‹ Fichte et son tempsChapitre 93 sur 232 · D. ACTION DÉCISIVE DE L'ÉNÉSIDÈME · texte numérisé non relu

D. ACTION DÉCISIVE DE L'ÉNÉSIDÈME

1. Aenesidemus oder über die Fundamente der von dem Herrn Prof. Reinhold zu Iena gelieferten Elementar-Philosophie nebst einer Vertheidigung des Skepticismus gegen die Anmassungen der Vernunftkritih. Dritter Brief, 97-108.

2. Nous ne parlons pas ici de l'interprétation du Kantisme par Beck dans son

triompha des difficultés que ni l’un ni l’autre n'avaient pu vaincre: Fichte remonta plus haut que n'avait fait Reinhold, plus haut que la conscience, jusqu'au principe qui est à la base même de la conscience, jusqu'au « Moi pur ». Le fondement de l'Idéalisme intégral était alors découvert; Fichte allait réaliser ce qui semblait encore à Maimon un paradoxe, rendre l'irrationnel intelligible, montrer, dans la production inconsciente de l’objet empirique, de l'objet sensible, de cette différentielle de la conscience que Maimon avait si bien analysée, un moment nécessaire du progrès de la Raison, du développement du Moi.

Depuis quelque temps Fichte estimait que la philosophie de Kant avait besoin d’une exposition nouvelle; il s'en était ouvert, à la fin de l’année 1793, à son ami Niethammer, l’ardent défenseur de la Critique de toute révélation.

« L'état actuel de la philosophie critique, lui écrivait-1l, je vous en fais sincèrement l'aveu entre quatre yeux, me satisfait mal. J'ai l’absolue conviction que Kant s’est borné à indiquer la vérité, mais il ne l’a ni exposée, ni démontrée. Cet homme étonnant, unique, ou bien a le pouvoir de deviner la vérité sans avoir conscience de ses principes, ou bien n'a pas estimé son temps assez pour les lui communiquer, ou bien il a eu honte de forcer de son vivant le respect surhumain quil faudra bien, tôt ou tard, qu'on lui accorde. Personne encore ne l'a compris, et moins que les autres ceux qui ont cru l'avoir le mieux entendu. Nul ne l'aura compris qui ne sera pas arrivé, en suivant lui-même sa propre voie, aux résultats de la Critique : alors, mais alors seulement, le monde sera stupéfait.…. Il n'existe qu'un seul fait original de l'esprit humain capable de fonder la philosophie générale et ses deux rameaux, la théorie et la pratique. Kant le sait sûrement, mais il ne l'a dit nulle part; celui qui le découvrira élèvera l'exposition de la philosophie à la hauteur d'une science. L'inventeur ne sera pas un de ceux qui se sont hâtés de conclure leur système après l'étude de la seule Critique de la Raison pure; et j'ai peur qu'aucun de ceux-là ne comprenne jamais Kant.

abrégé explicatif des ouvrages de M. le professeur Kant d'après ses conseils (Erläuternder Auszug aus den kritischen Schriften des Herrn Prof. Kant auf Anrathen desselben, 1793-1796), parce que la date où ce commentaire a été écrit exclut toute possibilité d'une influence de Beck sur la formation de la pensée de Fichte. Fichte avait déjà conçu dans ses grandes lignes la Théorie de la Science quand Beck commença la publication de son abrégé, et la Théorie de la Science avait été livrée au public depuis deux ans quand parut « l’Unique point de vue auquel il faut juger la philosophie critique » où Beck essaie d'interpréter l’œuvre de Kant dans un sens purement idéaliste.

« Voilà, mon cher ami, quelles sont mes espérances, quelle est mon attente; mais je les renferme dans le secret de mon cœur!. »

Fichte ne devait pas les y tenir enfermées bien longtemps. L'inventeur qui ne s'était pas hâté de conclure son système après l'étude de la seule Critique de la Raison pure, au risque de ne jamais comprendre Kant, et qui allait découvrir le fait original, capable de fonder la philosophie générale et d'élever l'exposition de la philosophie à la hauteur d’une science, c'était lui-même.

Comment Fichte avait-il été amené à prendre ainsi conscience de sa vocation? C'est ce qu'il reste à montrer. De même qu'autrefois le scepticisme de Hume tira Kant de son sommeil dogmatique, de même un nouveau scepticisme, celui d'Énésidème, devait troubler à jamais la quiétude où reposait la pensée de Fichte, depuis qu'il avait cru trouver dans la Philosophie élémentaire de Reïinhold la doctrine qui remédiait aux imperfections de la Critique.

Pour avoir découvert dans la conscience le principe un et absolu qui permettait d’ériger le kantisme en science et de lui donner sa forme définitive — un principe qui dépassait le « je pense » de Descartes * — Fichte avait vu en Reimhold un maître digne de toute l'admiration et de toute la reconnaissance des philosophes.

