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Dans deux fragments inédits que nous avons cités

subir l'influence — car sa Théorie du Droit, qu'il publie l'année suivante, en 1796, sous la forme dogmatique où elle se présente, semble pourtant une réponse à l'accusation de Schiller; elle s’ef- . force d'établir comment, à l’intérieur même de la philosophie critique, on peut, sortant du formalisme, réhabiliter la nature et y voir l'instrument de la liberté.

Mais la Théorie du Droit est autre chose encore qu'une réponse à Schiller, elle est aussi une polémique contre les théoriciens du droit alors les plus réputés, qui, appuyés sur le kantisme, fondaient le droit sur la morale, contre les Hufeland et les Schmid; enfin, là où elle est le plus originale, quand elle établit l’autonomie du droit et fonde sa réalité sur la nécessité de l’organisme social, de l’être collectif, elle systématise des idées encore mal élucidées qui devaient renouveler les doctrines juridiques régnantes, elle est la consécration des efforts plus ou moins impuissants de Maimon, de Erhard, de Reinhard pour sortir de l’ornière traditionnelle et réagir, au nom de la philosophie réelle, contre la philosophie conceptuelle du droit. Bref, nous croyons avoir démontré que la Théorie du Droit de Fichte, tout en constituant un anneau essentiel dans le développement de son système, répond en même temps à des préoccupations de circonstance. |

Avec l’année 1798-1799 survient l'accusation d'athéisme. L'article sur le Fondement de notre croyance en une divine Providence qui sert de prétexte à l'accusation est écrit à la demande de Forberg et pour répliquer à son propre article sur le Développement du concept de la Religion. Mais l'accusation, en réalité, a des causes plus profondes; elle est l'aboutissement de la longue et opiniâtre campagne du journal des défenseurs « du trône et de l'autel », de l’Eudæmonia, contre le « jacobinisme » de Fichte. Nous avons eu sous les yeux ce recueil si rare, nous avons pu démontrer, grâce à lui, que l’Appel au public et la Justification juridique sont la riposte véhémente de Fichte aux menées perfides de ses ennemis mortels. Et les Rappels, Réponses, Questions — leur nom l'indique assez — sont à leur tour une réplique aux principaux contradicteurs de Fichte dans le grand débat provoqué par l'accusation, à Heusinger, à Dedekind, à Eberhard, à Jacobi, à Reinhold.

Nous arrivons à l’année 1800. — Fichte persécuté, en exil, s'est réfugié à Berlin. Le premier ouvrage qu'il publie, pour rentrer en scène, la Destination de l'homme, est l'annonce d'une

nouvelle lutte, contre le Romantisme cette fois. Pourtant, le Romantisme était né en quelque sorte sous l'égide de la Théorie de la Science. Nous avons consacré tout un chapitre à l'établir et à faire voir comment Frédéric Schlegel et Novalis avaient commencé par être des disciples authentiques et enthousiastes de Fichte. Mais rapidement, sous l'influence du vieux Jacob Bœhm et du physicien Ritter, le Romantisme, avec Novalis, avec Schleiermacher, puis avec Schelling, avait dégénéré en mysticisme et en naturalisme. C'est au Romantisme sous cette nouvelle forme, au Romantisme accusé de trahir la bonne cause que Fichte vient de jeter le gant. Voilà pourquoi la Destination de l'homme a mérité la haine des romantiques et les attaques de Schleiermacher.

Faut-il à cette même date rappeler en passant les pamphlets contre Reinhold et contre Nicolaï? Faut-il rappeler ce projet d’un Institut critique sur lequel nous avons cru devoir insister parce que nous avons pu nous procurer des documents inédits sur un épisode mal connu de la vie de Fichte et parce qu'il marque le début de la scission entre Fichte et les romantiques, mettant dans une si curieuse lumière les premières rivalités entre Fichte et Aug. W. Schlegel, Tieck, Schleiermacher.

Nous n'insisterons pas non plus, pour l'instant, sur cet audacieux État commercial fermé, livre d'actualité s’il en fut, qui répondait aux préoccupations les plus urgentes du moment, au conflit du mercantilisme et du libre-échangisme, et en trouvait la solution . dans la doctrine économique de la Révolution française.

Mais voici apparaître, toujours à la même époque (1800-1801), le grand débat philosophique du temps, Fichte contre Schelling, le maître contre son disciple et son « commentateur ». Désormais toutes les expositions nouvelles de la Théorie de la Science, tous les développements qu’elle présentera auront pour unique objet de répondre aux expositions et aux développements de la Phulosoplie de la Nature. Contre le Dogmatisme ressuscité de Schelling, Fichte défend, avec une àpre ténacité, les principes de la Critique. On s’est laissé souvent prendre aux apparences, on a parcouru d'un regard superficiel ces expositions, si difficiles à entendre, de la Théorie de la Science, qu'à partir de 1800 Fichte multiplie. Surpris du contraste qu'elles offrent pour le contenu et pour l'expression avec la théorie fondamentale de 1794, on s'est empressé — trop vite — de conclure à l'existence d'une seconde philosophie qui serait le reniement de la première, comme si un

esprit de la trempe de KFichte pouvait se contredire si grossièrement, comme si lui-même n'avait pas déclaré que sa nouvelle exposition n'apportait pas le moindre changement à son système primitif.

On n oubliait qu'une chose, la eu de Schelling et de Fichte. Il suffisait de lire attentivement la série des ouvrages de Schelling parus de 1801 à 1809 et de les confronter avec les Expositions et les Lecons de Fichte de 1801 à 1813 pour se convaincre que l’auteur de la Théorie de la Science était demeuré fidèle à luimême.

Parce que Fichte posait de nouveaux problèmes dans de nouveaux termes, Schelling, de son vivant déjà, l’accusait d’avoir changé de philosophie pour prendre la sienne. L'accusation subsiste encore; mais s’il l'avait fait, c'était à dessein et pour Les besoins de sa polémique contre la Philosophie de la Nature. En réalité, loin de renier ses principes, il les affirmait avec plus d'énergie que jamais, ne cessant de lutter pied à pied pour défendre l'esprit de la Critique contre les prétentions du néodogmatisme de Schelling.

