Zbid., Lettre, p
pagnerait dans son exil et que la distance qui devait les séparer lui en paraîtrait moins grande.
L'annonce de ce voyage consterna Jeanne Rahn et son amour inquiet, incapable de supporter l’idée d’une pareille séparation, lui dicta une résolution suprême. Elle conjura Fichte de lui sacrifier ses ambitions, sa soif de renommée et d'action, de revenir dès maintenant l’épouser. À défaut de l'éclat de la gloire, à défaut d’une vie peut-être retentissante, mais sans cesse agitée et toujours précaire, il trouverait près d'elle, avec une modeste aisance, le bonheur et le repos.
Une fois déjà, Jeanne, à Zurich, ayant surpris chez Fichte l’aveu de sa pauvreté, lui avait offert, avec une naïveté touchante, dans un élan de son cœur, ses économies de jeune fille ; Fichte avait refusé et un billet qu'il lui adressait, le lendemain de cette visite, explique son refus. « Votre offre, lui écrivait-il, m'a touché et, si c'était possible, m'a convaincu plus encore que je ne l’étais de votre élévation morale, non parce que vous avez voulu vous priver pour moi de ce qui, pour vous, est peut-être, comme vous le dites, une simple bagatelle, cela, mille autres auraient pu le faire, mais parce qu'ayant sans doute remaïqué ce que le monde appelle mon « orgueil », vous me l'avez proposé avec tant de naturel et de franchise que tout votre cœur vous disait, semblait-il, que je ne pouvais pas me méprendre sur vos intentions, que si je n'avais accepté encore pareille chose de qui que ce fût au monde, je l’accepterais de vous; que nous étions trop un pour que nous pussions différer d'opinion sur de pareilles choses... Je l'avoue à ma profonde honte, tout d’abord mon orgueil s’est révolté... Insensé que j'étais, j'ai cru, un instant, pas plus, je vous l’assure, que vous m'aviez méconnu. Bientôt se sont réveillés en moi de meilleurs sentiments, j'ai reconnu dans ce procédé toute la délicatesse de votre cœur; j'en ai été profondément ému.
« Cependant, accepter, je ne le pouvais pas, non que votre cadeau m'humiliât ou pût m'humilier. Un don, inspiré par simple pitié pour ma pauvreté, j'aurais pu le détester ou haïr celle qui me l'avait fait. Mais le cadeau de l’amitié, d’une amitié qui, comme la vôtre, a pour fondement une estime profonde, ne peut être inspiré par la pitié; il honore loin de déshonorer. Mais là, vraiment, je n'en ai pas besoin. Je n'ai pas d'argent, pour moi cela veut dire : je n'en ai pas pour des dépenses superflues, mais pour mes très modestes besoins j'en ai assez.
4. Fichte's Leben, I, 1, 3. Lettres du 14 mai, p. 69-76 et du 6 décembre, p. 95.
« En somme l'argent me paraît un accessoire sans importance. Je crois qu'avec un peu de tête on en trouve partout assez pour ses besoins. C’est pourquoi J'ai toujours méprisé l’argent, et, à raison de ce mépris, depuis déjà quatre ans, je ne demande plus un denier à mes parents, parce que j ai encore sept frères et sœur très jeunes qui ne sont pas tous élevés, et aussi parce que j'ai un père qui, dans sa tendresse pour moi, me donnerait, si je le laissais faire, ce qu'il doit à ses autres enfants !. »
Celui qui témoignait ainsi son mépris de l'argent n'était pas homme à accepter le mariage dans les conditions ou Jeanne Rahn le lui proposait; 1l aurait trop paru y chercher une sorte de revanche contre les trahisons de la fortune; son honneur, son orgueil lui interdisaient de revenir à Zurich avant d’avoir justifié les espérances qu il avait données et de s’être fait un nom dans la science : aussi, tout en exprimant à Jeanne une reconnaissance dont « sa vie entière, avec tout ce qu'il pourrait faire, ne suffirait pas sans doute à l’acquitter », Fichte lui opposa-t-il, une fois de plus, un relus ?.
«Je ne suis pas encore digne de toi et, quand bien même, toi, tu m'en trouverais digne, tes amis, tes concitoyens ne trouveraient pas digne de toi un homme qui n’a ni nom, ni position. Ce serait vraiment inconvenant de ma part de reparaître dès maintenant à Zurich, sans avoir rien fait depuis mon départ. Laisse-moi donc au moins le temps de justifier ma prétention au nom de savant. J’ai depuis peu commencé un travail qui me conduit à la science proprement dite, à la haute philosophie. Que Dieu me conserve la santé et me donne tout juste le nécessaire pour vivre et j'espère qu'au prochain nouvel an il sortira des presses. Je le publierai sous mon nom. Le faire connaître des savants de Zurich, je m'en charge, et alors, mais alors seulement, je pourrai reparaître à Zurich sans déshonneur, quand j'aurai donné des preuves que je ne compte pas mener une vie tout à fait inutile au monde*, »
Comment, à cette heure où il acceptait ainsi, pour se « faire un nom dans la Science », tous les risques d’une vie difficile, « en peine. suivant sa propre expression, du pain quotidien * », Fichte passait cependant « les jours les plus heureux qu'il eût vécus », c’est ce. qu'il s’agit maintenant d'exposer.