I. JACOBI
1. Fichte’s Leben,, U, Zweite Abth., XVIII, 4. Lettre à Stephani, p. 512.
2. Fr. H. Jacobi, Werke, Zweiter Band, Leipzig, bey Gerhard Fleischer d. jüng., 1815, David Hume, Vorrede, p. 19, dans la préface, écrite par Jacobi à ses œuvres complètes et mise en tête du dialogue dans l'édition de 1815.
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tradiction, ruineuse pour la doctrine, où conduisait l'hypothèse de la Chose en soi, d’une existence extérieure à l'esprit, d’une réalité pour luï inconnaissable, c’est-à-dire en somme inintelligible ; cette hypothèse, Jacobi l’établissait, est la conséquence du dualisme même, de la distinction radicale entre une pensée purement organisatrice, législatrice et une sensibilité purement réceptive, la réceptivité de la sensibilité exigeant la présence de la Chose comme cause de ses modifications; il en avait conclu que, pour être cohérente, la Critique ne devait pas sortir de la pure subjectivité, ce qui l'obligeait à s'affirmer comme un « [déalisme universel ».
Mais citons Jacobi lui-même :
« Je crois, écrit-il (après avoir cité des passages caractéristiques à cet égard de la Critique), et ces quelques textes suffisent à le prouver, que le philosophe kantien abandonne totalement l'esprit de son système quand il dit des objets qu'ils produisent des impressions sur les sens, excitent par là des sensations et donnent lieu ainsi à des représentations : car, d’après la doctrine kantienne, l’objet empirique, qui n’est jamais qu’un phénomène, ne peut pas exister hors de nous et être quelque chose de plus encore qu'une représentation; et de l’objet transcendantal nous n'avons, d'après cette doctrine, pas la moindre connaissance; il n’est non plus jamais question de lui quand on considère les objets; son concept est, au plus haut point, un concept problématique qui repose sur la forme de notre pensée, forme entièrement subjective, uniquement appropriée au caractère particulier de notre sensibilité; l'expérience ne le fournit pas et ne peut en aucune façon le fournir puisque ce qui n’est pas phénomène ne peut jamais être objet d'expérience, et que le phénomène, le fait que j'éprouve telle ou telle affection de la sensibilité, ne constitue à aucun degré un rapport de pareilles représentations à un objet quelconque. C’est l’entendement qui, par la liaison de la diversité de la représentation en une conscience une, ajoute l’objectivité au phénomène.
« L'objet transcendantal n’est supposé en général comme cause intelligible du phénomène que pour nous donner quelque chose qui corresponde à la sensibilité en tant que réceptivité !.
« Cependant, si contraire qu'il soit à l'esprit de la philosophie kantienne de dire des objets qu'ils produisent des impressions sur les sens et donnent lieu de cette manière à des représentations, on ne voit pas bien comment, sans cette hypothèse, la philosophie
1. Fr. H. Jacobi, David Hume. Beylage über den transcendentalen Idealismus, p. 301-303.
kantienne peut arriver à une exposition quelconque de sa doctrine, car le mot sensibilité n’a aucun sens dès qu’on n'entend pas par là un médium réel et distinct entre deux réalités, un véritable intermédiaire d’une chose à une autre, dès que son concept ne doit pas contenir les concepts d'extériorité et de liaison, d’action et de passion, de causalité et de dépendance et les contenir comme des déterminations réelles objectives .
« Ainsi la contradiction interne de la philosophie kantienne est flagrante. Elle semble exiger l'existence de Choses en soi comme fondement de l’objectivité de notre perception des objets extérieurs, et cette exigence est contraire à toutes ses prétentions, à l’aïfirmation que les objets et leurs rapports sont des éléments purement subjectifs, de simples déterminations de nous-mêmes et qui ne sont absolument rien en dehors de nous. En admettant même qu à ces déterminations toutes subjectives puisse correspondre, comme leur cause, une Chose en soi, l'obscurité sur l'existence et le lieu de cette Chose, sur le mode de son action resterait entière. Aucune expérience, de près ni de loin, ne pourrait l’atteindre, puisque l'expérience n’atteint que des phénomènes, et nous n'avons aucun moyen de découvrir quoi que ce soit de cette Chose en soi.