Nous croyons avoir fourni cette preuve d’une manière qui ne laisse place à aucun doute.

Ainsi l'Exposition de la Théorie de la ee. de 1801 répond à l'Exposition de mon système de Philosophie de Schelling (1801); au Bruno et à l'Exposition ultérieure du Système de Philosophie de 1802 réplique la Théorie de la Science de 1804; les Traits caractéristiques du temps présent de 1804-1805, les Leçons de mai 1805 sur l'Essence du savant et ses manifestations dans le domaine de la liberté ont été suscités par les Leçons sur la méthode des Études académiques, professées par Schelling à Iéna en 1802 et éditées en 1803. En 1804 Schelling publie un petit traité intitulé : Philosophie et Religion et, dans l'hiver de l’année 1805-1806, Fichte ouvre son cours sur l'Enseignement de la Vie bienheureuse ou Théorie de la Religion, qui reprend le même problème et répond aux accusations proférées par Schelling contre la T'héorie de lu Science. Quand, après les années sombres de l'invasion et de la défaite, une fois la paix restaurée, Fichte remonte dans sa chaire, il poursuit encore sa campagne contre Schelling dans ses lecons sur les Données de la conscience de 1810.

Enfin, dans les derniers cours de 1812-1813 sur la Théorie de la Science, sur la Logique transcendantale, dans son second cours sur les Données de la conscience, dans ses leçons sur la Théorie de

l'Etat, il combat les idées que Schelling avait soutenues en 1809 dans ses Aecherches philosophiques sur l'essence de la Liberté humaine.

À chacun des moments de cette longue polémique, l'attitude de Fichte est toujours la même; il reprend le problème posé par Schelling et il le résout contre les prétentions de la Philosophie de la Nature par un retour à la Critique; il n'emprunte à Schelling sa forme et jusqu'à ses formules que pour le suivre et l’attaquer sur son propre terrain.

Si, comme on a dit, le chef-d'œuvre c'est l’œuvre de circonstance qui dure éternellement, nous croyons avoir montré que le mot s'applique exactement à l’œuvre de Fichte, et nous espérons du même coup avoir justifié la méthode monographique que nous avons suivie dans le présent ouvrage.

Nous avons divisé la vie de Fichte en un certain nombre d'actes ; dans chacun de ces actes, conçu comme un drame à part, nous avons fait entrer l'œuvre de tel des maîtres de Fichte, ou de ses contemporains; tels ou tels événements qui ont exercé sur son existence ou sur sa philosophie une influence manifeste. Nous rencontrons, par exemple, les Anfi-(roeze de Lessing, le mouvement d'enthousiasme puis de réaction que provoqua en Allemagne la Révolution française, en particulier le livre de Rehberg: les doctrines de Jacobi, de Reinhold, de Maimon, de Schulze avec leurs objections à la Critique de Kant; par exemple encore tous les incidents des Universités d'Iéna et de Berlin avec leurs Ordres d'Étudiants, avec leur Sénat académique‘; la campagne de l'Eudzæmonia; Schiller et son esthétique; Schelling et le Romantisme; les théories contemporaines du Droit: la francmaçonnerie et l'œuvre de Fessler; les projets d'Institut critique de Schlegel, les satires de Jean-Paul et de Nicolaï; la situation économique de la Prusse avant l’État commercial fermé; la doctrine économique de la Révolution et de Babeuf; les cours de A.-W. Schlegel à Berlin; les relations de Fichte avec Schleiermacher, Jean de Müller, etc. Il fallait, à nos yeux, pour l'explication de la philosophie et de la vie de Fichte, entrer dans ces détäils; c'étaient là précisément ces circonstances qui ont été l’occasion des œuvres et des actes du philosophe: et si, conformément à l'idée de Fichte, le progrès même de la pensée exige une série de chocs et de réflexions, c'étaient là, pour ainsi parler, les divers

1. Et nous avons eu, ici encore, la bonne fortune de pouvoir consulter et produire des documents inédits.

chocs, les diverses excitations qui devaient déterminer le progrès de sa réflexion philosophique et la direction de sa doctrine.

Indépendamment même de Fichte, le récit de ces événements, la description de ces différents milieux nous à paru avoir un intérêt propre qu'augmentait encore la rareté, souvent même le caractère inédit des MR consultés par nous et que nous

apportions; nous avons voulu faire profiter des résultats de nos. recherches tout lecteur attentif à ce moment capital de l’évolution. intellectuelle et politique de l'Allemagne.

De même, nous n'avons pas craint d'analyser avec quelque détail la plupart des ouvrages pratiques de Fichte et d’en citer de longs passages. Il nous a paru qu'il y avait à cela un double intérêt. D'abord, parce que pour faire revivre la physionomie: de Fichte rien ne valait mieux que de mettre sous les yeux du: lecteur les écrits, les discours qui ont, à proprement parler, constitué les actes mêmes du penseur et qu'une exposition indirecte, voire un simple commentaire eût singulièrement affadis, ensuite parce quil nous a paru important de faire connaître au public français, en les traduisant, des textes dont l'accent résonne encore à nos oreilles comme s'ils étaient d'hier, dont la portée atteint jusqu'à l'actualité et qui cependant, dans leur langue originale, n’ont retenu l'attention que de quelques spécialistes.

Du contact des événements et comme du son immédiatement perçu de la voix se dégage la personnalité de Fichte.

