EPITRE
Mais n'ont-ils pas osé flétrir mon caractère ?
Esclave intolérant , fanatique sectaire ,
Je voudrais , disent-ils , des fers et des proscrits 1
Imposteurs ! de tels voeux souillent-ils mes écrits ?
Souillent-ils mes discours?. . . Pour me trouver des crimes,
Vous torturez mes vers, et vous gâtez mes rimes.
Eh bien ! parmi ces vers , vit-on jamais surgir
Une pensée , un mot qui me force à rougir ?
Moi ! devant le Pouvoir prêchant l'intolérance ,
Aux erreurs des partis défendre l'espérance !
Moi ! des doux entretiens empoisonnant le cours ,
D'un ardent fanatisme armer tous mes discours !
Saintine , tu le sais , l'amitié qui nous lie
Commença dans ces jours d'orage et de folie
Où , les uns , déguisant leurs vœux et leurs regrets ,
Pour des opinions donnaient leurs intérêts ;
Où, souvent entraînés dans des partis contraires ,
Les amis , les parens , les époux et les frères ,
Brisant des nœuds sacrés , sur ses autels récens
Offraient à la Discorde un parricide encens.
En ce temps de débats , de troubles , de systèmes ,
Nos avis différaient ! Nos cœurs étaient les mêmes ,
Ils s'unirent ! Parfois , malgré nous , égarés
Loin des bords enchanteurs aux muses consacrés ,
Nous osions parcourir une route fatale,
Et de la politique aborder le dédale ;
Examinant nos mœurs , nos lois et nos besoins ,
Nous discutions alors !.... nous en aimions-nous moins ?
Des fureurs des partis la déplorable ivresse
A-t-elle à mes amis enlevé ma tendresse ?
A MON AMI. 5
Non ! Au point du départ un moment divisés ,
Nous semblons suivre tous des chemins opposés ;
Novis marchons , et surpris qu'un seul lieu nous rassemble ,
Un jour au même but nous arrivons ensemble.
Car nous n'en avons qu'un ! Nos avis , j'en conviens ,
N'ont pas toujours été d'accord sur les moyens ;
Mais ils sont confondus dans la même espérance :
Tout Français a besoin du bonheur de la France.
Tels aux champs bourguignons , de deux fleuves fameux *
On voit, en s'évitant, fuir les flots écumeux,
Dans leur course rapide , en grondant , ils s'éloignent 5
Après de longs détours , enfin ils se rejoignent,
Et , près du bois propice, où le plus saint des rois,
« Au pied d'un chêne assis, dictait ses justes lois **, »
Unissant de leurs flots la fière indépendance ,
Dans Lutèce enrichie ils versent l'abondance ;
Ces fleuves , de leurs dons nous portant le tribut ,
N'ont désormais qu'un lit, comme ils n'avaient qu'un but.
Qu'importe qu'un moment , de leurs eaux transparentes
Notre oeil distingue encor les couleurs différentes ?
Ils mélangent bientôt leurs eaux et leurs couleurs ,
Et, sous le même nom, roulent parmi des fleurs.
Angelot.
* La Seine et la Marne se réunissent près du bois de Vincennes, ** Voltaire, Henriade.