AVANT-PROPOS
J'avais achevé cet ouvrage à la fin de 1913: il commençait de simprimer en 1914, au cours de l'été. La guerre a éclaté. Pendant les années tragiques où se jouait le sort de la France — et celui du Monde — d’autres tâches ont absorbé mon temps et mes forces. J'ai repris, au lendemain de la paix, le travail interrompu.
Fichte et son Temps comportera trois parties délerminées par
la vie même du philosophe.
I. 1762-1799. — Établissement et prédication de la Théorie de la Science, de la Doctrine de la Liberté : jeunesse de Fichte, révélation de la Critique, apologie de la Révolution françcaise, installation dans la chaire d'Iéna laissée vacante par le départ de Reinhold. Période de gloire où la célébrité de Fichte fait pâlir l'éclat de la réputation de Kant, où la Théorie de la Science apparaît comme un nouvel Évangile, — l'Évangile de la Raison, — éveille l'enthousiasme des étudiants, opère la conversion d'un maître comme Reinhold, suscite la vocalion d’un disciple comme Schelling. Période de lutte où, à travers tous les obstacles el toutes les embûches, le philosophe triomphe des partisans de la Contre-Révolution. Puis brusquement l'orage : l'accusation portée contre Fichte, comme jadis contre Socrate, de corrompre la jeunesse et de blasphémer les dieux. Le procès pour athéisme, au Jond le procès du jacobinisme. Le blâme. L'exil.
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II. 1800-1805. — Lutte contre l'esprit de réaction. Refuge de Fichte à Berlin. Affiliation de Fichte à la Loge Royal- York. Dans la Franc-maçonnerie berlinoïse, le philosophe croit trouver un foyer de libéralisme, un & sancluaire » pour ses idées, peut-être cetle société de savants dont il a toujours rêvé de faire un organe de propagande pour. sa. doctrine. Déception el démission. À ttaques contre la Théorie de la Science: répliques de Fichte. Controverses avec les Romantiques converlis au Catholicisme et à la Contre-Révolution. L'État commercial fermé : Fichte et Babœuf, une justification théorique des mesures économiques de la Révolution. Le socialisme d'État comme remède à la réaction politique el économique en Prusse. Polémique contre la réaction philosophique de Schelling. La série des Cours de Fichte à Berlin. Rupture avec Schelhing.
= I. 1806-1813. — Lutte pour l'affranchissement nalional. La guerre de 1806. Écrits républicains de Fichte : commentaire du Prince de Machiavel. L'Épisode sur notre Siècle; la République allemande; les Dialogues patriotiques. /nfluence de Jean de Müller sur Fiche : les Discours à la Nation allemande. Fondation de l'Université de Berlin : Rectorat de Fiche lutte contre Schleiermacher. Derniers Cours. La querre pour l'Indépendance. Fichte et Napoléon : l'esprit révolutionnaire contre
l’Impérialisme. Mort de Fichte.
De ces trois parties, je publie aujourd'hui la première, les deux autres paraîtront ultérieurement". Je la publie — sauf un Appendice rendu nécessaire par la divulgalion récente de nouvelles lettres inédites de Fichle — telle qu'elle devait étre imprimée en 1915. Je ne men excuse pas. Je n'ai eu, en écrivant ce livre, qu'un souci : celui d'exposer, en loute imparlialité, la vérilé historique. Celle vérilé, les événements d'hier ne l'ont pas
1. Nous avons le ferme espoir que le tome IT pourra paraître en 1923, et le : tome II], l’année suivante.
Fee AVANT-PROPOS, XI modifiée. On objectera peut-élre qu'en ce qui concerne du moins l'Allemagne, ils éclairent d'un jour nouveau les hommes et les événements du passé; on dira, on a dit, que la responsabilité du grand crime de 1914 remonte jusqu’à cerlains des penseurs de la fin du xvin° siècle; on dira; on a dit, que leurs doctrines ont inspiré ces professeurs du xix° et du xx° siècles qui ont forgé l'âme allemande contemporaine et dont les 93 ont eu la triste gloire, en un manifeste fameux, de symboliser l'esprit de domunation et de fourberie. Parmi ces penseurs on fera, on a fait à Fichte — et les Allemands y ont largement contribué — une place à part : n'est-il pas l'inventeur de la théorie de l'Urvolk, du peuple élu? n'est-il pas, avec sa conception de l'allemanité, le promoteur du pangermanisme ? |
L'historien n'a pas à disculper Fichte d'être l'un des fondateurs de l'unité allemande, d'avoir, à une époque tragique pour son pays, -suscilé le réveil national et incarné la. foi patriotique; il n'a pas à méconnaître le rôle joué par Fichte de 1806 à 1813, à nier qu'il fut un grand Allemand.
Mais cet ouvrage montrera, pensons-nous, par la simple expo- sition des faits el par la production des textes, éclairés par les circonstances de sa vie et de sa carrière, que l'altitude et l'intention de Fichte ont élé très différentes de celles que lui ont prélées la plupart de ses compatriotes.
Dès sa jeunesse et jusqu'à sa mort Fichte a été el est resté, en Allemagne, le disciple et l'apôtre fervent de l'Idéal proclamé par la Révolution française — c'est le fait qui sera, croyons-nous, difficilement contestable après la lecture de cel ouvrage.
Il est vrai qu'il emprunte à Schelling et aux Romantiques, pour en faire le leit-motiv de ses Discours, l’idée du messianisme du peuple allemand dont les origines remontent à Herder, à Lessing, à Klopstock, loin qu'on puisse lui en attribuer la paternité, mais Fichle réprouve l'usage que révent d'en faire ses
anciens disciples : un instrument de la réaction catholique, aulo-