Le caractère de Fichte se présente-t-il comme simple et uniforme? Les multiples incidents qui le mettront aux prises non seulement avec les autorités de l’Église et de l'État, mais avec les étudiants, avec ses collègues d'Iéna et de Berlin, le montrent cassant, austère, inflexible, hautain, de relations difficiles; mais son orgueil est fait de candeur, il est capable de faiblesse, il est jovial, il sait charmer, il fait « désirer son commerce ». Ses principes deviennent passions, il est amoureux de liberté et farouchement autoritaire, doctrinal avec intransigeance, et son dogmatisme est entièrement fait de critiques et de polémiques; d'un esprit aussi ouvert aux idées qu'étroitement fermé aux suggestions de telle ou telle personne; d’une volonté qui fonçait

“les obstacles, mais qui se laissait renverser par eux; son: obscur est souvent d’une éloquence entrainante ; son cosmopolitisme avéré s'allie à un patriotisme ardent; son idéalisme intempérant dans la théorie s'accompagne dans la pratique d'um

réalisme presque terre à terre; généreux incontestablement, il a pourtant de fortes haines; parfaitement maître de lui d'ordinaire, il se laisse aller parfois aux plus violents emportements.

Le secret de ces contradictions? Fichte, l’un des hommes en apparence les plus agités à tous les vents, est en réalité un de ceux qui ont eu le plus de racines en soi. Les circonstances souvent tragiques — quelques-unes d’entre elles sont d’une immense répercussion sociale et l'Europe en subit encore l’ébranlement — ont servi à manifester sous des aspects divers et complexes sa personnalité ; elles ne l'ont pas faite. C’est pourquoi, à travers toutes ces contradictions, Fichte réalise l'unité de vie la plus complète. Fidèle d’un bout à l’autre à l'idéal de sa jeunesse, luttant de toutes ses forces pour le triomphe d'une foi inébranlable en la Liberté et en la Raison, créant enfin un système, le Moralisme, qui, suivant sa propre maxime, est l'expression même de l'homme, il a donné au monde l'exemple, toujours rare, d’un philosophe ayant pleinement vécu sa philosophie.

Par là aussi se détermine la place qui revient à Fichte dans l’histoire. On peut dire d’un mot qu'il a été, en Allemagne, le missionnaire des idées de la Révolution, et c’est ce qui rend sa personnalité si intéressante pour nous autres Français.

On a souvent répété que Kant, dans sa Critique, avait en quelque sorte donné la théorie des principes de la Révolution française. Il a, en effet, dégagé l’idée de la Raison pratique, et il en à fait le centre de sa philosophie. L'individualisme de la Morale kantienne en particulier repose tout entier sur la dignité de la personne humaine, sur son caractère de « fin en soi », expression même de la valeur absolue de la liberté, Or, c'est au nom de la liberté, au nom de la dignité humaine qu'a été faite la Révolution de 1789. Mais Fichte, disciple authentique de Kant, est, à proprement parler, le philosophe de la liberté; il mérite donc à ce titre déjà, lui aussi, d’être appelé un théoricien des principes de la Révolution. Fichte ne s'en est pas tenu à des abstractions, lui qui ne séparait pas la pensée de l’action, il a travaillé sans relâche à la réalisation de son principe et il s’est fait en Allemagne vraiment l’apôtre de l'Idéal dont s’inspirèrent en France les promoteurs de la Révolution.

Son premier acte de penseur, celui par lequel il sé signalait au monde à trente et un ans, est pour affirmer la Foi des temps nouveaux. La Revendication de la liberté de penser auprès des princes de l'Europe qui l'ont opprimée jusqu'ici, avec prière de la distribuer à leurs prétres, est tout inspirée du souffle révolutionnaire; elle en a l'accent, elle en a le lyrisme, elle en a même le

ton menaçant.

Plus significatives encore, parce que c’est une œuvre délibérée et mürie, sont les Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française. Fichte y défend la Révolution contre ses détracteurs. Qu'on y prenne garde, ce n’est plus un appel aux princes, c'est déjà un appel au public, j'allais dire un appel au peuple, à son jugement mieux éclairé contre ceux qui le trompent et qui ont intérêt à le tromper. Il s’agit non pas d’une justification philosophique, mais bien d’une justification politique de la Révolution. Toute l'exposition des principes s’appuie sur le Contrat social de Rousseau; elle aboutit à affirmer la légitimité de la Révolution. Des principes, Fichte enfin va droit aux conséquences de la Révolution, aux conséquences les plus extrêmes que bien peu d'esprits entrevoyaient.

Les pages que Fichte a écrites, en 1793, sur l'esprit de classe dans la noblesse, chez les militaires, celles qui concernent la transformation nécessaire de la propriété foncière, source des plus injustes privilèges, ou encore les conditions du contrat de travail ou enfin les biens ecclésiastiques et la séparation de l'Église et de l’État sont pour son temps non seulement neuves et hardies, mais visiblement prophétiques.

Et que dire de l'espèce d'enthousiasme révolutionnaire qui perce presque à chaque page du livre et qui s'exprime jusque dans la violence de ses invectives à l’adresse des adversaires de la Révolution ? |

Les contemporains d’ailleurs ne s’y sont pas trompés. De ces deux écrits date la réputation de « jacobin », de « démocrate » qui valut à Fichte la haine du parti de la Contre-Révolution. Ce « jacobinisme » de Fichte, on l'invoquait quand on mettait obstacle à sa nomination de professeur à Iéna; et, à peine le philosophe installé dans sa chaire, on l’accusait déjà d'y faire de la propagande révolutionnaire. La campagne contre « la Morale pour les Savants », à propos des Conférences du dimanche, est le second épisode de la lutte : Fichte se voit nettement accusé de vouloir substituer au culte officiel du Christ le culte révolution-

naire de la déesse Raison, de pousser la jeunesse à la révolte, de prédire la disparition prochaine des rois et des princes. En dépit d'une première défaite, cette campagne se poursuit tenace, violente, jusqu’au jour où le gouvernement, effrayé, cède ; et c’est l'accusation d’athéisme et c’est l'exil de Fichte.

