‹ Fichte et son tempsChapitre 35 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

À PRÉCEPTORAT EN Le banquier de Rahn — celui-là même POLOGNE. auquel Fichte, à Schaffhouse, avait trouvé l'œil faux et dont il avait recommandé à Jeanne de se méfier — venait de faire faillite et de compromettre gravement les intérêts de ses clients‘. Pour Rahn c'était presque la ruine, à un âge où 1l ne pouvait plus espérer de reconstituer sa fortune, pour Jeanne c'était l'impossibilité d’un mariage où elle avait mis, avec tout son cœur, toutes ses espérances. Fichte n'avait pas de position assurée; Jeanne pouvait, de moins en moins, songer à quitter son père; ses ressources ne lui permettaient point désormais d’épouser un homme sans situation. Ainsi fut épargné à Fichte l’aveu qui lui coûtait et peut-être eut-1l alors, en songeant à la peine de celle qui l’aimait, à la tristesse de son vieux père, le remords d’un désir trop vite exaucé. Cependant il fallait vivre. Fichte venait de recevoir, à des conditions brillantes, l'offre d'un préceptorat en Pologne, à Varsovie, chez le comte et la comtesse Plater. Il partit de Leipzig le 28 avril 1791. Après un court séjour à Dresde où il avait quelques amis, 1l se mit en route; 1l passa tout près de son village, à Bichofswerda; pourtant il n’y alla point? : il était, depuis quelques mois, en délicatesse avec sa mère; elle avait vu à regret son fils renoncer à la carrière de pasteur, elle avait désapprouvé avec sa vivacité coutumière le congé donné par lui aux Ott, elle blâmait les nouveaux projets de Fichte (les Cours où il voulait aller chercher fortune lui paraissaient des lieux de perdition) et, comme Fichte refu- 1. Fichte’s Leben T6 199 p:01456; 2. Ibid., p. 117-119.

sait de suivre ses conseils, elle avait rompu avec lui. Fichte souffrit d'abord beaucoup d'être traité « comme s’il n’était plus de ce monde », et il l'avait écrit; puis s'il s'était révolté à la pensée qu’on avait pris l’aveu de son chagrin pour un commencement de soumission. À son frère Gotthelf qui lui faisait part des dispositions de sa mère, il avait répondu :

« Je ne demandais pas si on approuvait mes plans. [l me semble qu'on a mal compris ma lettre. Il y a longtemps, je le sais, que rien de ce que je fais n’est approuvé; mais c'est le cadet de mes soucis... Je demandais seulement si c'était parce qu'on n'approuvait pas mes plans qu’on ne m'écrivait plus... Ou bien ce qui les préoccupe, est-ce uniquement de ne pas me savoir assez éloigné? Que je sois près ou loin, ils peuvent être sûrs que je ne m'approcherai jamais d’eux. Je vais faire plaisir à ceux que contrarie si fort mon départ de la Suisse. Je vais retourner en Suisse au commencement d'avril‘, pour ne plus jamais revenir en Saxe... Est-ce que par hasard on prend le prétexte d'agir pour mon bien ? Qui donc, de son étroit point de vue, peut avoir cette audace de prétendre juger de mon bien? Qui donc sait les raisons pour lesquelles je suis allé en Suisse? Qui sait ce qui m'a poussé à revenir à Leipzig? Qui sait ce qu'il advint de moi à Leipzig ? Il faut qu'on soit plus pénétrant que je n’ai eu l’occasion de m'en apercevoir jusqu à présent... On désire mon bonheur. Grand merci! Mais je serais fort aise qu'on voulût bien me permettre en même temps de le chercher à ma guise ?. »

Cette tension dans ses rapports avec sa mère interdisait à l’orgueilleux Fichte une visite qui eût ressemblé à un acte de contrition; il avait cependant le très vif désir d’embrasser au moins son père, «son bon père qu'il avait toujours tant aimé, son bon père dont la vie avait été si douloureuse »; et c'était pour Fichte un amer regret de ne pouvoir jouir de sa présence et adoucir le reste de ses jours. L'idée de ne plus vraisemblablement revoir ce père bien-aimé que dans un autre monde où ses peines seraient enfin terminées lui faisait venir les larmes aux yeux. Du moins avait-il voulu que le vieillard connût sa vive affection, et il avait chargé son frère de la lui dire, mais à lui seul. Il était sûr d’être compris et pardonnés.

