Ibid
5. Celle-ci lui fut signifiée le 10 avril seulement, et, en l’absence de Fichte, ce fut sa femme qui la reçut.
d’acquiescement au blâme que le philosophe trouvait si difficilement acceptable. C’est ce qui ressort du récit qu’il a laissé de l'affaire dans ses Esquisses. Il se flatta de pouvoir facilement convaincre Fichte qu’un blâme qui mettait sa science hors de cause et concernait seulement son « imprudence », ne devait pas être considéré comme un motif suffisant de démission : Fichte pouvait expliquer cela au Curateur sans aucune inconséquence; il avait même le devoir de le dire clairement parce que c'était la vérité et que le contraire risquait d’avoir des conséquences incalculables pour l'affaire, pour lui-même, pour ceux qui s'étaient engagés envers TES
Fut-ce le souci de compromettre irrémédiablement ceux qui lui avaient donné leur parole et dont il savait sans doute les craintes et les hésitations? Fut-ce un instant de faiblesse, assez compréhensible au moment où, sur un mot, allait se jouer toute sa destinée? Fut-ce simplement un dernier scrupule qui lui faisait faire une concession jugée par ses amis compatible avec son honneur? Toujours est-1l que Fichte, cédant aux instances de Paulus, se laissa arracher une nouvelle lettre à Voigt. |
« J'ai appris, écrivait-il, extra acta, que les conditions auxquelles seules ma lettre du 22 mars à votre Excellence pouvait être rendue
publique, s'étaient trouvées remplies, que cette lettre avait été
considérée comme la remise réelle de ma démission dans un cas déterminé, et qu’on avait jugé que ce cas s'était réellement produit.
« C’est seulement au sujet de cette dernière hypothèse que j'ai aujourd'hui l'honneur d’ajouter une explication plus précise, d'abord pour ne laisser subsister, en ce qui me concerne, aucune obscurité ou aucune équivoque qui pourrait influer sur les mesures à prendre, ensuite pour donner satisfaction à mes amis, d'accord avec lesquels j'écris cette lettre, et qui croient nécessaire ce supplément d’explication,
« J'ai défini d’une manière très détaillée, dans ma lettre du 22 mars, au passage commençant par les mots : « précisément mes ennemis » et finissant par ceux-ci: «m'’atteindrait si je restais », les circonstances dans lesquelles je serais forcé de donner ma démission. J’ajoutais : si ma liberté d'enseigner était atteinte, mes amis considéreraient la leur comme également atteinte. Je parlais donc d’une disposition qui aurait pu être considérée comme une atteinte à la liberté d'enseigner, d’un blâme qui aurait concerné l'usage de cette liberté
1. Paulus, Skizzen aus meiner Bildungs- und Lebens-Geschichte, p. 174-175.
dans l'étude publique concernant tous les sujets de la spéculation, qui aurait confirmé l'accusation d’athéisme produite contre moi et atteint ma théorie de la religion. C’est dans le seul cas d'un outrage à la liberté des recherches que je pouvais annoncer officiellement comme irrévocable ma résolution d'abandonner ma chaire; c'est en ce cas seulement que je pouvais y être résolu nécessairement et sans retour; cela ressort de tout le contexte de ma lettre et de cette explication authentique. La vanité d’un point d'honneur qui se refuserait à endurer, pour des fins supérieures, une petite humiliation, je ne l’ai pas, et je n’ai pas voulu l’affecter.