En suivant la série des lettres de Fichte à Gœthe, on voit dès les premiers mois, presque dès les premiers jours de son arrivée à Iéna, Fichte se débattre contre les menées occultes de ceux qui le dénoncent comme un démocrate, comme un ennemi « du trône et de l'autel », et qui, dans l'ombre, par la calomnie, cherchent à le discréditer dans l'esprit du gouvernement. On voit Fichte leur tenir tête, les défier de l’attaquer au grand jour, et revendiquer fièrement ses droits d'homme et de penseur. Loin de renier les écrits anonymes qui lui ont mérité ces haines, il s’en fait gloire, il rappelle qu'on en connaissait l’auteur quand, sans sollicitation de sa part, on l’a invité à venir à Iéna; il offre sa démission si le gouvernement n'assure pas sa sécurité et ne punit pas ses détracteurs; enfin, comme pour bien attester qu'il ne cède rien et ne répudie rien, il pousse la franchise jusqu à la témérité et il annonce, lui fonctionnaire du duc de Saxe, la publication, sous son nom, d'une troisième partie de son ouvrage sur la Révolution française. Pour le dissuader de mettre à exécution son projet, il faut que ses trois protecteurs, Gœthe, Voigt, Hufeland, joignent leurs sollicitations, fassent un pressant appel à son amitié et lui représentent les difficultés qu'il va créer au gouvernement.

Fichte n'est pas moins affirmatif lors de l'accusation d’athéisme. C'est lui qui arrache les masques et qui dévoile au public, avec les véritables causes de l'accusation, ses véritables instigateurs. Il s’écrie : « Le mobile de l'accusation est clair, il est notoire — mais personne n'ose appeler la chose par son nom; c'est donc moi qui tiens à la dire, car je ne suis pas homme à me cacher — je suis pour eux un démocrate, un jacobin. D'un pareil homme, on croit toutes les horreurs, sans plus de preuves. Contre lui toutes Les iniquités sont permises,.. ce n'est pas mon athéisme qu'ils poursuivent c'est mon démocratisme. »

Et sans doute, Fichte se défend énergiquement d'être un fauteur de troubles et même un démocrate, si l’on entend par là un partisan du gouvernement direct et immédiat du peuple par lui-même, mais il demeure toujours aussi fermement attaché à l'Idéal de la Révolution et il affirme sa conviction toujours avec la même

énergie. L'enjeu de la lutte où il est engagé, c'est précisément pour lui le triomphe de cet Idéal, le triomphe de la liberté contre le principe d'autorité, de la Raïson et du progrès contre l’obscurantisme et la tradition. Il déclare, en propres termes, qu'on persécute en lui le représentant du libre examen parce qu'on voit dans le libre examen un danger pour la sûreté des Etats, une possibilité de réformes et même de révolution. Il dénonce, dès ce moment, l'alliance du trône et de l'autel.

Il va plus loin, il écrit à Reinhold que «si les Français n’obtiennent pas la suprématie la plus incontestée et n'arrivent pas, d'ici à peu d'années, à opérer un changement en Allemagne, ou du | moins dans une notable partie de l'Allemagne, c'en sera fait, dans ce pays, de la sécurité pour quiconque aura la réputation d'avoir eu dans sa vie une seule pensée libre » (lettre du 22 mai 1799). Pouvait-il affirmer plus ouvertement sa foi dans les idées que représentait alors devant le monde la suprématie française, dans l'Idéal de la Révolution?

Comment douter d’ailleurs de l'esprit qui animait Fichte ne on voyait, en 1798, Perret, son ancien élève, secrétaire diplomatique de Bonaparte, communiquer à son maître son projet de réunion à la France de la rive gauche du Rhin qui, « en créant un nouveau lien entre les deux nations, devait offrir un asile aux amis de la liberté persécutés en Allemagne et préparer l’affranchissement de la Germanie », lui proposant d'instituer sur les bords du Rhin plusieurs écoles « dont les professeurs seraient des Allemands qui réuniraient le plus de connaissances et de talents à l'amour de la liberté ».

Qu'il ne s’agit pas là d'un projet sans suite, que le concours de Fichte fût réellement sollicité par la France, que Fichte, loin de le refuser, fût entré en négociations avec les autorités françaises, on n'en peut douter davantage. |

C'est ainsi qu'Aug. Hôrix écrit à Fichte d Mayence le 3 nivôse an VII de la eue française une et indivisible : « L’effort de la Grande Nation pour attirer dans son sein des hommes d’un génie extraordinaire me fait espérer de pouvoir bientôt vous témoigner mon respect dans ma Patrie », et le même Hôrix se dit chargé par Bernadotte de saluer Fichte et de lui demander son portrait. Si Bernadotte, ajoute-t-il, ne s’est pas adressé directement à lui, c'est qu'il trouvait dangereux pour Fichte « de laisser partir à l'adresse du philosophe des lettres écrites de sa main ».

Un autre correspondant, Kr., parle expressément des offres que

le gouvernement de Mayence aurait faites à Fichte. Et, en effet, il est question, dans une lettre du conseiller Yung, de démarches à Paris pour obtenir que l'Université de Mayence pût compter Fichte au nombre de ses professeurs officiels. Yung déclare en terminant qu'il met tout son espoir dans le ministre et qu’il avertira Fichte du résultat des négociations aussitôt qu’il aura des nouvelles de Paris. Nous n'avons pas les lettres de Fichte à Yung, mais il est difficile d'admettre qu'il ne fût pas consentant et que ces négociations aient été entamées à son insu.

Si l'on rapproche d'ailleurs la date de ces lettres (sept. et déc. 1798) de celle du rescrit prononçant la confiscation du Journal philosophique à la suite de l'accusation d’athéisme (19 nov. 1798), si l'on se souvient de la fameuse lettre à Voigt dans laquelle Fichte déclare qu'en cas de blâme il quittera l’Université d'Iéna et entrainera dans sa retraite un certain nombre de collègues, qu'il est question d'un nouvel Institut, que leur projet est tout prêt et qu'ils pourront espérer de trouver là-bas et le centre d'action qui maintenant leur manque à Iéna et la considération qu’on leur y aurait refusée, il est impossible de ne pas être frappé de la coïncidence et de ne pas voir dans la menace de Fichte une allusion aux propositions qui venaient de lui être faites.

