‹ Fichte et son tempsChapitre 49 sur 232 · Philippson, op. cit. p. 222 et IV. p · texte numérisé non relu

Philippson, op. cit. p. 222 et IV. p

événements en spectateur indifférent; mais que lui, le disciple de Lessing et de Kant, lui, l’auteur de la Critique de toute révélation, prîit carrément parti pour le gouvernement du roi de Prusse contre l'auteur des Franches considérations, c'est ce qui peut étonner et ce qui ressort pourtant avec évidence de deux fragments inédits déposés à la Bibliothèque royale de Berlin. |

Le premier a pour titre : Zuruf an die Bewohner der preussischen Staaten veranlasst durch die freimüthigen Betrachtungen und ehrerbieligen Vorstellungen über die neuen preussischen Anordnungen in geistlichen Sachen. |

La précision du titre ne laisse pas de place au doute : il s’agit expressément d'une réponse à l’auteur des Franches considérations et le sens de cette réponse, d’ailleurs inachevée, ressort assez clairement du texte :

« Ce n’est point pour vous, déclare Fichte, pour vous, les amis éclairés de votre bon roi et de son gouvernement, qui acceptez ses ordonnances avec confiance en sa sagesse et en sa bonté et les examinez de bon cœur et sans préjugés, que j'écris ces pages, vous n’en avez pas besoin; à vous seuls je les remets qui avez entendu ou lu ces trompeuses représentations destinées, semble-t-il, à vouloir ravir son plus grand trésor, l’amour de ses sujets, au roi qui, sur le plus brillant des trônes, se croit pauvre sans cet amour, qui, à la tête d’un des plus puissants royaumes, s’estime faible sans leur confiance et dont le cœur préfère la vue d’un peuple heureux à celle de pays opprimés et de rivaux humiliés; à vous je les remets qui n'avez pas encore porté de jugement définitif, ou qui, si vous l’avez fait, ne l’avez pas fait de manière assez irrévocable pour n'être pas capables de pouvoir encore entendre et de réformer votre jugement final; à vous qui jugez sans passion et sans intérêt personnel... »

À ceux-là Fichte demande qu'ils l'écoutent comme ils souhaiteraient que le juge suprême les écoutât. [Il leur assure qu'il ne veut pas « assaillir leur cœur par des déclamations, tromper leur Jugement par l’art de la persuasion ou chercher par les émotions à soulever leurs passions, mais peser d'une main ferme raisons contre raisons ». Il leur demande « confiance », leur affirmant qu'aucun intérêt personnel ne guide sa plume, que le roi de Prusse lui est aussi étranger qu'aucun autre monarque de la terre, qu'il n honore en lui rien que le grand homme de bien. Étranger et depuis peu l'hôte des États prussiens, il doit repartir sous peu comme il est venu. Il ne connaît aucun des conseillers du roi ; il n'honore en eux

que le lustre dont les revêt le choix d’un tel monarque; il ne sait d’eux rien que ce qu'en peut savoir un homme qui ne récolte pas les anecdotes et qui ne cherche pas à s’introduire dans le secret des cabinets. Son nom ne sera divulgué à personne et la plume lui tomberait des mains s'il avait conscience qu’en la prenant la pensée d’un avantage personnel quelconque avait seulement un instant pu luire devant ses yeux. La question en litige était posée de telle sorte qu'il paraissait prendre parti contre des hommes qu'avec le public il révérait profondément et qui furent ceux dont les écrits avaient formé son esprit. Geux dont il soutenait la cause, il ne les connaissait pas et sa reconnaissance ne leur était point due. Peut-être le soupçonnerait-on de chercher la gloire? Mais devait-il se trouver un seul lecteur ignorant que les principes dont il cherchait à établir les fondements étaient de ceux que, depuis longtemps, les hauts cris du public dénonçaient comme insensés et qu'il suffisait de professer pour être traité d’imbécile et d'hypocrite…. Quoi donc d'autre pourrait pousser Fichte à prendre la plume que le pur amour de la vérité? Sans doute il ne garantissait pas à son lecteur que ces pages la continssent indubitablement. Qui donc a connu la vérité dans le cercle étroit qui l'entoure? Mais il lui garantissait que tout ce qu’il écrivait lui avait paru être la véritét. |

Le second document est intitulé : /deen zur Dedication an Prussens gereifle Bewohner. An denjenigen Theil des Publicums der noch unpartheïisch urtheilen kann; il porte en marge : homo sum, humani nihil a me alienum puto.

