‹ Fichte et son tempsChapitre 217 sur 232 · M. FICHTE OBLIGÉ DE QUITTER IÉNA · texte numérisé non relu

M. FICHTE OBLIGÉ DE QUITTER IÉNA

1. Noack, J. G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, Zweites Buch, 9, p. 388.

.2. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., III, 19, Fichte an Reinhold, Iena, d. 3. Mai 1796, p. 255. ;

8. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., III, 20. Fichte an Reinhold, den 22. Mai, p. 258. C’est ce que confirme, dans une lettre au même Reinhold, qui date du même mois, la femme de Fichte : « La Cour d'ici, lui écrivait-elle, a appris, Dieu sait par quel canal, que nous voulions vivre dans le pays de Rudolstadt, solitaires et retirés, et a fait échouer notre projet; nous ne savons pas quand on nous ordonnera de partir. » (Fichte’s Leben, I, 11, 6, p. 309, note.)

Et Schiller écrit à Gœæthe, le 14 juin 1799 :

« J'ai entendu dire ces jours-ci que Fichte avait fait au prince de Rudolstadt la demande de lui donner asile à Rudolstadt dans une demeure seigneuriale, mais que le prince le lui avait poliment refusé. Il est vraiment incroyable de voir comment chez notre ami une imprudence succède à l’autre, et combien il est incorrigible dans ses travers. Demander au prince de Rudolstadt, qui se soucie de lui comme du diable, de lui accorder sa protection officielle en lui concédant une habitation et de se compromettre gratuitement et pour rien auprès de toutes les Cours autrement pensantes! Et quel misérable soulagement lui procurerait bien un libre logis là-bas où il ne serait absolument pas à sa place? » (Briefwechsel zwischen Schiller und Gæthe, éd. Cotta, Bibl. der Weltliteratur, III. Bd. 606, An Gœthe, p. 209.)

4. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., III, 20, Fichte an Reinhold, Ilena, d. 22. Mai 1799, p. 258.

sûre, que la Russie avait jeté son dévolu sur ce pays et qu'elle l’obtiendrait sans doute en récompense des grands services qu’elle rendait alors à l'Europe; or, il y avait peu de chances, le jour où le Holstein ferait partie desa couronne, pour que le tzar Paul y souffrît la présence de Fichte; Fichte s'était jusqu'ici félicité que Paul parût ignorer son existence; s’il en était informé, et dans le Holstein il fallait à coup sûr s'y attendre, il pourrait arriver à Fichte pis encore qu'à l'heure présente où il n'avait l'honneur d’être connu que de Frédéric-Auguste. Bref, Fichte croyait qu’à moins d’être sous la protection spéciale d’un prince dont l'autorité pût balancer celle de la Cour de Saxe, il ne trouverait nulle part sur le sol allemand un asile sûr. [l avait donc pensé à demander la protection du Duc d’Augustenbourg, connu pour l'intérêt qu'il témoignait aux sciences et aux savants; ce prince avait fait, à plusieurs reprises, appel à Baggesen, à Schiller; il était, disait-on, lié d'amitié étroite avec Reinhold ; aussi Fichte n’hésitait-il pas à demander à ce dernier de suggérer au Duc l'idée de l’accueillir sur son territoire, de lui donner une charge convenable, avec ou sans titre, et de le prendre ainsi à son service et sous sa protection, comme le fit autrefois Conti pour Rousseau persécuté.

Cette protection, il en avait la conviction, le mettrait à l’abri des persécutions des autres États et lui permettrait de poursuivre, en tout repos, le développement de son système !.

Reinhold fit la démarche que sollicitait Fichte, sans illusion sur son issue ; et, le 12 juin 1799, il écrivait à Fichte :

« Il nous est impossible de partager votre opinion et d'admettre que vous ne pourriez plus avoir de sécurité où que ce soit et à Jamais en Allemagne... Mais, si, vraiment, vous ne pouvez vous empêcher de croire que vous n’y êtes pas en sécurité, je pense que, pour un temps, vous devriez changer de nom, et en ce cas il vous sera rapidement possible d'acquérir une autre conviction ; un prince qui vous prendrait expressément sous sa protection quand tous les autres ou seulement beaucoup d’autres vous auraient proscrit devrait nécessairement être résolu à tenir tête tout au moins à leur opinion; dans cette hypothèse, personne ne le voudra, et, moins que tout autre, le prince inquiet et timoré sur lequel vous croyiez pouvoir compter ?. »

Comme l’écrivait Jacobi à Reinhold, beaucoup de hautes person-

1. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., III, 20, Fichte an Reinhold, lena, d. 22. Mai

2, Ibid., 21, Reinhold an Fichte. d. 12. Juni 1799, p. 264.

nalités s'intéressaient au persécuté qu'était Fichte, lui exprimaient le désir de l’aider; mais, quant à l'aider effectivement, c'était une autre affaire. D'autre part, pour bien des raisons, le vœu de séjourner à Eutin près de Reinhold et de Jacobi était irréalisable; il n’y fallait pas songer; Jacobi d’ailleurs n'était lui-même pas sûr d'y rester, dans l'impossibilité où il avait été d'y trouver une maison. Aller en France, Fichte ne le pouvait pas; ce serait le moyen d’être forcé, à brève échéance, de s’arracher au monde de l’espace et du temps. Le conseil que donnait Jacobi au philosophe exilé, c'était de se rendre en Prusse d’où, certainement, on ne le chasserait pas, et où la vie était infiniment moins chère,

Ces conseils, que Jacobi autorisait Reinhold à transmettre à Fichte en son nom, lui arrivaient au moment même où, de son côté, Fr. Schlegel l’invitait à venir à Berlin, et où le ministre d’État von Dohm lui faisait la même proposition. Le baron von Dohm, conseiller intime du roi de Prusse, délégué par lui au Congrès de Rastadt, avait, à son retour, traversé Weimar et Iéna:; il avait connu les attaques auxquelles Fichte était en butte, il avait pris ouvertement et chaleureusement le parti du philosophe et protesté contre l'usage qui avait été fait de la première lettre de Fichte à Voigt. La proposition de Dohm, faite dès son retour à Berlin, après son entrevue avec le roi, avait une signification sur laquelle Fichte ne pouvait se méprendre ?.

