en date du 12 maï(« Vu le conseiller intime Voigt; parlé du prochain endroit où Fichte va séjourner »); et il est difficile de croire qu'il fut tout à fait étranger aux mesures qui interdirent à Fichte la proximité d'Iéna*.

1. Ph. Stein, Gœthe-Briefe. Berlin, 1903, IV. Bd. Weimar u. Lena, 1792-1800. Verlag von Otto Elsner, 913. an J. G. Schlosser, p. 257, Weimar, am 30. Aug. 1799. Éd. de Weimar, IV. Abth., 14. Bd., 4105, p. 172.

2. Gœthe, Werke, Briefe, éd. de Weimar, IV. Abth., 14. Bd., 4108, p. 179. An W. von Humboldt, 16. Sept.

3. Robert Neumann, Gœthe und Fichte, p. 24. Fichte cependant ne lui en garda pas rancune. Tout au plus, le jour où sa femme lui eut rapporté ce propos de Gœthe « que l’emportement de Fichte avait été bien regrettable, car il avait obtenu un tel succès à l’Université, que c'était une grande perte pour elle d’être privée de son enseignement », Fichte s’exclama-t-il : « Ce que tu m’écris de Gæthe est un peu fort! On comprend que des hommes comme Gæthe, une fois dissipé le premier mouvement de vivacité, aient honte des affaires où ils ont pris parti contre moi, et que l'on interprète, à leur égard, ils le savent, tout autrement qu'ils ne le pensaient; on comprend que ces gens voudraient qu’elles n’eussent pas eu lieu, s’apercevant que l’Université a subi un dommage qui n’est pas facile à réparer. » [Fichte’s Leben, I, 11, 6, p. 324, Lettre du 10 octobre 1799.] Mais cela n’empêchait pas Fichte de reconnaître que ces événements étaient conformes à la logique des choses : « Écoute, ma bonne, écrivait-il à sa femme, dès le mois d'août, voici comment j'envisage maintenant l'affaire. N’avoir pas voulu de blâme et avoir menacé de ma démission, ce fut très bien, et cela me regardait; je ne m’en repens pas le moins du monde, et, en pareil cas, je recommencerais; qu'ils aient accepté la démission, cela les regarde eux; qu’en la circonstance ils n’aient pas observé tout à fait la forme, c’est encore leur affaire, non la mienne; je ne récrimine pas contre eux, car je suis servi à mon souhait (denn ich habe meinen Willen). Je ne voulais pas de blâme, je n’en ai pas eu. » (Jbid., p. 319, lettre du 20 août.)

[1 disait encore dans une lettre postérieure : « Le gouvernement de Weimar, à sa manière, a eu tout à fait raison, comme moi, à la mienne; entre nous deux — comme parties — il fallait que les choses se passassent ainsi : je ne leur en veux pas. » À quoi sa femme répondait : « Que ce soit toi, bonne âme, qui prennes la défense de Voigt, je ne le comprends pas, et je ne vois pas en quoi il l’a mérité. » (Ibid., p. 329, Aus der Antwort seiner Frau.)

L'annonce du décret de révocation joint au blâme, mais à « un blâme facilement acceptable », terrifia Paulus‘. Le décret confait l'ordre exprès de communiquer à Fichte, dès le jour même et préalablement à toute procédure, la décision de la Cour de Weimar?. Paulus déclare que lui, pourtant si timide, eut, comme recteur, l'audace de suspendre ce décret, de ne pas lui donner sur-le-champ force de loi en suivant vis-à-vis du Sénat la marche réglementaire, qui était la déclaration immédiate®.

De fait la notification au Sénat porte la date du 2 avril et elle est signée du sénateur premier votant, Griesbach, mais non du recteur. Celui-ci l’a reprise et il y ajoute, le 5 avril, ce post-scriptum : « Cette missive, par suite d’une circonstance particulière qui est survenue, a subi un retard; elle vient seulement maintenant d’être transmise par moi au Sénat. »

Pourquoi cette désobéissance à l’ordre du décret? Pourquoi l’idée de ne point donner sur l’heure à Fichte communication — au moins officieusement* — de sa révocation? La cause en est visible. Paulus, soucieux des intérêts de l’Université, désireux d'éviter le scandale, négociait un compromis; il voulait essayer de faire revenir le gouvernement sur sa décision en obtenant de Fichte une sorte

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