« Or le rescrit rendu par le Grand-Duc ne me met pas dans le cas visé. La doctrine y reste entièrement indemne et 1l est expressément reconnu que les spéculations philosophiques ne peuvent faire l'objet d’une décision juridique; le blâme porte simplement sur le choix fait par nous d’une terminologie qui donne à nos propositions philosophiques, interprétées dans le langage courant, un double sens, un sens scandaleux. Maintenant, sans décider aucunement si ce blâme nous atteint en général et s’il y avait lieu de pouvoir l’éviter, ce n’est du moins pas celui auquel je pensais dans ma lettre du 22 mars; je ne veux donc, ni à mes propres yeux ni aux yeux du public, avoir l'air d'abandonner de mon plein gré ma chaire pour cette cause. -
«Je prie en conséquence votre Excellence de considérer la présente comme une explication de ma lettre du 22 mars, et comme en faisant partie, de lui donner le même caractère officiel qu'à l’autre, et, en particulier, de la mettre sous les yeux de Notre Altesse le Duc; car je tiens beaucoup, quoi qu'il doive arriver, à me montrer à son Altesse sous mon véritable jour!. »
Aussitôt cette lettre écrite, Paulus, pour tâcher de prévenir la notification du décret aux autres Cours et pour en obtenir la modification, courut lui-même à Weimar, le 3 avril, afin de la remettre en mains propres à Voigt, dont il connaissait les sympathies pour lui et dont il savait qu'il recevrait un accueil bienveillant. Malgré tout, il arriva trop tard; le décret était rendu sans retour possible. Le Duc, lui déclara aussitôt Voigt, avait déjà écrit à Dresde que Fichte avait donné sa démission ?; et il ne cacha pas le déplaisir qu'il avait
1. Fichte’s Leben, Il, Erster Theil, VI, Actenstücke über die Anschuldigung des Atheismus, 6. Fichte’s Sendschreiben an Prof. Reinhold, p. 96-97.
2. La Cour de Weimar, liée aux autres Maisons de Saxe au point de vue des choses de l’Université sur laquelle elles exerçaient un droit de contrôle, n’était plus libre de sa décision. (Steffens, Was ich erlebte, 1V. Bd., p. 153.)
à recevoir les nouvelles explications écrites de Fichte‘. Il promit cependant de les communiquer au Duc; et il le fit. Mais, quelques jours après, Paulus reçut, en sa qualité de prorecteur, la réponse que le Duc n'avait pas considéré cette lettre comme de nature à modifier sa décision; Paulus se vit alors forcé de laisser circuler le décret de révocation et de le rendre officiel?. En même temps, les deux lettres de Fichte à Voigt, livrées à la publicité, parurent dans le Journal national (Nationalzeitung) et dans les Annales de Rintel (Rintel'sche Annalen), sans aucun commentaire susceptible de les expliquer, et produisirent, on s’en doute, la plus déplorable impression, 1}
Le gouvernement prit soin d'éviter jusqu'au semblant d’une restriction de la liberté d'enseigner, chère à l'Université, ou d’une persécution à l'égard d’un professeur illustre, et, grâce à la fausse manœuvre de Fichte, il eut beau jeu; il apparut qu'il n'avait nullement provoqué la démission de Fichte, et qu'il n'avait fait que se conformer au propre vœu du philosophe.
La note publiée par le Journal littéraire universel, visiblement inspirée par le gouvernement (Hufeland, son directeur, était, on le verra plus loin, l'interprète de la Cour), apporte à cet égard un témoignage décisif. Au lendemain du départ de Fichte on pouvait lire dans ses colonnes la note suivante :
« Le 3 juin (c'est juillet qu'il faut lire), le sieur Joh. Gottlieb Fichte, jusqu'ici professeur de philosophie, a quitté [éna. La remise de sa démission, annoncée par lui dans une lettre à un membre du conseil intime du Duc de Weimar, comme conséquence d’un blâme qui lui serait infligé, ayant été formellement acceptée (dans un post-scriptum au rescrit conforme de son Altesse le Duc protecteur (Erhalter) où l’on a reproché aux éditeurs du Journal philosophique leur manque de circonspection dans le langage qui leur valut l'accusation d’athéisme), on a signifié à ce professeur qu’on le révoquait de ses fonctions. Il résulte de là manifestement qu'il ne faut pas voir dans cette démission, de la part des Altesses Sérénissimes, protectrices de cette Université, une limitation de la liberté d'enseigner, pas plus qu'une sanction de la plainte portée contre Fichte. C’est purement et simplement la conséquence de sa propre déclaration dans la susdite lettre; le rescrit qui contenait le blâme, pour manque de circonspection, était déjà chose arrêtée quand
1. Fichte’s Leben, I, 11, 6, p. 307 note, et Paulus, Skizzen, p. 175. 2. Ibid., Il, Abth., I, VI. Actenstücke 6, Sendschreiben an Prof. Reinhold, p. 97. 3. Ibid., I, 11, 6, p. 306.
