‹ Fichte et son tempsChapitre 215 sur 232 · L. LA SUPPLIQUE DES ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

L. LA SUPPLIQUE DES ÉTUDIANTS

été écrite; et, quand arriva ce qui arriva, cet homme qui, à force de me tourmenter, m'arracha une seconde lettre (cette lettre, après mon ferme propos, antérieurement arrêté, n’était pas nécessaire, mais elle devait le couvrir et elle donna ainsi l’apparence de la faiblesse et de la duplicité à une résolution tout à fait juste, séante, convenable, qu'après huit ans passés j'approuve encore entièrement et que je renouvellerais aujourd’hui encore si j'étais placé dans la même situation), l'homme en question n’est pas celui dont je parle actuellement (Schelling), et il n’y en a eu qu'un, lui, et pas d'autre... » (Fichte, S. W., VIIL. Bd., 3, Bericht über den Begriff der Wissenschaftslehre und die bisherigen Schicksule derselben, Il, p. 404-405.)

1. Waitz, Caroline, Briefe, 1. Bd., 169, an Luise Gôtter. lena, d. 24. April 93, p. 254.

2. Fichtes Leben, II, Zweite Abth., XVIII, 12, Camille Perret à Fichte, Rastadt, le 26 ventôse an VI, 16 mars 1798, p. 523.

Fe à

qui servait merveilleusement les desseins des autorités. Il les servait si bien que cette requête apparut aux défenseurs de Fichte comme une machination perfide de ses adversaires. Si singulière que la chose paraisse, on en attribua l'inspiration et même la paternité au gouvernement. Steffens, dont la parole mérite certes créance, assure qu’elle avait été remise à un étudiant de Rügen, un certain B., par Hufeland, le juriste; il va jusqu à dire que Hufeland la tenait de la Cour ou du moins qu'il l'avait rédigée d'accord avec elle, faisant croire à B. que Fichte était à demi consentant. L'intention paraît assurément machiavélique, mais le fait que la requête circula parmi les étudiants est certain. Steffens informé de la chose en fut, dit-il, terrifié. Il courut à la recherche de B., qui colportait son papier de

maison en maison, il le fit entrer sous un porche. Le sachant incapable de malveillance à l'égard de Fichte, et coupable seulement de trop de naïveté, il lui fit connaître les dessous de la manœuvre dont il était inconsciemment l'instrument: il lui représenta combien la requête qu'il faisait signer serait préjudiciable à Fichte et faci- -Jement exploitée contre lui. B. reconnut que sa bonne foi avait été surprise; 1l cessa ses visites, et il signa... la propre pétition de Steffens !.

Nous en citons intégralement le texte :

« L'Université d'Iéna doit à Votre très Gracieuse Protection et à Votre Sollicitude Paternelle la plus grande partie de sa réputation florissante et de sa prospérité. Grâce à Votre Altesse, à son zèle toujours agissant pour la vraie culture, pour le véritable ennoblissement de ceux qui étudient ici, elle entretient des maîtres que les Universités les plus célèbres ont été bientôt forcées de lui envier. Le professeur Fichte, un homme dont tous les amis de la vérité reconnaissent qu'il a rendu les plus grands services à la philosophie, et qui sera un jour la gloire de notre siècle, a fait resplendir au plus haut point l'éclat de cette Université à laquelle on l’appela. En lui, nous respectons et nous aimons tous un maître à la direction duquel nous osions nous livrer avec une entière confiance. Sa réputation, au loin répandue, attirait, ces jours derniers encore, à Jéna, des contrées les plus éloignées de l'Allemagne, un nombre considérable d'étudiants, et l'annonce, au programme des cours, des leçons de ce maître, pour le prochain semestre, a seule déterminé beaucoup d’entre nous à rester ici.

1. Stelfens, Was ich erlebte, IV. Bd. p. 154-157. Cette requête, — Stelfens l’apprit quand parut la biographie de Fichte par son fils, — fut tout de même remise au Grand-Duc. Les adversaires de Fichte étaient arrivés à recueillir des signatures. (Ibid., p. 157.)

