Fichte’s Leben, I, 1, 5, p
2. A la foire de Pâques 1792 elle était épuisée et, dès le 30 septembre, Fichte écri-
vait à son ami Theodor von Schôün qu'Hartung lui demandait d’en faire une seconde
édition (Aus den Papieren des Ministers Theodor von Schôn, I. Anlagen, B. 8, p. 33.
et suiv.). Cette seconde édition, Fichte la dédia au prédicateur en chef de la Cour,
D. Franz Volkmar Reinhard, qui lui avait demandé de revenir en Saxe; il lais-
sait entendre qu’on lui trouverait une place. À quoi Fichte avait répondu qu'ik
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que cent autres qui n’ont pas eu moins de talent que lui étaient demeurés ensevelis sous le grand flot du monde et avaient été forcés de lutter la moitié de leur vie pour se faire seulement connaître, pourquoi lui, dès ses premiers pas, obtenait-il un incroyable succès? N'’était-ce pas pour celle qui l'attendait en Suisse avec une tendressé inquiète, n'était-ce pas pour qu'il pût lui revenir enfin digne d’elle »? C’est ce que se demandait Fichte!.
Et, à ce moment même, lui arrivaient de Zurich des nouvelles meilleures; après quelques concessions et quelques sacrifices faits à ses créanciers, Rahn avait gagné son procès, recouvré une partie de ses fonds et, par des placements heureux, reconstitué à peu près sa fortune. Jeanne pouvait de nouveau laisser parler son cœur sans faillir à son devoir; de nouveau elle pouvait offrir à son fiancé l'indépendance qu’elle avait toujours rêvée pour lui. Elle lui rappela leur engagement. Fichte cette fois ne refusa pas; il avait maintenant des titres qui lui permettaient de revenir à Zurich « sans déshonneur ».
Il n’était pas non plus sans quelques ressources. Le succès de son livre, les honoraires épargnés pendant son séjour à Krockow lui avaient permis d’amasser un petit pécule. Enfin la tension de ses rapports avec sa mère avait cessé depuis quelque temps déjà, comme le prouve une lettre adressée. de Krockow « à ses chers parents », dans laquelle il parle du regret qu’il a de ne pouvoir espérer la visite d’un des siens, de la satisfaction qu'il éprouve à voir que ses économies actuelles lui permettent, après avoir payé ses dettes (qui s'élèvent en plusieurs lieux de la terre plus haut qu'on ne pourrait croire ?), d'accomplir le saint devoir d’adoucir, au moins en quelque chose, le sort de ses parents aimés.
Fichte n'avait donc plus à redouter de difficultés de la part de sa famille. Dans ces conditions rien ne s'opposait alors à son mariage, pas même cette hésitation d’un moment, cette crainte d’aliéner sa liberté dont il avait fait l’aveu à son frère (lettre du 5 mars 1791). Le 5 mai 1793, deux ans jour pour jour après cet aveu, il écrivait à Jeanne :
serait heureux de la moindre situation dans son pays natal, mais qu’actuellement il avait besoin de loisir pour la tâche philosophique qu'il s'était assignée, et qu’il tenait à rester « inconnu dans le monde ». Le temps était passé où Fichte, dénué de tout, sollicitait, sans l’obtenir, une bourse pour achever ses études. Maintenant qu’il s'était fait un nom, on était fier de le revendiquer comme compatriote, on réclamait son concours. Voir W. Kabitz. Studien zur Entwicklungsgeschichte der Fichteschen Wissenschafislehre. Beilagen, 11, Briefentwurf von Fichte an den Ober-Hofprediger, D. Franz Volkmar Reinhard, p. 23-24. k
1. Fichte’s Leben, 1, 1, 5, lettre de Fichte à sa fiancée du 5 mars 1793, p. 151.
2. Weinhold, Achtundvierzig Briefe von J. G. Fichte und seinen Verwandten, 6, p. 24.
« En juin, en juillet au plus tard, je serai près de toi... Dieu! quelle félicité tu me prépares à moi indigne! Je tiens pour perdus tous les jours de ma vie que je passe sans être entièrement à toi. Je ne vis plus et ne veux plus vivre que pour l'instant où je me donnerai tout à toi et où je te dirai : Je ne veux plus être à moi, je veux être enfin tout à toi, je veux l'être autant qu'un mortel peut être à une mortelle; je ne veux vivre que pour les jours suivants où mon âme, seule et abandonnée, ne cherchera plus, sans la trouver, l’âme sœur, pour ne faire qu'une avec elle et se fondre en elle; que pour le jour où je n'existerai plus seulement à moitié, comme aujourd’hui, mais où j'existerai tout entier!. »
Et, comme Jeanne avait dit à Fichte tout ce qu'elle attendait de la vie en commun avec lui pour son perfectionnement à elle, Fichte ajoutait :
« Tu veux prendre modèle sur moi? Mais de tout ce que je pourrais te donner tu n'as pas besoin; c’est moi, au contraire, qui ai grandement besoin de ce que tu dois me donner. O toi, bonne âme, verse dans mon cœur, bouillant sous la froideur de mon visage, cette paix à laquelle mon repos aspire; vérse-moi, dans mon zèle ardent pour perfectionner les hommes, mes frères, cette douceur et cette bonté qui gagnent les cœurs ?. » |
En attendant le moment de revoir Jeanne, Fichte formait de grands projets; et 1l déclarait tout net que son ambition, ou plutôt son orgueil, était de payer par des actes sa place au sein de l'humanité, de faire que son existence fût de conséquence éternelle pour les hommes et pour le monde entier des esprits?.
À la fin de mars, pendant la semaine de Pâques, Fichte quittait la maison du comte de Krockow, où il avait passé près de deux années si heureuses, et reprenait le chemin de la Suisse. En passant à Berlin, il crut de son devoir, au moment où il allait quitter l'Allemagne pour toujours peut-être, de prendre congé de Kant, son maître et son bienfaiteur. Le 2 avril il lui écrivait une lettre où, sans le fixer d’ailleurs sur le but de son voyage, il lui annonçait qu'il ne le verrait sans doute plus en ce monde (Kant avait alors soixante-neuf ans) et lui adressait un dernier adieu, non sans un douloureux battement de cœur, avec les larmes aux yeux; du moins réclamait-il la permission de lui écrire des lointains pays où ül se rendait, non pour lui dire, ce qui éternellement ne changerait
1. Fichte’s Leben, I, 1, 5; lettre du 5 mars 1793, p. 149-150.