‹ Fichte et son tempsChapitre 41 sur 232 · Fichte’s Leben, I, 1, 5, p · texte numérisé non relu

Fichte’s Leben, I, 1, 5, p

extrémité; mais à l'heure où, pressé par le besoin, il se fût sans doute résolu, quoi qu'il lui en coutât, à courir de nouveau la chance d’un préceptorat, il apprit que la place était prise; il ne lui restait qu'une ressource, revenir dans son pays pour essayer d'y trouver les moyens de vivre. Cependant sa bourse était vide; pour couvrir les frais du voyage, Fichte se voyait dans la nécessité de contracter un emprunt, mais à qui? Kant était la seule personne à laquelle son orgueil lui permît de confier l’aveu de sa pauvreté, aveu toujours si pénible pour lui, qu'au moment d’aller faire sa demande Fichte sentit le cœur lui manquer; et il écrivit à Kant ce qu’il n'avait pas eu le courage de lui dire en face? :

« Pardonnez-moi, Monsieur, je vous prie, si je préfère m'entretenir avec vous par écrit plutôt que de vive voix... Ma résolution, en quittant Varsovie, d'aller à Künigsberg au lieu de rentrer directement en Saxe a été sans doute intéressée : par là, je voulais satisfaire mon besoin d'exprimer une partie de mes sentiments à l’homme à qui je dois toutes mes convictions et tous mes principes, à l’homme à qui je dois mon caractère et jusqu'au désir d’en avoir un; je voulais aussi, autant qu’un si court espace de temps le permettait, me faire connaître avantageusement de vous pour ma future carrière; mais je ne pouvais pas prévoir que j'aurais un besoin si actuel de votre bonté; d’abord je me figurais, avec mes ressources, être à Kônigsberg aussi riche et plus riche qu’à Leipzig par exemple, ensuite, en cas d’absolue nécessité, je croyais en partant d’ici trouver une place en Livonie, grâce à un ami qui occupe à Riga d'importantes fonctions.

«Je crois devoir cette assurance et à moi-même, pour ne pas laisser à des sentiments qui viennent purement de mon cœur, même le soupçon d’être bassement intéressés, et aussi à vous, si la reconnaissance libre et sincère de celui que vos œuvres ont instruit et rendu meilleur a pour vous quelque prix*. »

Fichte racontait alors à Kant le métier qu'il avait fait depuis cinq ans avec tous ses déboires et toutes ses souffrances, l'espoir qu'il avait eu jusqu’à ces derniers jours d’en avoir fini avec les préceptorats, son vif désir de pouvoir poursuivre tranquillement des études trop tôt achevées et trop incomplètes, sans attendre que l’âge vint les rendre plus difficiles; et il continuait ainsi : « Ce but, je ne pourrai l’atteindre nulle part plus sûrement que dans mon pays. J'ai des parents qui sans doute ne peuvent rien me donner, mais chez

1. Fichte’s Leben, I, 1, 5, p. 130. — 2. Ibid., p. 131. — 3. Ibid., p. 131-132.

lesquels je pourrai vivre à peu de frais. Là, il me sera possible d'écrire, et ce séjour dans mon pays natal, la Haute-Lusace, surtout si je suis pasteur de village, ce qui serait, pour moi, le plus honorable et le plus facile, me permettra d’avoir jusqu’à mon âge mûr le complet loisir que je souhaite pour poursuivre mes travaux littéraires. Le mieux me paraît donc de rentrer dans mon pays, mais, pour y rentrer, l'argent me manque. Il me reste deux ducats, encore ne sont-ils pas à moi, car je les dois à mon logeur. Je ne vois donc pas le moyen de m'en tirer si je ne trouve quelqu'un pour m'avancer à moi, inconnu, les frais du voyage jusqu’au jour où, à coup sûr, Je pourrai les restituer, jusque vers Pâques de l’année prochaine; et, pour me les avancer en toute confiance, sur ma parole d'honneur, je ne connais personne à qui je puisse offrir ce gage sans crainte de me voir rire au nez, personne sinon vous, qui êtes un homme de bien. :

«J'ai pour maxime de ne jamais rien demander à quelqu'un sans avoir examiné si, les rôles supposés renversés, je ferais raisonnablement la chose que je demande; et, dans le cas présent, j'ai trouvé que, à supposer la chose matériellement possible, je la ferais pour celui que je pourrais croire sûrement animé des principes dont je suis réellement pénétré.

