Ibid., Lettre du 8 juin, p
4. Fichte’s Leben, II, Erste Abth. Plan zu einer Zeitschrift über Literatur und Wahl der Lectüre, p. 11-14. Songeait-il déjà aux platitudes de la Bibliothèque allemande universelle? En tout cas, le titre choisi par lui semble indiquer qu’il avait présente
à l'esprit l’entreprise de Nicolaï et qu’il avait l'intention d’opposer à l’ancienne la nouvelle Bibliothèque.
Weisse, auquel, en vieil ami, Fichte avait confié son projet, lui prodigua ses encouragements ; il avait même cherché un éditeur, mais il n’en avait pas trouvé. Jeanne aussitôt lui proposa de publier le journal à Zurich, se faisant fort d'y découvrir quelqu'un qui s’y intéressât. Mais Fichte refusa : tant qu'il était à Leipzig il ne pouvait écrire pour le public de la Suisse. « Il fallait qu'il vécût dans le pays pour lequel il écrivait, il fallait qu'il sût ce que le public y lisait, l'effet que produisaient sur lui ces lectures, quel était en général son goût, comment, de temps à autre, ilse modifiait. Et tout cela il ne pouvait le savoir qu'en Saxe où il avait partout-des connaissances, où il pouvait voyager, aller dans toutes les sociétés, observer, sans qu’on s’en doutât, l'esprit et le goût publics, envoyer des lettres dans tous les coins ?. »
Le projet avorta. Il en fut de même de ses autres plans; de Danemark, Bernstorff n’avait pas répondu; la requête d’une grande dame de Weimar en sa faveur auprès de la cour de Wurtemberg n'avait pas eu plus de succès.
Fichte essaya donc de vivre de sa plume. Il écrivit une petite nouvelle : la Vallée des amants (Das Thal der Liebenden), remarquable par le contraste qu'elle présente avec les contes plus ou moins grivois du temps. C'est d’un bout à l’autre une idée morale qui l’inspire. Dans un vallon, au sortir d’une forêt où 1l s’est égaré, le chevalier Alfonso entend des gémissements lamentables : 1l reconnaît la plainte d'une âme qui souffre dans le purgatoire et à laquelle il offre messes et prières afin de soulager ses tortures. Mais pour racheter les fautes de Rinaldo — c'est le nom de l'Esprit — 1l faut une autre expiation. Jadis il avait séduit une vierge sans défense et, l'ayant rendue mère, il l’avait abandonnée. Puis, insouciant du mal qu'il avait fait, 1l avait épousé une autre femme, la belle Laure. Laure, ayant appris la lâcheté de Rinaldo, l'avait quitté brusquement, lui intimant l'ordre d’aller rejoindre et consoler sa victime, la pauvre Marie, d'élever la fille qu’il lui avait donnée. Cependant celle que Rinaldo avait toujours recherchée ce n’était pas Marie, qui lui faisait honte, mais Laure, que sa grandeur d'âme lui avait rendue plus chère encore. Il ne l'avait pas retrouvée; il s'était fait ermite en ce vallon, élevant à celle qu'il croyait à jamais perdue un mausolée qu'il arrosait tous les jours de ses pleurs. Mort, il avait enfin compris son crime; il devait l’expier jusqu'à l'heure où sa faute serait réparée, où Marie aurait retrouvé la paix du
1. Fichte’s Leben, I, 1, 3. Lettre du 8 juin, p. 74. 2. Ibid. Lettre du 1°° août, p. 76.
cœur, où sa fille aurait rencontré l’homme digne de faire son bonheur.
Le fantôme de Rinaldo demandait au chevalier Alfonso de faire à son intention un pèlerinage au Saint-Sépulcre, l’invilant à respecter l'innocence. Alfonso entreprit le voyage; chemin faisant, 1l risqua sa vie pour arracher une jeune chrétienne au sérail d’un émir; capturé par les Sarrasins, il eut le bonheur de s'échapper de Médine. Errant dans le désert, il s'arrêta devant une grotte. Deux femmes y consacraient leur vie au Seigneur. La plus jeune était celle qu'il avait miraculeusement sauvée. L'autre c'était Laure, venue en Terre- Sainte racheter la faute de Rinaldo en aidant Marie à élever son enfant. Marie était morte, et Laure venait Justement, grâce au courage d’Alfonso, de retrouver sa fille d'adoption jadis enlevée par les Sarrasins et emmenée en esclavage. Alfonso demanda la main de la jeune fille qu’il avait sauvée, lui offrant un cœur vierge et un corps pur : 1l devait accomplir le destin prédit par Rinaldo. Mais, pour être sûre qu'il était bien l'époux attendu, Laure voulait le propre consentement du père. Il fallait retourner sur la tombe de Rinaldo, interroger son âme. Le voyage $e fitsans encombre; on arriva au vallon; l’âme de Rinaldo sortit du tombeau rayonnante et dit : « Sois béni, Alfonso; tu as tenu ta sainte promesse. Toi, ma fille, tu es digne de lui appartenir. Nous nous reverrons dans les champs sacrés. Ta malheureuse mère a fini de souffrir; son corps repose loin du mien, mais son âme est près de moi. Quant à toi, ma Laure, tes souffrances vont bientôt finir. » L'ombre de Rinaldo s’est évanouie. Laure est tombée morte devant le sépulcre. Alfonso et son épouse l'ont pleurée tristement; mais leur douleur s’est apaisée à l’idée de la félicité éternelle qui lui revenait maintenant en partage. Ils se sont aimés, ils ont vécu de longues années dans ce vallon, tendrement unis, compatissants et charitables à l'égard des malheureux. Le jour du cinquantième anniversaire de leur mariage, ils sont venus au tombeau; ils y sont morts enlacés et leurs âmes unies se sont envolées pour le pays de l'Amour. Les bergers ont enseveli leurs corps, ils ont planté des roses et des myosotis sur leur tombe ; et 1ls ont donné au vallon le nom de Vallée des Amanis!.