cette lettre arriva; le conseiller intime auquel elle était adressée se vit obligé de la mettre aussitôt sous les yeux du Duc de Saxe- Weimar, car Fichte y déclarait que l'honneur lui interdisait, au cas où 1l recevrait officiellement et judiciairement un blâme, de rester plus longtemps sous les ordres d’un gouvernement qui l'aurait jugé digne d’un tel blâme; il ne lui resterait plus, disaitil, qu’à répondre à cette mesure par l'envoi de sa démission et à donner à sa lettre la publicité la plus large. C’est là seulement ce qui décida le gouvernement de son Altesse le Duc de Saxe-Weïimar à accepter aussitôt la démission du professeur Fichte, proposée comme conséquence de l’hypothèse qui précisément venait de se réaliser. Cette décision eut l’approbation des autres Altesses protectrices de l’'Université!. »
La Bibliothèque allemande universelle, de son côté, comme il était naturel, s’empara de l'affaire pour dauber sur Fichte.
« Il est mesquin, écrivait-elle, de commencer à parler sur un ton hautain de sa démission pour déclarer ensuite qu’on préfère accepter un blâme plutôt que de perdre sa chaire. C’est un sophisme de commencer par cette déclaration, donnée comme absolue, qu'on ne peut, qu’on n’a pas le droit d'accepter un blâme, qu'on y répondra par l'offre de sa démission, pour y mettre ensuite cette restriction qu'on ne devait la donner que si la liberté d'enseigner eût été atteinte. Cette démarche de Fichte était d'autant plus protestaltio facto contraria qu’en réalité le rescrit désapprouvait expressément la doctrine du sieur Fichte et, conformément à l'opinion des Cours souveraines, visait le mauvais usage qu'il faisait de son autorité de professeur pour la restreindre à l’avenir en quelque manière.
« Il appert de tout cela que le sieur Fichte doit uniquement sa révocation à la morgue avec laquelle il déclarait ne pouvoir accepter de blâme; il se figurait apparemment que le gouvernement redouterait un grand dommage s’il quittait Iéna, et, par peur de le perdre, n’oserait pas lui infliger ce blâme; comme Fichte le laissait échapper, dans sa première lettre à Monsieur le C. I. Voigt, dans cette affaire, c'est le bien de l'Université qui était en jeu. Il appert d'autre part que le gouvernement n’a pas eu peur, et n'a pas voulu se laisser menacer ; il avait, au contraire, l'opinion qu'Iéna pouvait aisément se passer de Fichte?. Il appert enfin que le gouvernement n'avait pas
1. Intelligenzblatt der A. L. Z., n° 88. Sonnabends, den 17. Julius 1799, V. Vermischte Nachrichten, p. 700.
2, Pas si aisément cependant que le prétend ici la Bibl. all. univ. Il ressort, en effet, d’une lettre de la femme de Fichte, datée d'octobre 1799, qu'après le départ de Fichte le nombre des étudiants diminua singulièrement et, qu’au dire de Loder,
l'intention de limiter en soi une liberté de penser raisonnable, qu’il se bornait à condamner, à juste titre, l'imprévoyance de ceux qui répandaient des doctrines considérées comme dangereuses. »
Ainsi le procès de Fichte, « cet événement qui, dit Steffens, avait
fait sur les hommes de ce temps une impression qu'on ne pouvait se figurer », ce procès engagé comme une lutte de principes, la lutte
du principe de la liberté contre le principe d'autorité, ce procès.
« qui les passionnait, où ils croyaient voir un attentat à l’égard de l'esprit des libres ne », et où, de l’aveu propre de Fichte, « la Cour de Weimar avait, à sa manière, absolument raison, comme lui, à la sienne, l'issue en ayant été ce qu’elle devait être entre les deux parties en présence », ce procès enfin qui mettait en émoi tout le monde savant et dans lequel, devant la grandeur de l'enjeu, disparaissait la question même des personnes, s’achevait, semble-t-il, par un misérable marchandage; et, pour comble de disgrâce, Fichte se voyait infliger le plus sanglant des désaveux, personne, d’après le témoignage de Gœthe, ne voulant reconnaître la prétendue convention de quitter avec lui l’Académie, et, pour le moment, les choses restant en l’état‘.
dans le semestre qui suivit le départ de Fichte, ils étaient à peine 500. Fichte’s Leben, L 1, 6, p. 329.
1. Neue Allgemeine Deutsche Bibl., 1801, 57. Bd., 2. St., 6° Heft, Weltweisheit, Schriften über den Fichteschen und Forbergischen Atheismus, p. 365-366.