L'acquiescement de Fichte paraît donc démontré; il est significatif à la fois et que Fichte ait été l’objet de pareilles sollicitations et qu'il y ait donné son adhésion. Seul son «amour de la liberté », comme disait Perret, c'est-à-dire, au fond, son culte pour l’'Idéal de la Révolution, peut expliquer le fait.

Fichte n’est d’ailleurs pas l’unique témoin que nous puissions invoquer en cette affaire. Et si l’on était tenté de supposer qu’en attribuant à son « jacobinisme », à son « démocratisme » les persécutions dont il était la victime il s’abusait sur les intentions de ses ennemis, il suffirait, pour reconnaitre qu'il n'avait pas tort, de parcourir l'Eudæmonia. Nous en avons à dessein donné de larges extraits, car la lecture en est instructive.

Bornons-nous à rappeler ici que l'Eudæmonia c'est, à proprement parler, le journal « du trône et de l’autel »; ses ennemis ce sont les écrivains qui travaillent à leur destruction, ce sont les jacobins; son refrain c'est que leur propagande s'exerce actuellement en Allemagne par l'entremise d'une cabale de philosophes et d'écrivains pour préparer, comme en France, par leur action littéraire, l'anarchie et la Révolution; sa mission c’est d’arracher leur masque à ces perturbateurs de la religion et de l'État. L'£udæ-

monia ne cesse de dénoncer en Fichte le grand serviteur de l'Idole Raison, un agent secret de la Révolution dont la mission était de détruire le Christianisme en Allemagne; elle relate ses attaches avec le comte Gorani, un révolutionnaire de marque; elle l’accuse de pousser la jeunesse à la révolte contre les lois; elle l'appelle par ironie, en faisant allusion à ses Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolulion française, le grand ectificateur, et, à propos de sa théorie sur la rupture des contrats et la légitimité de la Révolution, elle le compare à Cartouche, elle en fait « un Jourdan philosophe qui prêche tout haut son Évangile de guillotineur; elle met en garde le gouvernement de la Saxe contre ces métaphysiciens abstraits qui préparent le lit des jacobins en pratique; elle lui reproche son apathie; elle l'accuse presque de complicité avec Fichte, cet émissaire des jacobins, coupable de vouloir gouverner le monde et enseigner le peuple dans l'esprit de la Révolution après avoir, suivant le mot de Diderot, & étranglé le dernier roi avec les boyaux du dernier prêtre », finalement elle obtient de lui l'acte qui devait terminer brusquement la carrière de Fichte à Iéna.

Fichte, après s'être demandé s'il n'allait pas connaître le sort errant de Rousseau persécuté, a trouvé un refuge à Berlin. L’expérience quil vient de faire aurait pu l’assagir; il sait ce qu'il en coûte de passer pour un ami des idées de la Révolution française. Or, il n'est pas depuis un an à Berlin qu’il publie son Etat commercial fermé, le plus parfait de ses ouvrages, à ses yeux, on peut ajouter le plus audacieux. Nous en avons dit le señs général, c'est la première esquisse de l'Etat socialiste proposé comme remède au double mal économique du temps, le mercantilisme et le libre échangisme. Mais cette solution tout abstraite et idéale du problème, l'utopie que croyaient y voir ses contemporains, c'est une solution immédiatement applicable et qui avait déjà, au moins en partie, reçu son application, c'est la systématisation philosophique des principes économiques de la Révolution française que la Convention avait commencé déjà d’entrevoir et même de mettre en pratique.

Nous avons longuement insisté sur ce point : il est, croyonsnous, encore neuf'et il est capital ; il explique le sens profond de l'État commercial fermé. Fichte, nous avons essayé de l’établir, a réellement cru découvrir dans une sorte de socialisme d'État la solution du problème économique que son temps posait avec une acuité singulière; il l'a cru à la fois parce que cette solution était

conforme aux principes de son système et parce qu’elle était une application, déjà partiellement réalisée, des principes de la Révolution. Fichte, très au courant des choses de France et qui S'y intéressait toujours d'une manière particulière, connaissait les théories économiques de la Révolution, il savait sans doute qu’un mois avant le 10 août, le 10 juillet 1792, Marat avait prononcé contre l'inégalité sociale un violent réquisitoire, qu'il avait annoncé le jour prochain où le niveau de la loi réglerait les fortunes; il savait que la question de l’alimentation du peuple — la question du pain — c’est-à-dire la réglementation du commerce des grains, était pour la Révolution une question vitale; que la Convention avait voulu fixer le maximum du prix des grains pour assurer à l’ouvrier un minimum de salaire et établir un juste rapport entre la journée de travail et le prix du pain; il savait comment elle avait résolu cette question. Il avait devant l'esprit le projet de loi du 26 juillet 1793 contre l’accaparement : l’établissement d'un contrôle sur les entrepôts, les caves, les greniers, un système de déclaration des quantités de marchandises allant presque jusqu'à la nationalisation du commerce; la fermeture commerciale proposée comme maintien de l'équilibre économique; il connaissait les lois du 3 mai 1793 sur la fixation du maximum des grains et farines, du 29 septembre sur la taxation légale des denrées qui tarifaient toute la vie économique de la nation, marchandises et salaires: il avait entendu parler des doléances des députés au sujet de l'agiotage et des mesures monétaires prises pour l'éviter.

Et ce sont là précisément les questions fondamentales dont traite l'£tat commercial fermé; ce sont les solutions mêmes qu'il préconise. Il y a plus; quand Fichte expose sa théorie des frontières naturelles, il s'inspire directement du souffle de Danton, déclarant la France inachevée et les limites où elle devait atteindre « marquées par la Nature à l'Océan, au bord du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées »; il se proclame partisan des guerres entreprises par le gouvernement jacobin, de manière à être compris de tous.

Comment donc admettre qu'en écrivant son ouvrage Fichte ne soit pas demeuré fidèle à l’idéal révolutionnaire. Lui qui, né du peuple, avant l'explosion de la Révolution française, dans sa nuit sans sommeil de 1788, dénonçait déjà avec tant de pénétration et de véhémence les iniquités sociales de son pays et de son temps, ne pouvait manquer de voir que le véritable moyen de

salut était d'introduire en Prusse l'esprit de justice et de liberté.