C'est une autre rédaction, sous un autre titre, du projet précédent; les idées sont identiques, l'expression seule diffère; encore se trouve-t-1l souvent des formules pareilles.

Fichte insiste toutefois davantage sur l'opposition de son attitude présente avec l’enseignement de ses maîtres. Le passage est à citer parce qu'il précise le sens de l'écrit, celui d’une polémique contre les Lumières. « Je prends parti contre des hommes qu'avec le public je révère, qui ont été mes maîtres; en pensant à eux je revois les heures bienheureuses où, dans leurs écrits, j'ai appris à penser, à chercher; ceux dont je prends le parti je ne les connais pas, je ne leur dois point de reconnaissance. En écrivant ces feuilles je m'expose. J'ai pour amis des hommes respectés que j'apprécie, à leur opinion près sur le présent sujet. Je perds leur amitié, si je suis reconnu pour l’auteur de ces pages.

1. Fichte, Nachlass., Packet XXIII, II (11) 4 Bogen 4° Mse. Titelblatt und 2 1/2 Spalte eigenhändig (voir Appendice I).

« Je La perds, car tu le sais, lecteur, l'accusation d’ignorance, d'inertie, de paresse est toute prête à marquer du fer rouge ceux qui ont une opinion différente de celle de nos Aufklärer. »

Et Fichte insiste encore sur tout ce qu’il va perdre pour montrer qu'en écrivant ces lignes il ne peut être poussé que par le seul intérêt de la vérité !.

Le troisième document est une préface (Vorrede).

Elle débute par un éloge du roi. « Sa plus grande jouissance sur le trône est d’être un homme qui considère comme le seul avantage de sa dignité royale d’être un bon père, un ami chaud et bienveillant, -un père pour ses sujets. Sa première pensée a été de les soulager, de faire l'abondance dans ses États; à la tête d’un puissant royaume, à l’époque où ses rivaux étaient dans le plus grand embarras, il leur tendit la main pour une alliance éternelle; il se distingue surtout parce que, dans le rang supérieur qu'il occupe parmi tous les mortels, 11 s'humilie modestement devant Dieu; enfin la religion lui est chère, il sent tout l’apaisement qu'elle procure et, dans son amour universel des hommes, il voudrait bien, par la jouissance de cette religion, rendre ses sujets aussi heureux qu'il l’est lui-même ». Un pareil monarque devrait être le plus aimé de son peuple; pourtant il ne l’est pas autant qu'on pourrait s’y attendre. Phénomène étrange, mais qu il est facile d'expliquer. |

« Son prédécesseur, Frédéric l’Unique, était grand autrement. Entraîné dans les guerres les plus dévorantes, dans une lutte sanglante avec les armées de l’Europe, avec les éléments, avec le sort pour conserver son royaume, son honneur, presque son existence, victorieux dans toutes ces luttes, son âme avait reçu par excellence l'élan pour les hautes vertus; il avait presque cessé d’être un homme pour prendre rang parmi les héros. Sa grandeur, qui en tant de choses éclatait aux yeux des peuples, brillait sans voiles; quiconque l’'approchait sentait la supériorité non du monarque, mais de l’homme. Incapable de tout acte arbitraire de despotisme, celui qui pouvait affirmer, sûr de ne pas être contredit par sa vie, qu'un roi est le premier serviteur de l'État, inspirait pourtant une terreur respectueuse; personne, autour de lui, n'osait manifester tout haut de mécontentement, mais on avait pleine confiance en ses vues... et la croyance en lui faisait la force de son gouvernement. Son successeur Frédéric-Guillaume brille mais d’une grandeur plus discrète. » Sans se lancer entre l’oncle et le neveu dans un parallèle qui appar-