Or c’est précisément la foi en ce maître qu'Énésidème venait d'ébranler. Le nouveau sceptique tentait d'établir que, loin d’avoir

« amélioré » la Critique, toujours en butte aux objections de Hume,

le principe de la conscience, donné par Reinhold comme le fondement de la philosophie, ne résistait pas à l'examen.

Fichte fut amené ainsi à douter de la valeur absolue de la Philosophie élémentaire et à chercher, pour son propre compte, un prin-

cipe qui mît — cette fois sans contestation possible — la Critique à

l'abri de toutes les attaques.

Dès le jour où, à Berne, il rencontra Baggesen et où, dans un

escalier, il entama la discussion sur le système de Reinhold, Fichte, tout.en reconnaissant ce dont, comme philosophe, il était redevable à Reinhold dans le présent et, pour l'avenir, tout en affirmant aussi son respect « inexprimable » envers ce maître, n'avait pas caché à Baggesen ses réserves au sujet du principe de la Philosophie élémentaire, la « proposition de la conscience », ajoutant d’ailleurs

1. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., IX, 2, p. 431-432, Lettre à Niethammer du 6 oct. 1793. Cette date, donnée par le fils de Fichie, est évidemment fausse, puisque Fichte, à la fin de sa lettre, parle de son mariage comme déjà célébré et que ce mariage eut lieu seulement le 22 octobre.

2. V. Fichte, S. W. I. Bd. Grundlage der Gesammten Wissenschaftslehre, p. 100.

que, sur les points où il se séparait de Reinhold, il se séparait aussi de Kant*.

C'était, en effet, en octobre, à l'heure précise où Fichte venait seulement de pouvoir lire l'Énésidème dont il avait été chargé, en mai 1793, par Schutz, le directeur du Journal lilléraire universel d’Iéna, de faire le compte rendu ?.

Sous l'influence du « nouveau seepticisme », Fichte, convaincu maintenant que la philosophie était encore très loin de l’état d’une science, forcé de renoncer au système qu'il avait professé jusqu'alors et de songer à un système plus solide ?, avait été amené à la découverte du principe de la /chheit qui lui permettait, croyait-il, de rendre invulnérable à la fois la Critique de Kant et l'exposition qu'en avait donnée Reinhold. Toutefois, en faisant part à Baggesen de ses restrictions au sujet de la Philosophie élémentaire, Fichte ne lui avait point parlé de sa propre découverte.

Quand donc Baggesen, défendant contre Fichte la thèse de Reinhold, lui avait dit, en matière de conclusion : « On ne peut. descendre d’un degré au-dessous de la proposition de Reinhold sans aboutir au pur Égoïsme », le mot avait dû singulièrement frapper Fichte “.

Ce qu'il venait de déclarer à Baggesen, Fichte, d’ailleurs précisant sa pensée, l’écrivait, quelques semaines plus tard, à son ami Stephani*.

«Avez-vous lu l’Énésidème? Il m'a un certain temps déconcerté: il a démoli en moi Reimhold, il m'a rendu Kant suspect, et a bouleversé tout mon système, de fond en comble... Il m'a fallu le reconstruire. Et c'est ce que je fais consciencieusement, depuis environ six semaines. Réjouissez-vous de la moisson ; j'ai découvert un nouveau fondement d’où peut se tirer très facilement l’ensemble de la philoso-

1. Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, 74, Baggesen an Reinhold, Bern, d. 22, Mai 1794, p. 334.

2. Ch. Gottfried Schütz. Darstellung seines Lebens, Charakters und Verdienstes, herausgb. von seinem Sohne K. J. Schütz (Halle, 1834-35, 2 Bde), II, p. 94 et suiv. cité par Kabitz dans ses Studien, IV, p. 56.

3. Kabitz, Studien zur Entwicklungsgeschichte der Fichteschen W. L., Beilagen 13. Briefentwurf von Fichte an Wlômer (?), Nov. 1793, p. 27.

4. Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Tasobs 74, Baggesen an Reinhold, Bern, d. 22, Mai 1915, p. 334.

». Hermann Fichte suppose que la lettre sans date à Stephani d’où sont tirés ces détails fut écrite dans les environs de l’été 1793. Elle est certainement postérieure. Fichte y déclare, en effet, que son mariage est chose accomplie depuis quelques mois. Or il s’est marié le 22 oct. 1793; la lettre est donc de la fin de 1793 et peutêtre du commencement de 1794. Le fait même de l’allusion à l’Énésidème tend à le prouver. La critique de l’Énésidème parut au début de 1794. Fichte devait y travailler ou venait de l’achever quand il écrivait à Stéphani; il était plein du sujet.

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phie. Bref, nous aurons, je crois, dans quelques années, une philosophie qui égalera en évidence la géométrie ‘. »

Cette philosophie — la sienne — Fichte, dès cette époque, en avait arrêté les traits essentiels et il allait bientôt l'exposer à ses amis de Zurich. En attendant, il profitait du compte rendu sur l'Énésidème qu'il devait au Journal littéraire universel d'Iéna et qui parut au

commencement de 1795, pour en affirmer déjà publiquement les principes ?.