« Un bruit qui se répand partout d'une démission imposée au prof. Fichte nous fait craindre de le perdre. Cette perte serait pour nous irréparable. Nous serions alors trompés dans notre ferme espoir de continuer à suivre l’enseignement de ce maître, conformément aux promesses, à nous publiquement faites, par le programme des cours ; avec lui nous perdrions une des principales raisons de notre séjour ici. |

« Voilà comment l'Académie tout entière souffre tant de son éloignement, comment tout dépend pour nous du maintien de cet homme, et nous venons, pleins de confiance en la gracieuse protection de Votre Altesse, vous supplier humblement de nous conserver ce maître précieux et de lui accorder la faculté de continuer ses

leçons dès le prochain semestre, car nous y avons rigoureusement

compté pour le succès de nos études.

« Si vous exaucez notre prière nous vous en aurons la plus sincère reconnaissance, et nous y verrons un témoignage, digne de vénération, de votre bienveillance princière et de votre sollicitude paternelle, devant lesquelles nous nous inclinons dans les sentiments de fidélité et de profond respect.

« Jéna, le 20 avril 1799. »

Suivent les signatures. |

Quelques jours plus tard, le prorecteur Loder convoqua les étudiants qui avaient signé; 1l avait mission de leur faire voir comment Fichte, par ses démarches, avait lui-même provoqué sa retraite et de leur communiquer enfin la réponse que le Grand-Duc lui avait adressée le 24 avril :

« L'étudiant Hermann Baïer, de votre Université, nous a réitéré

vos représentations, en son nom et au nom d’autres étudiants, à

propos de la démission du professeur Fichte et de l'autorisation relative à la reprise de ses cours. Mais, comme nous nous en tenons purement et simplement en cette affaire à la décision que nous avons arrêtée, nous vous invitons à répondre encore une fois à la requête dudit étudiant Baïer en lui signifiant que nous ne voulons plus être importuné à ce sujet!. »

Le Grand-Duc en fut importuné cependant une fois encore. En janvier 1800, les étudiants revinrent à la charge et demandèrent la réintégration de Fichte qui n'avait pas été remplacé?, Ils essuyè-

1. K. Hase, Jenaisches Fichte-Büchlein, Beilagen. Petitionen der Studenten I, p. 92- 97. Voir aussi Steffens, Was ich erlebte, IV. Bd., p. 157.

2. « Les Altesses Protectrices de l’Université d’Iéna, déclaraient-ils dans une supplique qui portait plus de cent cinquante signatures, n’ont pas encore daigné combler la vacance occasionnée par la démission de l’ex-professeur Fichte. Comme

Te - &

rent de la part du duc un nouveau refus qui fut donné, le 10 mars, sous forme officielle et dans les termes les plus catégoriques.

En manière de protestation ils se cotisèrent alors pour offrir au philosophe une médaille à son effigie’, et, afin de faire connaître

il en résulte, pour une satisfaction de nos besoins littéraires conforme à l'esprit auquel s’est, en notre siècle, élevé la philosophie, une lacune essentielle, la sollicitude des Altesses Protectrices pour les intérêts de l’Académie d’Iéna fait prévoir qu’on s’efforcera de la combler. Mais, pour nous guider dans la recherche de la vérité, personne plus que Fichte ne possède à ce degré la confiance et l'attachement de tous les étudiants, personne ne peut remplir nos vœux de manière aussi pleinement satisfaisante et maintenir la philosophie à la hauteur où elle se trouve actuellement. C’est donc le souhait commun de tous les étudiants d’Iéna qu'il leur soit permis de pouvoir travailler de nouveau sous la direction de Fichte pour atteindre le but de leur séjour ici. Conformément à notre souhait général nous osons présenter à Votre Altesse notre humble requête que l’ex-professeur Fichte soit réintégré dans une chaire de philosophie... » (D' K. Hase, Jenaisches Fichte-Büchlein, p. 97-100.)

À propos de cette dernière supplique des étudiants, Ulrich, le professeur ordinaire de philosophie et l'ennemi de Fichte, rédigea un vœu aux termes duquel il déclarait que, si les étudiants parlaient de leur besoin d’un professeur tel que Fichte, ils pourraient aussi bien demander, pour leurs commodités, l’établissement d’un tripot (Farobank) et de choses pires encore. (Kuno Fischer, Geschichte der neuern Philosophie, V. Bd. Fichte und seine Vorgänger, p. 294.)

Page 1