1. Fichte, Nachlass, Packet XXIII, IL (11) 1 Bogen 4° Msc. 2 Seiten eigenhändig (voir Appendice IT).

tenait à l’histoire, Fichte montrait cependant que le roi actuel cherchait naturellement ses conseillers parmi les hommes dont la manière de penser s’harmonisait le mieux avec son humanité et sa douceur. « Quelle excellente occasion pour qu’une nation, habituée à l'illusion d’être régie par un demi-dieu et se voyant aux mains d’un prince qui aime trop l'humanité pour vouloir être plus qu'un de ses membres..., se permette de procéder à des enquêtes, à des censures et que chacun trouve que tout irait beaucoup mieux s'il était au gouvernail des affaires. » De plus le gouvernement prussien, conformément à son esprit de système, dut prendre certaines mesures qui, si salutaires qu’elles fussent pour l’ensemble, étaient onéreuses pour les individus. On avait espéré d’un nouveau règne des allégements. On en obtint, mais tel se trouvait moins déchargé que son voisin, moins qu'il ne l'avait espéré. C’est lui, et lui seul, qui aurait plutôt voulu être entièrement libéré du fardeau commun. Principalement enfin Frédéric, qui aimait et honorait les sciences et les arts, semblait n'avoir jamais goûté les félicités que la religion procure à ceux qui la respectent sincèrement ; son indifférence en matière de religion s'était communiquée à une certaine classe de ses sujets. La science se développait, le feu de la recherche excitait dans les cerveaux des savants une fermentation salutaire qui aidait à répandre la lumière à travers toute l'Europe; mais comme, pour chaque bien, l’abus est tout proche de l’usage, la liberté dégénéra en licence et des résultats qui ne devaient servir qu'à titre de préparation et d'indications pour des recherches ultérieures passèrent pour définitifs, des propositions qui ne pouvaient appartenir sans dommage qu’à un cerveau clair et très cultivé furent répandues dans l'instruction populaire; le peuple fut égaré et détourné de son chemin d'autrefois, le seul qui le conduise droit... et mené dans les déserts arides.

« Frédéric-Guillaume lui-même, trop prince pour ne pas vouloir remplir tous ses devoirs de prince, trop père de son peuple pour ne pas veiller sur lui, encore par delà Le tombeau, mit un frein à cette licence; aussi quelques-uns, se croyant frustrés des trésors de l'esprit (qu'ils ont eu tant de peine à gagner), crient très sérieusement à l’asservissement des consciences, et mille autres crient à leur suite pour faire, eux aussi, quelque chose en attisant la flamme, par Simple mode et sans savoir proprement de quoi il est question.

« De là tant de feuilles volantes où, en plein milieu de son peuple, sont blâmées les institutions du plus sage et du meilleur des rois. L'existence même et la libre circulation de ces écrits est d’ailleurs

le meilleur démenti à ces doléances : où règne cet esclavage d'esprit tant dénoncé, où règnent ces sombres desseins, on ne tolère pas de tels écrits, et l’homme politique qui a peur de la lumière les écrase dans l’œuf, à n'importe quel prix. »

C'est ce blâme, cet exposé falsifié des ordonnances, et non pas les ordonnances elles-mêmes qui sont faites pour creuser un abîme entre le meilleur des rois et son peuple; et Fichte déclare que la Prusse, il a pu s’en rendre compte, est encore le pays où il y a le plus d'amour pour la monarchie; le plus d’attachement au gouvernement, où la louange l'emporte sur le blâme, la confiance sur la peur.

« Maïs ce qui ne s’est pas encore produit peut se produire, et ce qui se produit sûrement, c’est que ceux que visent spécialement ces ordonnances, plus mécontents, mettent par conséquent plus de mauvaise volonté à y obéir.

« Et voilà, déclare Fichte, ce que je voudrais contribuer àempêcher, du moins dans la voie où je pourrais peut-être faire quelque chose, je veux parler de ce qui concerne les nouvelles ordonnances sur les affaires ecclésiastiques. L'auteur de l'ouvrage intitulé : Libres considérations se flatte lui-même d'avoir dit les choses comme elles n'avaient jamais encore été dites; et je sais qu'ici et là elles ont fait profonde sensation, qu'ici et là elles ont au moins troublé des esprits jusqu'alors bien pensants. |

« Le réfuter, c'est donc réfuter l’orateur actuellement le plus puissant parmi les adversaires de ces ordonnances.

« 51 l’auteur croit avoir des raisons légitimes de combattre ces ordonnances et de publier le résultat de ses recherches à cet égard, d'inviter les patriotes prussiens à mettre son ouvrage entre les mains du roi, je crois avoir autant et d'aussi bonnes raisons de faire connaître les résultats de mes recherches et de les mettre entre les mains du public.

« Il fonde son droit sur sa qualité d’étranger!, d'homme, de savant; libre à sa conscience... Moi aussi je suis étranger, comme il se nomme... Et, en tant qu'homme, je me sens précisément appelé à soutenir ce qui me paraît être une affaire pressante pour l'humanité, comme lui se croit sollicité de soutenir ce que lui paraît une affaire pressante.

