‹ Figaro et ses devanciersChapitre 116 sur 194 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Intérêt que prend Louis XIV aux rapports de la police secrète : il y trouve l'histoire des familles. Après sa mort est organisé le service des gazetins. — II. Leurs rédacteurs : 1° les professionnels; 2° les policiers. Gazettes pour la lieutenance générale et gazettes pour le public. — III. Après Manille, qui perfectionne le système, son successeur, Berryer, reçoit les feuilles destinées aux « puissances ». Sartine préfère les rapports de ses agents aux bulletins des nouvellistes officieux; mais il faut revenir à ceux-ci. Sauf de rares et brillantes exceptions, ces officieux sont de pauvres hères. Leurs doléances. Ils reflètent l'opinion publique.

L'aventure de Charles de Julie nous a fait entreloir quelques-uns de ces « feuillistes » qui mettaient leur activité au service du Magistrat; c'étaient les « auteurs » — le mot est de Mouhy — de ces gazetins de police qui, après avoir été communiqués à qui de droit, étaient versés dans les Archives de la Bastille.

A partir de 1GG7, date où fut organisée la police parisienne, le lieutenant général, Nicolas de la Reynie, dut transmettre au ministre de Paris, c'està-dire à celui des secrétaires d'État qui avait Paris dans son département, le résumé des rapports que ses agents lui fournissaient chaque jour sur les faits-divers et les propos de la ville. Louis XIV prit goût à la lecture de ces bulletins, qu'il ne faut pas confondre avec les feuilles écrites par des particuliers, soumises au visa de la police et portées à la connaissance de Louis XV, dont nous avons parlé plus haut. Nous sommes ici en présence de gazettes policières, que le Magistrat l'ait rédiger par un personnel spécialement aiïecté à ce service. Ce sont les fameux « gazetins de la police secrète ». Ils abondent en détails sur la vie privée; mais ce n'était pas un sentiment de curiosité, plus ou moins indiscrète, qui déterminait le grand roi à s'en préoccuper : on sait comment le caractère môme de l'ancienne monarchie amenait le souverain à intervenir dans les affaires particulières de ses sujets.

Cependant un homme, trempé comme La Reynie, se pliait difficilement à ce métier de nouvelliste policier; aussi, en 1678, Colbert chargea-t-il le procureur du roi au Châtelet d'instruire Louis XIV de tout ce qui se passait à Paris1.

Après la mort du vieux monarque, c'est-à-dire à l'époque où l'opinion publique allait exercer une influence chaque jour grandissante, ce service revint

1. Lettre de Marville à Maurepas, éd. Boislisle, t. I, préface, p. xxxh

à la lieutenance de police pour y prendre plus d'importance encore. Le duc d'Orléans, régent du royaume, a souci d'être instruit de ce qu'on pense de son gouvernement. Le rédacteur de la Gazette de la Régence le constate :

« Un ami et moi nous avons découvert que, depuis la mort du roi (Louis XIV), le Régent entretient une personne qui se répand dans le monde, et surtout dans les cafés, pour savoir ce que l'on dit, non pas pour user de rigueur, mais seulement pour savoir ce qui se dit. Cette personne est un homme d'esprit, fort honnête homme et raisonnant fort bien des affaires publiques. Il n'y a pas de semaine où, depuis dix-huit mois, il ne vienne deux fois à notre café et qu'il ne lie conversation du côté où nous nous mettons. C'est toujours sur les affaires du temps1. »

Notre auteur découvrait ainsi, par hasard, l'un des agents d'un vaste service de renseignements, aux rouages multiples et compliqués, dont il n'avait aucune idée.

Ces observateurs versaient leur récolte dans ces « gazetins de la police secrète », feuilles manuscrites des nouvellistes du gouvernement. On y trouve les propos des salons et des cafés, des promenades et des théâtres, du Palais et des « cabinets », voire les confidences de l'intimité.

Le marquis d'Hautefort avait pour maîtresse Mlle Montfort de l'Opéra-Comique, liaison qu'il

Page 1