E. LE COMPTE RENDU À la vérité Fichte, dans ce compte rendu DE L'ÉNÉSIDÈME PAR où il s'efforce de défendre contre Schulze D l’œuvre de la Critique restaurée par la découverte de son vrai principe, ne repousse point d’une manière générale les objections d'Énésidème. Sans doute elles ne portent pas toujours contre le principe de la conscience, considéré en lui-même; du moins

sont-elles, Fichte le reconnaît, sans réplique, si l’on prétend consi-

sidérer ce principe comme principe premier de toute philosophie

et comme pur fait’; par exemple, le principe de la conscience, en tant que fait, exprime, au fond, une abstraction et repose sur une introspection empirique *; ce principe n’est pas premier, non point, comme le dit Enésidème, en ce sens qu'il est soumis et subordonné au principe de contradiction — il ne faut pas confondre avec un principe réel une loi purement formelle de la pensée, en dehors de laquelle toute pensée est sans doute impossible quoique le contenu de la pensée ne soit en rien déterminé par elle ÿ — mais bien parce que le principe de la conscience, comme sujet, implique un prédicat que ne contient pas son concept. L'acte de la conscience est, au fond, une synthèse puisqu'il implique un rapport et une différence, et même la synthèse suprême. Or une synthèse suppose une thèse et une antithèse 6; par suite, ainsi que le déclare encore Enésidème, ce principe ne comporte pas de détermination par soi; il est vrai que ce n'est pas pour la raison qu'il indique, mais parce que le concept

1. Fichte’s Leben, 11, Zweite Abth. XVIII, 4, lettre à Stéphani, p. 511-512.

2. Déjà, quelques mois plus tôt, dans la notice critique qu’il avait faite pour le même journal du livre de Gebhard sur la Bonté morale par bienveillance désintéressée, Fichte avait laissé entendre que la Raison est, en son fond, essentiellement pratique et n’est que pratique; il faisait de cette vertu pratique ou causalité de la Raison, de son autonomie, l'exigence même de la conscience, ce sans quoi il n’y aurait pas pour elle d'unité, de sujet (Ich); il faisait entrevoir que cette causalité inconditionnée de la Raison par où s'affirme le caractère absolu du Sujet pourrait. bien être facilement aussi le fondement de tout savoir philosophique. Fichte, S. W., VIIL. Bd. 4. Von F. Gebhard über sittliche Güle aus uninteressirtem Wohlwcllen, p. 425, lenaer A. L. Z., 1793, n° 304.

3. Fichte, S. W., I. Bd. 1. Recension des Aenesidemus, p. 10. k. Ibid., p. 8. — 5. Ibid., p. 5. — 6. Ibid., p. 6-7.

constitutif de la conscience, le concept du rapport et de la différence, ne peut recevoir sa détermination qu'à l'aide du concept de l'identité et de l'opposition, en conférant une valeur réelle au principe d’identité et de contradiction !. Cependant, en confirmant sur ces points les objections d'Énésidème, Fichte n'entend nullement entrer dans les vues du sceptique; il prétend débarrasser la philosophie critique de ses éléments caducs, il prétend la rajeunir et la rendre inexpugnable, une fois dégagé le principe qu'elle implique mais que son auteur n'a jamais formellement exprimé. Ce principe dont Fichte revendique pour lui la paternité? et qui doit fournir à la Critique, avec sa forme systématique, son unité — car sur l’exigence d’un premier principe, d'un principe un de la philosophie, Fichte s'accorde avec Reinhold — il le cherche à la suite de Reinhold sans doute, mais plus haut encore que Reinhold. Vouloir tirer ce principe d’un fait — et la représentation n’est pas autre chose; elle n'est, comme l’a vu Énésidème, qu'une abstraction de l'expérience — c’est par avance, ne lui conférer qu'une existence relative et provisoire. Or chacun sent une répugnance intérieure à.n’attribuer à ce principe qu'une valeur tout empirique; il faut au principe dont il s’agit une tout autre valeur, une valeur apodictique, indépendante de toutes les constatations; force nous est alors de reconnaître que l’hypothèse était illégitime de vouloir appuyer sur un fait le principe de toute philosophie.

Ce n'est pas sur l’existence d’un fait (Thatsache), nécessairement d'ordre expérimental, c’est sur l'intuition d’un acte (Thathandlung) que repose la conscience, et c'est l'acte de la “Raisons constitue l'essence même de l'esprit, sa vie, l’acte de la production intelligible qui confère au sujet sa véritable autonomie *. Cet acte de la production intelligible, principe de toute détermination, est antérieur à toute détermination, il est vraiment quelque chose de premier et d’absolu ; il serait contradictoire et vain de prétendre le dépasser et chercher un principe qui lui soit supérieur, voire de le subordonner, comme pensée, aux principes de la pensée formelle ; car s'il est vrai qu'il nous soit impossible, du fait même que nous le

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