Le père comprit, et 1l pardonna si bien qu’au passage de Fichte à Bichofswerda, ce fut lui qui vint embrasser son fils, et Fichte note

1. Cette lettre est de janv. 1791, époque à laquelle Fichte croyait encore à la possibilité de son mariage pour Pâques.

2. Weinhold, Achtundvierzig Briefe von J. G. Fichte und seinen Verwandten. k, lettre du 3 janv. 1791, p. 12-14.

9 Jbid:; p. 10.

. en ses termes sur son carnet de voyage cette dernière entrevue : | à

« Mon bon, mon brave, mon tendre père. Quel bien me cause tou- . jours sa vue, son accent, son raisonnement! O mon Dieu, fais de moi un homme bon, un homme d'honneur, un homme de bien, comme lui, et prends-moi toute ma science et j'y aurai encore gagné!. »

Le soir même, le 8 mai, 1l continua son voyage, il passa par Reichenbach, Kônigstein, Gôrlitz, Naumbourg où se trouve la borne qui sépare la Saxe de la Silésie; 1l arriva le 21 à Breslau, une ville bien plus grande que Leipzig, avec de belles places, d’admirables palais, beaucoup de brillants officiers, où les étrangers reçoivent le meilleur accueil, et où Fichte put visiter, dans les environs, les magnifiques jardins du prince de Hohenlohe. Reparti de Breslau le 25, 1l atteignit, après quatre jours de voyage, la première grande ville polonaise, Custin, remarquable par le dôme splendide de son église à coupole, par ses maisons en bois, par son vieux marché où, sous les galeries, se pressent la foule des marchands et des acheteurs; il entra le 31 à Pilters où 1l lui fut donné d’assister à une curieuse audience d’un tribunal rural, et il arriva le 7 juin à Varsovie. Le surlendemain, le 9, il était installé dans sa nouvelle place ?.

« Madame (sic), écrit-il dans son journal, est une femme de la haute société; elle est grande; l'orbite de ses yeux est très enfoncée, cela donne à son regard quelque chose de passionné, de violent; le timbre de sa voix est sourd, sans métal. Elle zézaye, par pose, je crois, parle toujours sec, impérativement, d'une manière précipitée, ce qui la rend très difficile à comprendre. Elle n’est jamais chez elle ; quand elle vient, elle dit deux mots, donne sa main à baïser à son mari qui est toujours à ses ordres, et s’en va. Le comte, lui, un brave et honnête homme, épais et court, approuve tout. »

Le caractère de Fichte manquait par trop de la souplesse et de la docilité que les. Polonais attendaient de leur précepteur; il était trop fier pour se plier aux caprices de la comtesse; en outre, s'il savait à fond et parlait correctement le français, il le parlait avec un accent assez prononcé, cela encore était pour déplaire. Fichte, dès les premiers jours, résolut de réclamer sa liberté. Dans une lettre écrite en français, il déclarait à la comtesse qu’à la façon dont il était traité, 1l voyait bien qu'il ne plaisait pas; cela rendait impossible pour lui, dans cette maison, la considération dont tout éducateur doit être entouré. Cependant il ne devait pas être rendu responsable

1. Fichte’s Leben, 1,1, 5, p. 119. — 2. Ibid., p. 120-126. — 3. Jbid., p. 126.

de la mauvaise impression qu'il avait produite ; on lui reprochait de . n'être pas « enjoué »; il avait cependant cette égalité d'humeur qui est indispensable au bon pédagogue. On ne pouvait l’accuser de tromperie ni sur ses aptitudes, ni sur ses connaissances; il avait donc, en ce qui le concernait, tenu ses promesses; et il réclamait un dédommagement pour son dérangement. La comtesse essaya bien de le placer, sans même le consulter, chez des amis, mais Fichte refusa énergiquement de se laisser traiter, sans son consentement, comme un « vêtement passé de mode qu'on vend à des gens qui acceptent de le porter »; il entendait prendre l'entière liberté de ses résolutions et il exigeait comme un droit, une indemnité.

Peut-être la comtesse eût-elle accepté qu'on fît appel à sa générosité; peut-être eût-elle accordé volontiers une aumône; mais Fichte parlait de ses droits et réclamait des dommages-intérêts; elle trouvait le procédé impertinent. Elle refusa. Fichte lui fit savoir par son médecin, un allemand avec lequel il s'était lié, que si elle tardait davantage, il l’assignerait devant les tribunaux. Devant cette menace, la comtesse finit alors par céder, elle versa l'indemnité ?. Ayant son existence assurée pour quelque temps, Fichte prit une grande résolution : aller à Kôünigsberg et faire la connaissance de Kant. Il comptait rester à Kôünigsberg jusqu'à la Saint-Michel, y étudier à fond la philosophie kantienne, mettre tout en œuvre pour donner à son esprit un nouvel et libre élan.

Cependant, après l'humiliation qu'il avait subie chez la comtesse Plater, Fichte ne voulait pas quitter Varsovie sans y avoir remporté un succès personnel. [l résolut de prononcer, le 25 juin, un sermon ‘.

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