« Je suis savant et théologien, et de quel droit je m'attribue ces deux titres, celui-là en décidera qui est à la fois l’un et l’autre, quand il aura fini de lire mon écrit. Comme savant et comme théo-

1. On se souvient que le livre, signé Villaume, venait de Francfort, ville libre.

logien, je sens plus fortement que quiconque l'obligation de diriger tout notre savoir vers le but suprême et d'éviter, autant qu'il est en mon pouvoir, qu'il ne s'égare dans de mauvaises directions. En tant que chrétien enfin — qualité que l’auteur en question ne peut s’attribuer et que j'apprécie plus que tous les titres du monde, que toutes les grandeurs, que toute la gloire, parce que je pense le demeurer encore, une fois que tout le globe terrestre aura disparu, consumé dans les flammes, une fois que tous les royaumes. toutes les couronnes auront été anéantis, une fois que tout aura été renouvelé, — j'ai la sainte obligation de contribuer à maintenir intact l'honneur du Christianisme, de faire appel et de jeter les hauts cris quand sa cause me paraît en danger, quand des ordonnances que le Seigneur veillant sur son Église avait peut-être conçues dans la toute-sagesse de son plan, paraissent sur le point d’être battues en brèche. Non sans doute qu'elles puissent l'être (le Seigneur qui protège son Église saura la conserver em dépit de toutes les machinations), mais parce que mes efforts font peut-être partie de son dessein.

« Ma recherche concernant la légitimité et la sagesse des nouvelles ordonnnances prussiennes sur les affaires ecclésiastiques se divise en trois questions que voici : Que sont les protestants, quelles sont les obligations d’un prince protestant à leur égard? Supposé que ce prince n'ait pas d'obligations particulières, que lui conseilleraient la sagesse et la bienveillance? et une fois ces bases assez profondément établies nous pourrions alors seulement en venir à répondre à quelques-unes des objections les plus spécieuses de notre auteur‘. » Es

Le texte de ces documents, que nous avons tenu à citer presque intégralement, ne permet pas de croire, comme le soutient Hermann Fichte dans la biographie de son père, et, à sa suite, Noack dans le livre écrit à l’occasion du centenaire de la naissance du philosophe, qu’il y ait, dans ces projets d'ouvrage, une intention ironique, ou un essai de parodie. Le sens en est trop explicite et l'accent trop convaincu. Quand Fichte défend la « légitimité » et la « sagesse » des ordonnances, quand il prétend réfuter dans l’auteur des Franches et libres considérations l’orateur le plus puissant des adversaires de ces ordonnances, au risque de paraître renier ses anciens maîtres, au risque de perdre l'amitié de ceux auxquels il doit tout et qu'il respecte le plus, il parle en homme auquel s'impose un impérieux devoir et c'est ce qui ressort sans conteste

1. Fichte, Nachlass., Packet XXIII, IL (11) 1 Bg. 4° 4 ss Msc. eigenhändig (voir Appendice II).

des deux premiers documents où il explique les raisons qui le poussent à écrire. « Il ne connaît, dit-il, ni le roi, ni ses conseillers, il n'attend rien d'eux et la plume lui tomberait des mains, s'il avait conscience que la pensée d’un avantage personnel quelconque avait. seulement un instant pu luire devant ses yeux. » On ne peut le soupconner de chercher la gloire; il soutient une cause qui a l'opinion contre elle, qui vaut à ses défenseurs l'accusation d’obscurantisme et d'hypocrisie. Il faut donc admettre que le seul et pur amour de la vérité le pousse, qu'il s'incline devant la voix de sa conscience.

Ce que sa conscience lui dicte, Fichte d’ailleurs n’en fait pas un mystère. Il se sait, « comme savant, comme théologien, comme chrétien, la sainte obligation de contribuer à maintenir intact l’honneur du Christianisme, à pousser un cri d'alarme quand sa cause lui paraît en danger ». ;

Et elle lui paraît en danger par la faute de l’Aufklürung, de la philosophie des lumières, qui, sous prétexte de rationalisme, avait vidé la religion chrétienne de tout son sens mystique et vraiment religieux pour aboutir au plus médiocre, au plus plat, au plus irréligieux des déismes. Fichte s’en rapportait à cet égard à la façon dont Lessing, le premier maître de sa pensée, traitait « ces prêtres nouveau style ».

