Ibid., Lettre du 1° mars 1791, p
« Je voudrais pouvoir épancher devant toi mes sentiments, avec tout le feu qui, en ce moment, dévore ma poitrine, avec toute l’impétuosité qui menace de la déchirer. Prends-moi, chère petite, avec tous mes défauts. J’aime à penser que je me donne à une personne qui a suffisamment de sagesse et de courage pour m aimer avec ces défauts, pour m'aider à les extirper; j'aime à penser que, par ta main, je paraîtrai un jour plus pur devant Celui qui nous a faits l’un pour l’autre. On m'a vanté, à plusieurs reprises, la fermeté de mon caractère, et j'ai été assez fat pour y croire. À quelles circonstances doisje cette opinion, moi qui, jusqu ici, ai toujours été conduit par les événements, moi dont l'âme a toujours pris la teinte des choses qui m'environnaient?.. Est-ce que je serai perpétuellement ainsi ballotté au gré des vents comme une vague? Prends-moiï, âme virile, et fixe cette inconsistance..…. Mon inconsistance, il y a du moins un de mes sentiments que j'en puis excepter. Je peux te le dire, je ne t'ai jamais été infidèle, non, pas même en pensée, et c’est pour moi une preuve touchante de la noblesse de ton âme que, au milieu de toutes les inquiétudes que t'inspirait ta tendresse pour moi, tu n’aies jamais eu le souci de rien de pareil #. »
Comment se fait-il que, quatre jours plus tard, à la suite d’un événement inconnu qui, dit-il, a réveillé toute sa soif de liberté et d'action, ce même Fichte, après avoir déclaré Jeanne si « digne d’être aimée » et, pour sa part, ayant conscience « d’être aimé comme peu d'hommes l'ont été », en vient-il à écrire à son frère qu'il sent en lui trop de force et trop de puissance pour se laisser en quelque sorte couper les ailes par le mariage et se mettre sous un joug dont il ne pourra plus s'affranchir, pour vivre absolument comme un homme du vulgaire? Comment se demande-t-il alors s'il pourra tenir sa promesse, si même il ne quittera pas Leipzig où Jeanne saurait trop bien le retrouver et où il s’exposerait à continuer d'entretenir une correspondance qui lui serait fort pénible, ne voulant pas dire brusquement à sa fiancée le changement qui s’est opéré dans son âme, mais l'y préparer doucement?? Rien de ce qu'on connaît de sa vie ne permet d'en donner l'explication et d’ailleurs les événements ne devaient pas lui laisser le loisir d’y longtemps réfléchir. Il n’avait pas encore pris de ælécision que l’ajournement qu'il désirait fut une nécessité; mais c'est de Jeanne qu’en vint la demande.