La carrière de Fichte à léna, si pleine de promesses, venait de finir dans un lamentable effondrement où le prestige même du philosophe semblait avoir sombré. 10

Hormis la centaine d'étudiants qui lui étaient demeurés fidèles, il avait vu s'éloigner de lui la plupart de ceux qui, aux jours de son triomphe, cherchaient ouvertement son amitié. Ceux de ses collègues qui s'étaient engagés à lier partie avec lui et à quitter en même temps que lui l'Université, intimidés pas l'énergie de la Cour, ne voulaient plus se souvenir de leur promesse. Ils se taisaient obstinément et, loin de le suivre dans sa retraite, ils ne lui pardonnaient pas de les avoir compromis.

Fichte partait donc pour Berlin nie discuté, humilié. Mais le lutteur qu’il était n’était pas homme à céder si facilement la place.

1. E. Reinhold. X. L. Reinhold’s Leben., Briefe, III, 7. Jacobi an Reinhold, Eutin, d. 13. Mai 99, pe 246.

2. Noack, J. G. Fichle nach seinen Leben, Lehren und Wirken, Drittes Buch, {, p. 399. , ,

Si l’ère de la découverte et de la gloire purement philosophiques. était close pour Fichte, l'heure sonnait où il allait livrer ses plus. rudes combats. De 1800 à 1813 la vie de Fichte ne sera qu’une longue. bataille : bataille contre la Philosophie de la Nature et le Romantisme transformé; bataille contre l’organisation économique de l'Allemagne qu'il trouve injuste et ruineuse; bataille contre l’avilissement et l’aveuglement des pouvoirs dirigeants; bataille contre le: despotisme de Napoléon. Un nouveau Fichte va se révéler, un. Fichte dont le réalisme paraît offrir d’abord un singulier contraste. avec l’idéalisme intempérant que l’on connaît. Mais cet autre Fichte: est bien toujours le même, le défenseur impénitent de la Raison et. de la Liberté contre l’obscurantisme et le dogmatisme plus ou moins. rajeunis, contre la tyrannie économique et politique toujours. régnantes, contre la menace naissante d’un « Empire universel ». Son réalisme n'est ici que l’envers de son Idéalisme.

La figure de Fichte, dans cette nouvelle phase de son existence, à travers ces nouvelles épreuves, prend plus de relief encore; elle: devient symbolique de toute une époque de l’histoire.

Depuis que ce volume a été achevé, en 1914, quelques lettres inédites de Fichte ont été publiées par le Dr Hans Schulz!.

Nous en extrayons ce qui apporte à notre ouvrage des informations complémentaires. Nous renvoyons, pour chacune d’elles, à la page de notre livre où le renseignement aurait dû normalement figurer.

P. 73. — Une lettre de Fichte à H. Christian Boie, l’éditeur du Nouveau Musée allemand (Das neue deutsche Museum), datée de Leipzig, le 22 mai 1790, fait allusion à un manuscrit qu’il avait envoyé à ce journal en vue de sa publication. Ce manuscrit concernait le Messie de Klopstock. Fichte déclarait avoir les meilleures raisons de croire que Klopstock n’y serait pas hostile. Il l'avait communiqué à d'excellents amis du poète qui éprouvèrent quelque plaisir à le lire; selon toute apparence, Klopstock en aurait eu connaissance avant qu'il parût.

Peut-être les « orthodoxes » trouveraient-ils certaines assertions trop hardies? Mais l’article avait été écrit dans un milieu et pour un cercle où il n’avait pas choqué. Si, en Allemagne, on n'était pas aussi avancé, . Fichte se déclarait tout disposé à certaines atténuations. Il terminait sa lettre en insistant sur l'intérêt qu’il y avait à appeler de nouveau l’attention du public sur le Messie de Klopstock, trop oublié, semblait-il, ainsi que sur bien d’autres chefs-d’œuvre allemands, l’Iphigénie de Gœthe, par exemple. Au cas où sa collaboration serait acceptée il était prêt à apporter, dans cet esprit, plusieurs contributions au Nouveau Musée?.

La proposition de Fichte ne fut pas agréée. Boie, après avoir consulté son beau-frère J. Heinrich Voss#, mieux placé que lui pour savoir ce qu'en dirait Klopstock et s’il prendrait mal la chose, répondit à Fichte

1. Aus Fichte’s Leben. Briefe und Mitteilungen zu einer künftigen Sammlung von Fichte’s Briefwechsel von D' Hans Schulz, Oberbibliothekar a. d. Universitätsbibliothek in Halle. Kantstudien, Ergänzungshefte im Auftrag der Kantgesellschaft. Nr. 44. Berlin, Verlag von Reuther & Reichard, 1918.

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