C. L'ÉVANGILE DE LA RAISON PRATIQUE
1. Une lecon à un élève. V. Fichte’s Leben. I, 1, 3. Lettre du 12 août 1790, p. 80.
À Zurich, où personne ne la comprend, si je pouvais contribuer à la
faire connaître, ce me serait une double joie. Les principes en sont de vrais casse-tête spéculatifs qui ne peuvent avoir aucune influence immédiate sur la vie humaine, mais leurs conséquences sont d’une extrême importance pour une époque dont la moralité est pourrie jusque dans sa moelle; exposer ces conséquences au monde dans une lumière visible à tous les regards serait, je crois, un service à lui rendre. Dis-le bien à ton cher père que j'aime comme le mien, dans nos recherches sur la nécessité de toutes Les actions humaines, quelque rigoureux qu'aient été nos raisonnements, nous nous étions cependant trompés, car nous discutions en partant d’un principe faux; je suis maintenant absolument convaincu que la volonté humaine est libre et que le but de notre existence présente n'est pas d'étre heureux, mais de mériter le bonheur‘. »
Et 1l ajoute ces paroles significatives :
« Combien tristes sont les principes que j'avais autrefois, je Le vois, entre autres, par l'exemple d’un ami qui m'est très cher, auquel Je les ai inculqués il y a longtemps sans qu'il pût arriver à les saisir complètement et qui, par eux, a été conduit à d’autres principes qui n'étaient pas les miens et qui n’en sont pas non plus la conséquence nécessaire : maintenant il n’est pas heureux, il ne trouve pas en lui de consolation, parce qu'il est un incrédule?. »
Ainsi, la doctrine du fatalisme intelligible qu’il avait autrefois professée lui apparaît désormais destructive de toute foi et de toute espérance. Kant a révélé à Fichte la possibilité pour l'âme humaine, sans sortir de ce monde, de s’arracher en quelque sorte à l’inexorable nécessité des choses; l'existence, dans les profondeurs les plus intimes de la conscience, d’un pouvoir original de création et de régénération qui superpose au monde de la nature, monde de purs phénomènes et d’apparences, un monde absolu, éternel; qui affirme la réalité de ce qui n'est pas et qui cependant doit être. Kant a, en effet, montré qu'une donnée de la conscience, le devoir, la bonne volonté, constituait un fait d'ordre à part, un fait qui na rien d’empirique, un fait qui atteste, au contraire, la causalité purement intelligible de la Raison, son autonomie et son efficacité;
‘il a ainsi, en quelque sorte, au creuset de son analyse, dégagé
l'existence et comme fourni l'expérience de cette liberté morale qui était pour lui la réalité absolue. En même temps, et Fichte retrouvait ici, sous une autre forme, une idée que Lessing lui avait rendue
1. Fichte’s Leben, I, 1, 3. Lettre du 5 sept. 1790, p. 81-82. 2. Ibid., p. 82-83.
familière, Kant avait laissé clairement entendre que cette existence absolue, que cette liberté pure ne pouvait être pour un esprit limité, comme l'esprit humain, une possession immédiate, que sa conquête était un Idéal à poursuivre sans qu’il pût, en ce monde, être jamais atteint; cetté poursuite devait s’exprimer par une lutte sans fin de la volonté raisonnable contre la nature: cette lutte était la vertu même. Enfin Kant avait montré la vertu toujours et nécessairement vouée à la peine en ce monde, obtenant sa récompense, le bonheur, dans une vie à venir, dans un monde où la toute-puissance, jointe à la toute-bonté de Dieu, permît l'accord, pour l'homme, imintelligible, de la nature et de la raison, de la nécessité et de la liberté.