Fichte d'ailleurs n'ignorait pas la hardiesse de son ouvrage: il n'ignorait pas que si l'oppression de la pensée ne retombe en général que sur une élite en somme peu redoutable, et ne fait guère que des martyrs, l'oppression économique touche à des besoins vitaux en présence desquels il n'y a pas d'indifférents; que lorsqu'elle devient consciente, elle déchaîne les révolutions; il n'ignorait pas qu'à dénoncer un pareil régime on menaçait des intérêts qu'on ne lèse pas impunément; il n ignorait pas que, pour l'avoir essayé, Babeuf, auquel — nous croyons l'avoir établi dans notre livre — Fichte semble bien emprunter quelques-unes des idées les plus essentielles de son programme était monté sur l’échafaud: Cependant, conscient de son audace, il osait proposer à un ministre de la monarchie prussienne, et comme une application de la Théorie de la Science, la solution révolutionnaire du problème économique et il déclarait gravement indigne du nom de philosophe celui qui tiendrait ses théories pour un simple jeu d'esprit.

Six années ont passé; la guerre a éclaté; la Prusse connaît les heures les plus sombres de son histoire. Elle connaît toutes les humiliations de la défaite: elle subit la domination de Napoléon. Situation singulièrement embarrassante pour Fichte, semble-t-il. Quelle va être l'attitude de celui qui avait un jour souhaité la suprématie de la Nation française afin de sauver la liberté menacée, et qui recevait alors un si cruel démenti?

Fichte, oe l'Allemagne menacée du despotisme par celui-là même qui, à ses yeux, aurait dü être son libérateur, est devenu le patriote ardent que l’on sait; il offre au roi le secours de son éloquence pour enflammer les cœurs; il veut sa place sur les champs de bataille comme orateur aux armées; on la lui refuse; il n'en devient pas moins celui dont le nom symbolise la régénération de la Prusse et du peuple allemand tout entier. Les Discours à la Nation allemande marquent une époque de l’histoire et Fichte est l'homme que glorifiaient, récemment encore, en ces années d'anniversaire, ceux qui saluaient l'heure de leur réveil national.

Fichte, devenu le plus mortel ennemi de la domination française, a-t-il donc enfin reconnu son erreur, et sa soudaine volteface est-elle l'expression de son tardif repentir?

Examinons les faits. En 1804, dans les 7'raits caractéristiques du Temps présent, Fichte déclare encore « que la Patrie de l'Euro-

péen, c'est l'Europe en général et dans l'Europe, l'État qui est à la tête de la civilisation; que l'État qui se trompe peut disparaître sans dommage pour le monde, que les fils de la terre peuvent bien voir leur patrie dans le sol et rester citoyens de l'État tombé ; mais que l'esprit, fils du soleil, se tournera invinciblement là où brillent la lumière et le droit; et qu'avec ce sens cosmopolite il peut être bien tranquille pendant l'éternité des siècles ».

On devine, sans qu'il y ait lieu d'insister, le sens de ces paroles; on devine de quel État Fichte veut parler quand il fait allusion aux États qui tombent — et à quel peuple il pense quand il se tourne vers la lumière et le droit.

Le cosmopolitisme de Fichte c'est, ici encore, l'expression de sa fidélité aux idées de la Révolution française et à son humanitarisme. On en retrouve d'ailleurs l’écho dans son Dialogue sur le Patriotisme et son contraire, écrit à la veille de la guerre, au mois de juillet 1806; il y déclare que le vrai patriote est le vrai cosmopolite, celui qui cherche à réaliser, dans son pays, les fins de l'humanité, la justice et la liberté.

La guerre a éclaté. C'est Iéna, c'est Auerstædt, puis Prenzlow et Lubeck; c'est, en un mois, l’écrasement de l’armée prussienne et l'entrée triomphale de Napoléon à Berlin.

Fichte a compris la leçon des choses. Pour en faire saisir la signification éternelle à ses contemporains, il se sert de l'histoire. il a relu le Prince de Machiavel, il l’a commenté : en matière de relations de peuple à peuple, il n'y a pas de fraternité et pas d'humanitarisme qui vaille ; le voisin est pour le voisin un ennemi toujours désireux de s’agrandir à ses dépens, toujours disposé à étendre, contre lui, sa sphère d'influence. Le peuple qui accepte son infériorité, sous quelque rapport que ce soit, signe sa propre déchéance : il est une proie désignée pour celui qui a su augmenter sa puissance; le plus sûr moyen de conserver la paix c'est, suivant le vieil adage, d'être prêt à la guerre; personne ne sera tenté de tirer l’épée du fourreau contre celui dont il sait que l'épée est d'aussi bonne trempe que la sienne. Le prince, en tant que prince, na pas le droit, au nom d'un idéal, de s’écarter de ces règles éternelles que la Raison prescrit pour la gestion des États; il n’a pas le droit de dire — pour exCuser le il que sa négligence a pu causer à son peuple : j'ai cru à l'humanité, à la fidélité, à la loyauté. Libre à lui de le faire, en tant qu'homme dans ses relations avec les hommes; comme prince, cela lui est

interdit; 1l ne lui est pas permis de risquer sur cette croyance l'avenir de la Nation.

Ces vues de Machiavel sur l’art politique, ces « vues fortes et sérieuses », Fichte tient à les remettre sous les yeux de son siècle pour son édification. Il lui rappelle que la philosophie de la fin du xvur° siècle, merveilleusement servie par la Révolution française, à propagé partout, dans les Cours et les Cabinets, les doctrines humanitaires, et il leur reproche maintenant d'avoir été déprimantes. [Il ne renie pas sans doute les principes des droits de l’homme, de la liberté, de l'égalité qui sont devenus et qui doivent rester la Charte inviolable de toutes les Constitutions, mais il déclare que dans les relations d'État à État ces principes sont insuffisants, qu'ils peuvent être un danger et une duperie. {1 faut ici, dit-il, suivre Machiavel.