Confiant dans l'élévation des sentiments qu'il avait peints dans ce
1. Fichte, S. W. VIII. Bd. 5, A. Das Thal der Liebenden, p. 439-459. Dans les œuvres complètes de Fichte, éditées par son fils, cette nouvelle est datée de Zurich 1786 ou 1787, date manifestement fausse, comme le fait remarquer Fritz Medicus, {Fichte’s Leben, Leipzig, Verlag von Felix Meiner, 1914, p. 19, note 1), puisque Fichte n’arriva en Suisse qu’en septembre 1788. La scène du roman, se passant dans la
Valteline, laisse d’autre part supposer que Fichte n’a pas écrit sa Vallée des Amants ‘avant son séjour en Suisse, mais après, sans doute en 1790, à son retour à Leipzig.
conte et où se reflétait si bien la pureté de son cœur, Fichte ne doutait pas de l'accueil qu'on allait lui faire, et, avec cette pointe d’orgueil qui était dans son caractère, il se croyait déjà un écrivain célèbre; mais il ne trouva pas d’éditeur.
Une fois encore, Fichte se voyait acculé à la nécessité de solliciter ces fonctions de pasteur auxquelles il paraissait destiné par le vœu de sa famille, par ses études, mais que jusqu'ici il s'était | senti incapable de remplir; et, plus il se rendait compte de cette nécessité, plus 1l éprouvait de répugnances à faire la démarche qui l’engagerait définitivement. S'il restait toujours foncièrement chrétien, il ne voyait nulle part réalisée, écrivait-il à sa fiancée, de véritable communauté chrétienne; il ne croyait plus à la théologie des diverses Églises; et surtout il avait en horreur leur intolérance: il voulait penser librement. Or, s’il rendait hommage à l'instruction des prêtres de sa patrie, nourris de belles-lettres, élevés dans la philosophie des Lumières, dans la religion rationnelle et dont la culture s'élevait à un degré que n'avait encore atteint aucun pays d'Europe, il savait cependant qu'ils étaient tenus en laisse par «une Inquisition plus qu'espagnole » contre laquelle ils n'avaient d'autre défense que l’humiliation et l'hypocrisie. De là, dans le clergé, avec la peur de la lumière, une mentalité de valets et de fourbes. Fichte n'était pas homme à prendre cette attitude-là!.
Cependant les semaines passaient, la nécessité devenait plus urgente, peut-être aussi de meilleures nouvelles lui arrivaientelles sur les récentes dispositions des autorités religieuses, aussi, après avoir déclaré énergiquement à sa fiancée, au mois de juin, qu'il ne voulait à aucun prix être pasteur en Saxe?, il lui annonçait, au mois d'août, que maintenant « la lumière luttait avec les ténèbres, qu'il apercevait l'aurore de jours meilleurs ». Il avouait que pour sa difficulté même « la tentative lui souriait presque d'emporter de vive force tous ces retranchements et de se tailler sa carrière »; et il lui parlait de la démarche qu'il avait faite auprès du président du Consistoire de la Saxe, un grand, grand personnage, inspecteur général souverain de l'instruction publique et de la religion pour toute la Saxe, un homme sensible à la culture et au talent, animé de l'esprit de justice. Il lui avait remis un tout petit article de théologie
1. «Ich bin weder Lutheraner, noch Reformirter sondern Christ », écrivait-il, à sa fiancée, le 8 juin 1790, et il ajoutait : « Und wenn ich zu wählen habe, so ist mir, da doch einmal eine Christengemeine nirgends existirt, diejenige Gemeine die liebste, wo man am freisten denkt und am tolerantesten lebt, und das ist die lutherische nicht, wie mir’s scheint ». Fichte’s Leben, I, 1, 3, p. 73.