N'était-ce pas déjà d’ailleurs en manière de protestation contre ce que Lessing avait appelé du « bousillage » religieux, n’était-ce pas déjà contre l’œuvre de « rapiéçage » de ces « demi-philosophes » en mal de réformer le vieux Christianisme et d’y substituer un « Christianisme raisonnable » !, que Fichte avait écrit sa Critique de toute révélation? Faut-il donc, comme on en était tenté d’abord, s'étonner si, en présence de ces dévergondages spirituels, Fichte avait cru voir dans l'effort de vulgarisation philosophique des Lumières un « abus de la liberté » voisin de la «licence », destiné à « égarer le peuple du droit chemin » et dans les édits religieux de Wôüllner, expressément dirigés contre cette philosophie, la main du Seigneur, son souci de veiller ax salut de l'Église et de la conserver intacte en dépit de toutes les machinations. Faut-il s'étonner si, confondant sans doute la cause qu’il défendait avec la cause même du Christ, etse félicitant de rencontrer enfin sur le trône un roi à qui la religion était chère, Fichte vit dans les ordonnances de Wüllner une affirmation des tendances religieuses du nouveau règne et crut

1. C. C. Redlich, Lessing's Werke, Berlin, Hempel 20'* Theil, Erste Abth. An Karl Lessing, Wolfenbütt., d. 2. Feb. 1774. N° 319, p. 572.

devoir approuver une intervention de l'État si conforme aux véritables intérêts du Christianisme ?

N'est-ce pas le même Fichte qui un jour fera de l'intervention de l'État la condition nécessaire de l'établissement de la justice sociale?

La surprise est ailleurs. Celui qui, à la fin de 17911, avait médité les projets qu'on vient de lire et se posait en défenseur des fameux décrets, écrivait, quelques mois après, un Discours pour revendiquer la liberté de penser auprès des princes qui l'ont opprimée Jusqu'ici, pamphlet délibérément révolutionnaire, singulièrement violent de ton, où l’auteur qui, peu avant, proclamait la légitimité et la sagesse des édits sur la religion et la censure, réclamait âprement maintenant, comme un droit inviolable, inaliénable, la liberté illimitée de penser et d'écrire.

Que s’était-1l donc passé dans l'intervalle qui pût expliquer un pareil revirement chez un homme dont la sincérité ne peut être mise en doute? Simplement ceci.

À l'heure même où Fichte se proposait de défendre les ordonnances royales sur la religion et la censure, à la fin de l’année 1791, Fichte demandait le visa pour la publication de son manuscrit de la Critique de toute révélation ; quelques semaines plus tard, au commencement de janvier, il reçut la réponse; le visa lui était refusé. Examiné par le doyen de la Faculté de théologie de Halle conformément à l'esprit des édits, l'ouvrage de Fichte avait paru d’une orthodoxie douteuse; on lui reprochaiït en particulier de prétendre qu'il était impossible de tirer des miracles la preuve de la divinité de la révélation, qu'il était nécessaire de tirer cette preuve uniquement du contenu même de la révélation?.

Ce fut le pasteur Schulz qui annonça la mauvaise nouvelle à son jeune ami en lui exprimant sans doute son vif déplaisir de la mesure qui le frappait, mais en lui déclarant avec franchise qu'elle ne lui

1. Fichte’s Leben, I, 1, 5. p.147. Dans la correspondance de Fichte avec Theodor von Schôün on trouve des allusions aux écrits concernant les ordonnances dans deux lettres du 21 avril et du 21 mai 1792, ce qui pourrait laisser croire que les Fragments de Fichte datent de cette époque et non de la fin de 1791, comme le suppose le fils de Fichte. Mais le ton de ces allusions n’est plus, comme les Fragments, favorable aux décrets; il atteste de la part de Fichte un changement d’attitude qu’explique d’ailleurs la censure infligée à la Critique de toute révélation, que Fichte annonce à Schôn dans un post-scriptum du 23 janvier à la lettre du 12 janv. 1792 (Aus den Papieren des Ministers Theodor von Schün, I. Anlagen B, 2, p.:13).

D'autre part, dans une lettre du 16 février, Fichte déclare à Schôn que l’auteur de Pouvrage sur les Ordonnances prussiennes en matière de religion doit être Campe. Fichte s'était donc occupé de cet ouvrage avant avril 1792 et on est conduit à admettre qu’il avait alors déjà écrit ses Fragments depuis quelque temps.

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