«Je crois si fermement qu'on peut réellement mettre son honneur en gage que, placé dans la nécessité d'assurer quelque chose sur mon honneur, il me semble que j'ai aliéné une partie de cet honneur ; et la profonde humiliation que je ressens alors est cause que je ne peux jamais faire de vive voix une proposition de cette nature, car Je ne veux personne pour témoin de cet aveu. Jusqu'au jour où j'ai rempli mon engagement, mon honneur me paraît réellement problématique parce qu'il est toujours possible à mon créancier de penser que je ne tiendrai pas ma parole. Je sais donc, Monsieur, que si vous répondiez à mon vœu, je penserai toujours à vous avec un profond respect et une profonde reconnaissance, mais pourtant aussi avec une espèce de honte; et je ne retrouverai le souvenir pleinement heureux d’une connaissance dont je m'étais promis de faire l’orgueil de toute ma vie que lorsque j'aurai tenu ma parole. Ces sentiments, je le sais, viennent du tempérament et non des principes; peut-être sont-ils mauvais, mais je ne peux les extirper, tant que la parfaite fixité des principes ne m'aura pas rendu ce complément superflu.

« En ce qui concerne mes principes et, pour ne m'en rapporter qu’à eux, si j'étais capable de ne pas tenir une promesse que je vous

aurais faite, je sais que je me mépriserais toute ma vie, que j'aurais, toute ma vie, la terreur de jeter un regard sur ma conscience et que, pour me délivrer des plus douloureux reproches, il me faudrait renoncer aux principes qui ne cesseraient de me rappeler et votre personne et mon déshonneur. Si je devais conjecturer de pareils sentiments chez quelqu'un, je ferais certainement pour lui ce dont il s’agit et je vois aussi clairement comment et par quels moyens, si j'étais à votre place, je pourrais me convaincre de l'absence chez moi de tels sentiments. Enfin — et cela je l'ajoute avec honte — si j'étais capable de ne pas tenir ma promesse, mon honneur devant le monde est aussi entre vos mains. Je compte écrire sous mon nom; je vous demanderai, si je dois m'en aller, quelques lettres de recommandation pour des savants. Ces hommes dont la bonne opinion m'aurait été ainsi acquise par vous, ce serait, je pense, votre devoir de les informer de mon infamie.

« Telles sont, Monsieur, les considérations qui m'ont poussé à vous écrire cette lettre. Par tempérament et par expérience, plus sans doute que par principe, je suis très indifférent à ce qui ne dépend pas de moi. Ce n’est pas la première fois que je me trouve dans des circonstances auxquelles-je ne vois pas d'issue; mais ce serait la première fois que je n'en pourrais sortir. La curiosité de voir comment les événements vont tourner, c’est tout ce que je ressens en pareille occurrence. Je prends simplement le parti que ma réflexion me montre comme le meilleur et j'attends ensuite avec tranquillité. Je le puis ici d'autant mieux que je suis entre les mains d’un homme sage et bon. Mais d’un autre côté, j'envoie cette lettre avec un battement de cœur qui ne m'est pas habituel. Quelle que soit votre décision, je perds quelque chose de la satisfaction que j'ai eue à vous connaître. Si vous dites oui, je la retrouverai un jour, sans doute; si vous dites non, je ne la retrouverai, je crois, jamais...

« Je ne puis m'excuser, Monsieur, du ton qui règne dans cette lettre; un des caractères auxquels on reconnaît le sage c’est qu'on lui parle comme un homme à un homme. »

Fichte envoya cette lettre le 2 septembre, le 3 il reçut de Kant une invitation à dîner; 1l fut accueilli à bras ouverts; de l'emprunt il ne fut pas question, Kant se borna à dire incidemment à Fichte que, de quinze jours, il ne lui serait pas possible de faire à qui que ce fût une avance quelconque. Le 6, de nouveau, Kant fit appeler Fichte pour l’engager à vendre le manuscrit de son Essai d’une critique de toute révélation à l'éditeur Hartung; le pasteur Borowski

Page 1