‹ Fichte et son tempsChapitre 59 sur 232 · CL ND · texte numérisé non relu

CL ND

qu'il lui ait écrite pendant cette absence de trois années, une lettre: où, tout à la joie de revoir et d’épouser, après une si longue attente, la femme si longtemps désirée, il laissait librement s’épancher ses sentiments.

« Quand tu recevras cette lettre, vingt-quatre heures peut-être ne se passeront pas sans que j'aie le bonheur et la joie suprêmes d'être près de toi pour ne te plus quitter jamais. Ah! quelle heure ce sera; et quelles journées seront celles qui vont suivre! Sois bénie, bienfaitrice de mes jours; le fugitif toujours errant que je suis va enfin trouver dans tes bras le repos, la félicité, la pleine satisfaction des exigences de son large cœur... Qu'’ai-je fait pour mériter le plus grand bonheur qui puisse échoir à un mortel, celui d’avoir dans le chemin de la vie une compagne tendre, intelligente, et bonne alors. que tant d’autres, qui valent mieux que moi, ne l’ont pas? Maître et. souverain justicier de la destinée humaine, je me remets entre tes mains, plein de reconnaissance, fais de moi ce que tu voudras. Je: crois, cher ange, que toutes les joies sur le chemin de la vie ne sont. que des encouragements pour de nouvelles épreuves, pour de nouveaux labeurs. Je n’ai pas mérité ce que je reçois maintenant de ta main, Je me connais assez bien et assez à fond pour le dire. Si ce n’est pas en récompense de mes labeurs passés, c'est donc en vue de mes futurs labeurs que tu m’es donnée. Moitié de mon âme, aussitôt que nous nous reverrons, nous scellerons l’'indéfectible alliance de la vertu; nous serons l’un pour l’autre le bâton d'appui qui soutiendra nos pas; si l’un de nous s’oublie, l’autre le rappellera à lui-même et l’admonestera.

«Ah!je suis comme savant exposé à tant de tentations et souvent, à certains moments, je suis si faible! Car, il faut que je te le dise, j'ai le ferme dessein d’être un homme de bien dans toute l’acception du mot, et pour l'être j'aurai souvent besoin de ton aide. Nous aurons à ce sujet certaines choses à nous dire. Je sais que ton cœur n’aime pas moins la vertu que le mien, mais ton espritest plus posé et moins emporté. Tu auras souvent besoin de jeter de l’eau sur mon feu.

«Samedi soir je serai à Schaffhouse, j'y trouverai une lettre de toi, je la lirai très probablement à l'heure où tu liras celle-ci; j'y trouverai des indications précises sur le lieu où je te rencontrerai. Dimanche... mais assez de tous ces détails, dimanche soir je te verrai, je verrai aussi notre père à tous deux et je recevrai de sa bouche l'assurance qu'il veut bien de moi pour fils!. »

1. Fichte’s Leben, I, 1, 5, lettre du 5 mars 1793, p. 154-155.

d | de FICHTE ET KANT. | 157

La rentrée de Fichte à Zurich eut lieu le 10 juin 1793. Ses amis fêtèrent son retour, accueillant avec une joie profonde l'annonce de son prochain mariage. Aussitôt ses fiançailles devenues officielles, dès le 22 juin, Fichte eut la pensée touchante d'écrire à Klopstock, oncle de Jeanne, pour lui faire le portrait des vertus de sa nièce.

La manière sans doute trop flatteuse dont on avait présenté Fichte à Klopstock fournissait au jeune philosophe une occasion d'exprimer au seul homme qui, dans les années de sa plus tendre enfance, eût arraché à ses yeux des larmes, eût éveillé en lui le sens des choses supérieures, le sens de la moralité, une reconnaissance qu'autrement et dans les conditions ordinaires de la vie terrestre, il eût probablement gardée à jamais secrète !. |

« Grand et excellent homme, écrivait-il, ah! si vous connaissiez la fille de votre sœur, celle qui porte dans ses veines le sang des Klopstock? Ah! si vous pouviez savoir sur elle ce que ses concitoyens, ce que ses amis, Ce que son père savent, ce que moi je sais, vous la béniriez du plus profond de votre cœur, de ce cœur qui embrasse l'univers; vous la béniriez comme vous n'avez peut-être béni personne depuis votre Méta; et il croirait avoir aussi sa part dans cette bénédiction, l’heureux mortel qui subordonne tous les avantages qu'il aurait jamais pu obtenir en luttant toute sa vie pour une vérité capable d'améliorer les hommes au seul avantage d’avoir été choisi par elle?. »

1. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., XVIII, Fichte an Klopstock, Zürich d. 22. Juin 1793, p. 503.

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