Machiavel opposé, en matière de politique extérieure, à la Révolution française, tel est, pour Fichte, l’enseignement de la guerre de 1806. Faut-il en conclure que Fichte a abdiqué alors les croyances de toute sa vie?

Dans son second Dialogue sur le Patriotisme, écrit celui-là en pleine guerre, en juin 1807, l'interlocuteur de Fichte, lui rappelant les conclusions de son premier dialogue, lui dit : « Voilà ce que vous pensiez, il y a un an, au moment de la plus profonde et de la plus sûre des paix. J'espère que vous avez changé d'avis », et le vrai patriote (Fichte) lui répond : « Ma pensée n’a pas changé, elle trouve seulement nécessaire d'étendre son application à de nouveaux objets. Quand il y a dans une famille des différends, on attend, pour les vider, que la famille ne soit plus en danger. Quand la guerre met en question l'existence même de L'État, l'heure n’est plus aux discussions. Chacun se doit au salut de l'État en péril qui symbolise la Nation. Profiter de la rigueur des : temps pour essayer d'imposer sa conviction serait la pire des impiétés. »

Mais les convictions de Fichte, au fond, sont demeurées les mêmes. |

Quand il relisait le Prince de Machiavel à l'usage de ses contemporains et alors même qu'il en opposait les principes à certaines idées qui venaient de la Révolution, Fichte, qui était tout imbu du Contrat social, ne se souvenait-il pas de la maxime de Rousseau : « En feignant de donner des leçons aux rois, il (Machiavel) en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains. » On peut vraiment se le demander quand

on voit le titre des deux fragments politiques qué Fichte écrivait au lendemain même de la lecture de Machiavel en 1806-1807, l'Épisode sur notre siècle, tiré d'un auteur républicain et la République allemande au commencement du XXTII° siècle, sous son cinquième président.

Qu'entre la sentence de Rousseau et le titre de ces Fragments il y ait autre chose qu'une coïncidence fortuite, c’est ce qui ressort de leur lecture même.

Le commentaire de Fichte sur quelques passages caractéristiques du Prince contient, contre l'attitude de certains princes, de certains ministres, des critiques d'une vivacité singulière et l'allusion aux princes et aux ministres de l'Allemagne est à peine voilée; on y sent comme un appel à la révolte.

Or l’£pisode dénonce précisément les fautes et la corruption de ces princes, de ces ministres, de cette noblesse; il dépeint, avec une sorte de complaisance amère, tous leurs vices, luxure, cupidité, lâcheté; il les accuse expressément de collusion avec l’envahisseur et de trahison envers le peuple, considéré par eux comme un objet de propriété, comme le jouet de leur bon plaisir; il les rend responsables de tous les malheurs de la patrie.

Et la République allemande annonce la révolution qui à puni leurs fautes en détruisant les privilèges dont ils avaient si tristement abusé, la révolution qui, sous l'impulsion de quelques justes, a réorganisé la Nation sur des bases nouvelles, sur les bases de la Raison, en proclamant l'égalité d'origine de tous les citoyens, en leur assurant la culture intégrale, condition de toute récénération du peuple, en instituant une sorte de religion laïque, en déclarant enfin le Catholicisme, sous sa forme et avec sa hiérarchie actuelles, comme « Papisme », incompatible avec l'existence d’un État libre.

Après cela, il est impossible de soutenir encore que Fichte füt à cette heure, même en pensée, infidèle à l'Idéal de sa jeunesse et que le souffle ardent de l'esprit révolutionnaire fût éteint dans son cœur.

Mais voici venir 1813. Dans la partie que la Prusse engage, c'est le sort même de l'Allemagne qui se joue. Celui qui, au nom des véritables intérêts nationaux, s'élevait, dans son premier Dialoque sur le Patriotisme, contre les dangers du particularisme, ne pouvait manquer de se ranger du côté de l'État qui symbolisait alors les destinées de la Nation. Saxon d'origine, Fichte se fait le héraut de la Prusse. Qui pourrait suspecter les sentiments patrio-

tiques et loyalistes de celui qui avait prononcé les Discours à la Nation allemande? Quand il s’agit de la guerre pour l’indépendance, qui refuserait à Fichte l'honneur d'avoir réveillé l'esprit national dans son pays; qui pourrait, sans injustice, lui contester son titre de bon, de grand Allemand?

Et voici le paradoxe. Celui qui a tant contribué à préparer en Allemagne l’affranchissement de la domination étrangère, au lendemain du jour où le roi a lancé son fameux Appel à mon peuple et proclamé la guerre pour l'indépendance, écrit, dans un Frag-. ment pohtique, les lignes qu'on va lire :

« Si nous ne gardions pas sous les yeux ce que l'Allemagne doit devenir, on n'attacherait pas grande importance à ce que celui qui gouvernât une partie de l'Allemagne fût un maréchal français, comme Bernadotte, qui, au moins autrefois, a vu flotter devant son esprit les images enthousiasmantes de la liberté, plutôt qu'un noble allemand, bouffi d'orgueil, sans mœurs, d’une brutalité et d’une arrogance éhontées. »

On a bien lu. Un ancien maréchal français à la tête d'une partie de l'Allemagne parce qu'il a connu l'enthousiasme révolutionnaire, voilà l'hypothèse qu'envisage l’auteur des Discours à la Nation allemande en 1813, à l'heure même où la Prusse lève l’étendard de la révolte contre le joug napoléonien. Et sans doute il y a dans sa pensée une réticence, mais il y à aussi un regret; il suffit de voir la façon dont il qualifie le « noble allemand » pour être convaincu de quel côté vont les sympathies de Fichte. La phrase sur Bernadotte n'est pas seulement significative par elle-même, elle est significative par le reste du Fragment dont elle est tirée.