C'est donc le sentiment de la grandeur de la tâche humaine, c’est la foi dans la liberté et dans son final triomphe, en dépit des apparences de ce monde, que Fichte puisa dans la philosophie kantienne. Ce sentiment et cette foi lui procuraient, avec la paix dont il jouissait alors, le courage de lutter contre les difficultés de l'heure présente. La lecture de Kant, en révélant à Fichte, par delà ce qu'ont de superficiel les circonstances extérieures, l'excellence de la perfection intérieure, fut ainsi pour lui, suivant une expression qu'il emploiera un jour, l’étincelle qui enflamma son âme pour la vie entière. |
Et, en effet, confirmant le billet où il faisait part à Jeanne de sa conversion, Fichte, quelques mois plus tard, écrit à son ami le théologien Achelis, de Brême, qu'il avait connu à Zurich où il était comme lui précepteur, la lettre suivante :
« Depuis quatre ou cinq mois, je vis à Leipzig les jours les plus heureux que je me souvienne d’avoir vécus, et, ce qui m'enchante le plus, je ne dois à aucun homme la moindre part de ce bonheur. Je me suis plongé dans la philosophie, je veux dire, bien entendu, dans la philosophie de Kant. J'y ai trouvé le remède à la véritable source de mes maux et, par-dessus le marché, de la joie en suffisance. L'influence que cette philosophie, surtout dans sa partie morale qui reste cependant inintelligible sans la Critique de la Raison pure, exerce sur la pensée d’un homme, la révolution qu’elle a opérée en moi, sur toute ma manière de voir est inconcevable. Je lui dois, en particulier, de confesser que Je crois maintenant de tout mon cœur à la liberté de l’homme, et je vois bien que c'est seulement dans cette hypothèse que le devoir, la vertu, et une morale en général sont possibles... Il me paraît très clair que si l’on admet le principe de la nécessité de toutes les actions humaines, il en résulte pour la société des conséquences fâcheuses, que la
corruption des classes dites supérieures vient en grande partie de cette source, et quil y a des raisons tout autres que l’innocuité ou l'utilité de ce principe au fait qu’une personne qui le professe échappe à cette perdition; je suis de plus très fermement convaincu que cette vie nest nullement la terre de la jouissance, mais la terre du travail et de l'effort; que toute joie n’est rien de plus qu’un réconfort pour un nouveau labeur ; que ce qui est exigé de nous, ce n'est pas de préparer notre destinée, mais de travailler à notre perfectionnement. Je ne m'occupe donc pas du tout des choses extérieures; Je m'efforce, non de paraître mais d’être et c’est à ces convictions que Je dois la profonde tranquillité d’âme dont je jouist, »
D. L'EXAMEN DE CONS- Le souci de la perfection intérieure est CIENCE POUR L'ANNÉE désormais l'unique préocupation de Fichte; a cette préoccupation l’oblige à procéder chaque soir à son examen de conscience; pour que cet examen soit plus sérieux, plus efficace, Fichte prend soin de le faire par écrit, comme l'atteste un manuscrit des papiers posthumes récemment publiés, l’'Examen de conscience, qui date de l’époque même de sa conversion (seuil de l’année 1791) et dont voici le texte intégral :
Règles de l'examen de conscience pour l'an 1791.
« 1° Respecte par-dessus tout la voix du devoir. Pour qu'elle parle plus haut en toi, que chaque soir ce soit l’un des principaux sujets de ton examen de savoir si, durant la journée, tu lui as désobéi. Des recommandations palpables de la grandeur du devoir, il ne pourra Jamais t’en manquer. Aie toujours devant les yeux cette sublimité du devoir; que pour lui aucun sacrifice ne te soit pénible. Plus tu feras pour lui de sacrifices, plus s’accroîtra ton amour pour lui.
°« 2° Sans tomber dans l’anthropomorphisme, échauffe en toi le sentiment que te donne le contact du sacré et, pour y parvenir, commence par aimer la vertu avec assez d’ardeur.
«3° Ton orgueil est le signe certain que tu as mal surveillé un coin de ton cœur. Tu as trop d'amour pour toi parce que tu ne connais que tes mérites et non ceux des autres. À partir d'aujourd'hui que ce soit pour toi un devoir imprescriptible de rechercher les mérites de tous ceux que tu connaîtras, en particulier les mérites qui te : manquent. Que cette occupation soit une partie de ton examen du