B. A. ms. 11 846, f. 70 V, interr. de Ch. do Julie
3. Correspondance de Grimtn. septembre 1751, éd. Tourneux, II, 409-10.
248 FICAltO KT SES DEVANCIERS.
Au reste elle liL une chute retentissante et Chevrier, qui jamais ne manque Toccasion de se bafouer lui-même, conte sa mésaventure :
« Je faisais paraître sur la scène une danseuse, pour rappeler Tentrée récente des ballerines dans les pièces de la Comédie italienne. Le personnage principal, la C<ritique, voyant cette fille débuter par des entrechats, lui demande :
Quel motif en ces lieux vous f;iit porter vos pas?
Et la danseuse de répondre :
J'arrive pour tirer un auteur d'embarras.
« Ma foi, il était temps! » réplique quelqu'un de la salle. Le parterre se mit à rii^e aux éclats, puis ce furent des clameurs et la pièce ne put être jouée jusqu'au bout.
Nous ne suivrons pas cet écrivain infatigable en ses nombreuses productions; quelques-unes d'entre elles se lisent aujourd'hui encore avec plaisir. Le style en est rapide, piquant, coloré. L'Aventure de Mlle Godiche, coë/feiise, est une jolie petite nouvelle, d'un ton très moderne, très vivant, semblable à celles que les feuilles littéraires aiment à publier de nos jours.
Après une courte réapparition à Nancy, d'où il est encore chassé pour une satire manuscrite, les Plalogés, contre les membres du Parlement, le pamphlétaire se rend en Allemagne, d'oint il rap-
LES PAMPHLETAIRES. 249
porte son Ilisloire de la campagne de 1757 sur le Rhin et antres pays conf/ais (1757-1758). « On ne reprochera pas à Tauteur, dit Grimm , d'avoir choisi Tépoque la phis favorable à la France. C'est un cruel historien que M. de Chevrier. »
En 1758, paraît V Ilisloire générale de Lorraine et de Bar. Cette grande compilation, qui ne semblait pas susceptible d'agiter les esprits, mit cependant le feu aux poudres; d'abord par son impudente dédicace au prince Charles-Alexandre, « duc de Lorraine et de Bar » ; puis, par des attaques violentes contre le lieutenant de police de Nancy, Timothée Thibault. Par sentence du 22 janvier 1758, le bailliage de cette ville condamna Ihistorien aux galères perpétuelles, les lettres GAL devant être appliquées sur ses épaules au fer rouge et VHisloire générale brûlée par la main du bourreau. Mais le condamné fit audacieusement tète à Forage. Il vint à Nancy purger sa contumace et plaida lui-même devant une affluence prodigieuse : « On vit l'artisan quitter sa boutique, l'artiste son atelier, le marchand son comptoir... 1 ».
Le jugement fut rendu le 3 août : le coupable s'en tirait avec une simple amende honorable à Thibault et la suppression du livre; mais, à la fin du mois, il quittait Nancy, pour n'y plus revenir.
A Francfort, où il loge au Cygne blanc, il fait représenter, le 6 décembre 17.^)9, une pièce dédiée
1. Clipvrior, fjixloirc d'une cause crlèhrc, cit. par Gillet, p. 59-GÛ.
au prince Xavier de Saxe, la Nouvelle du jour. M. Gillet en parle au cours de sa notice sur Chevrier' et possédait cette comédie dans sa bibliothèque '-. Nous n'avons malheureusement pas pu parvenir à nous en procurer un exemplaire. Par son sujet même, traité par un nouvelliste, la Nouvelle du jour serait pour nous d'un vif intérêt. Sur la fin de 1760, Chevrier vint s'établir à Bruxelles, au moment où s'y efl'ondrait un autre pamphlétaire, Maubert de Gouvest, rédacteur du Gazelin de Bruxelles. Il prit sa succession et débuta le 10 janvier 17G1.
Ce fut en cette année 1761 que Chevrier publia à La Haye son fameux libelle, le Colporteur, qui eut un énorme retentissement^. Les personnalités les plus en vue y étaient attaquées avec la dernière violence et nommées en toutes lettres. Le scandale fut d'autant plus grand que, au dire d'un contemporain, tout y était « presque vrai ». Le volume fut interdit en France. Grimm le juge un « exécrable ramas, vendu assez cher ici (à Paris), parce qu'il se trouve toujours des oisifs qui aiment à fouiller dans les ordures' »; et Bachaumont : « De la plus grande rareté, le Colporteur, que le gouvernement n'a point voulu tolérer en France, ce qui désole les libraires, l'ouvrage étant assuré du plus grand
1. Gillct, Notice historique et biographique sur Chevrier, Nancy. 1864, in-8, extr. des Mémoires de l Académie Stanislas, 186:^.
'2. Lu Nouvelle du jour, comédie en un acte en vers, par Chevrier, Dresde, 1759, in-8 de 16 pp.