« Et, pas plus que nous ne pouvons atteindre la cause de nos sensations, nous ne pouvons apercevoir le principe de notre spontanéité interne, de notre activité spirituelle, de cette activité qui reste purement formelle et sans autre application possible qu’à nos sensations, qu’à la matière fournie par notre sensibilité?. Bref notre connaissance, prise dans son ensemble, ne contient rien, absolument rien, qui puisse avoir d’une manière quelconque .une signification véritablement objective 3. »
Et Jacobi concluait : « Je le demande, comment est-il possible de concilier l'hypothèse d'objets qui produisent des impressions sur nos sens et de cette manière éveillent des représentations avec une doctrine qui veut anéantir toutes les raisons sur lesquelles s'appuie cette hypothèse *... c’est impossible, à moins d'attribuer à chaque mot un sens inusité et à leur union une signification toute mystique 5. À moins donc de sortir de l’Idéalisme transcendantal et de s’embarrasser dans des contradictions inextricables, il faut que l’idéaliste transcendantal ait le courage de professer l’Idéalisme le plus radical qui ait jamais été enseigné; il faut qu'il n'ait pas
1. Fr. H. Jacobi, David Hume, p. 304. — 2. Ibid., p. 305-307. — 3. Ibid., p. 307. — 4. Ibid., p. 307. — 5. Ibid., p. 308.
An 7
. peur d’encourir le reproche de professer un égoïsme spéculatif, car
il lui serait impossible de se maintenir dans son système, s’il voulait seulement écarter de lui ce dernier reproche. »
Jugement d’une pénétration vraiment prophétique et qui semble annoncer, avec une précision dont on demeure confondu, l’œuvre
que Fichte va précisément entreprendre.
Mais avant lui d’autres, de moindre hardiesse et de moindre génie, avaient préparé les voies.
Et d'abord Reinhold, le plus illustre des partisans de Kant, le maître réputé qui enseignait la philosophie critique à l'Université d'Iéna. Déjà, dans les douze Lettres sur la philosophie kantienne (Briefe über die Kantische Philosophie) que publia le Mercure de 1786 à 1788, Reinhold, préoccupé de l’ébranlement général des principes de la religion, de la faiblesse des constructions philosophico-théologiques, des doutes émis sur la validité des preuves de l'existence de Dieu, avait montré la nécessité d'examiner le problème religieux non plus à la manière dogmatique, non plus à la manière sceptique, mais à la manière critique en posant la question des limites de notre connaissance, des limites du pouvoir de la Raison et il avait déclaré que la solution du problème se trouvait dans un livre unique, dans un livre incompris de la plupart de ceux qui l'avaient examiné, attaqué par la majeure partie des philosophes en renom, dénoncé dans leurs revues et leurs Bibliothèques comme un tissu de vieilleries pour ce qu'il avait de vrai, d'insanités, pour ce qu'il
Il. REINHOLD.
avait de nouveau ?.
Ce livre unique, ce livre incompris, c'était la Critique de Kant.
Les dogmatiques combattaient en elle un nouveau scepticisme; les sceptiques étaient tentés d'y voir une restauration du dogmatisme sur les ruines des anciens systèmes; les supernaturalistes admiraient son artifice pour écarter les bases historiques de la. religion et pour y substituer sans polémique les fondements d’un naturalisme ; les naturalistes dénonçaient un nouvel effort pour faire revivre la philosophie de la croyance, alors chancelante; les matérialistes découvraient dans la Critique une réfutation idéaliste de la réalité de la matière; les spiritualistes étaient indignés de la limitation imposée à la connaissance du réel, au nom de l'expérience;