Il est écrit, nous venons de le dire, sous le coup de l « Appel à mon peuple ». Get Appel qui exaltait Steffens et Schleiermacher, Fichte l’accueille avec la plus grande réserve ; il le discute. D'abord, Fichte se méfie du gouvernement qui l’a lancé, le même qui a conclu avec Napoléon l'alliance qualifiée par lui d’immorale et à propos de laquelle il déclare qu'il eût mieux valu pour la Prusse périr que de la subir : il se méfie d’une guerre qui pourrait n'être destinée qu'à servir la politique et les intérêts particuliers d'une « dynastie » ou d’une coalition de princes. Le « mon peuple » ne lui dit rien qui vaille; 1l proteste avec énergie contre cette appellation; il ose s’écrier à la face du roi, son maître : « Quand un prince qui est lui-même au joug en appelle à son peuple, cela ne signifie-t-1l pas : voulez-vous vous battre pour

être mes valels à moi seul et non pas ceux d'un étranger? On serait fou de le suivre ». Le peuple, en effet, n’est pas la propriété du roi, Fichte l’a dit ailleurs, il le répète ici ; le peuple n’est pas un héritage dont on dispose au gré de son bon plaisir. « Un peuple d'esclaves n’est pas possible »; le peuple est souverain et le roi n'est que son serviteur. Toute guerre qui ne serait pas une guerre nationale, une guerre pour reconquérir la liberté du peuple, pour l’affranchir de son esclavage, est donc une guerre impie. Qu'on lise ces pages où Fichte réclame pour le peuple, et avec quel accent, le droit à la liberté civile et à la justice, où il réclame des princes un régime constitutionnel qu'il sait qu'ils ne voudront pas lui donner; où il déclare que la maxime de la royauté héréditaire est vraiment contraire au droit et contraire à la raison, qu'un peuple s’appartient à lui-même et que la forme idéale de là Constitution c’est la République; où il se prononce contre le régime des armées permanentes, régime de conquête et d’oppression dont la sécurité trompeuse aboutit aux catastrophes et où il propose, pour assurer l'indépendance du peuple allemand, l'institution d'une armée nationale; où il affirme enfin que l'unité de l'Allemagne ne peut lui venir du dehors, du secours provi- dentiel de quelque nouveau Bonaparte, d’un maître, mais d’ellemême, de la conscience qu'elle aura prise de sa mission : représenter devant le monde le règne de la justice et de la liberté, fondé sur la reconnaissance de l'égalité de tous ceux qui ont une face humaine, et l'on reconnaîtra que les sentiments de Fichte n'ont jamais varié et qu'il n'est pas un seul moment infidèle aux principes de la Révolution française.

Mais alors que signifie la haine de Fichte contre Napoléon, que signifie toute son ardente campagne pour créer un esprit allemand, une unité allemande, pour libérer l'Allemagne de l'oppression étrangère ?

Fichte n’a jamais cessé de croire à la vertu de l’Idéal révolutionnaire, mais l'exemple que lui a donné la France subjuguée par Napoléon a inspiré sa conviction que si le peuple français, un moment porteur de l'Idéal, avait, dans sa lutte pour le droit, versé le meilleur de son sang, il n’était, au fond, pas capable de liberté; il avait, suivant Fichte, toujours besoin d'un maître, et, tous les dix ans, de changer de maître. C’est au peuple allemand, né pour la liberté, vraiment autochtone — pour Fichte toute son histoire et toute sa littérature l’attestent — que devait revenir en réalité la mission d'éducateur de l'humanité, un instant remplie par les

Français; lui seul était capable de porter le flambeau allumé par. la Révolution française, pour éclairer le monde, et d'assurer le triomphe de la justice et de la liberté sur la terre.

Telle est, sinon la lettre même, du moins l'esprit de cette leçon sur la Guerre légitime par laquelle Fichte annonçait à ses auditeurs la guerre pour l'indépendance. Et c'est dans cette leçon qu'il dénonçait en Napoléon l'ennemi national et l'ennemi du genre humain. Mais ici encore de quoi l’accusait-il donc? Du crime en comparaison duquel l'assassinat du duc d'Enghien ne comptait pour rien, d'avoir trahi l'Idéal de la Révolution.

Doué, comme il l'était, du génie, doué aussi d’une volonté de fer, Napoléon eût pu chercher à inculquer au peuple français la notion de la liberté que ce peuple avait entrevue, mais pour laquelle, croyait maintenant Fichte, il n'était pas adapté. C'était l’apprentissage de quelques générations, et Napoléon aurait pu se donner pour tâche de faire régner la liberté dans le monde. Il aurait été un grand bienfaiteur de l'humanité, son « libérateur ». Mais il lui avait manqué l’étincelle de l'esprit, le sens de la moralité. Au lieu du règne de la liberté, il avait rêvé d'établir, sur des bases du despotisme en France, sur les bases de l'Empire, le despotisme universel. À ce titre, il représentait, aux yeux de Fichte, Le royaume. du diable, le mal moral, et il fallait l’exterminer sans merci.

Ainsi jusque dans sa lutte contre Napoléon, Fichte n’a pas renié sa foi première. Tout le secret de son patriotisme a consisté à vouloir transférer à la Nation allemande la garde de l’'Idéal que la Révolution française avait proclamé à la face du monde, que l'Empire français avait commis, selon lui, le sacrilège de profaner. Et dans l’ardeur de sa campagne pour refaire l’âme du peuple allemand en lui enseignant l'Idéal de la liberté et du droit, on retrouve chez Fichte, au seuil de la vieillesse, l'enthousiasme pour les idées mêmes qui avaient enchanté sa jeunesse. Fichte, dans sa vie, n'a pas plus changé d'’attitude que, dans sa philosophie, il na changé de système. D'un bout à l’autre de sa carrière, Fichte est resté fidèle à lui-même. Ila voulu être etila été l’apôtre du nouvel Évangile : l'Évangile de la Liberté !.

Juillet 1914.

1. C’est le titre même d’un recueil de pensées de Fichte, paru chez E. Diederichs, léna et Leipzig, 1905. Erzieher zu Deutscher Bildung, III. Bd. J. Gottlieb Fichte, Ein Evangelium der Freiheit, hgg. und eingeleitet von Max Riess, mit Portrait.

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