‹ Figaro et ses devanciersChapitre 134 sur 194 · A. ras., 11 575, doss. Mouhy · texte numérisé non relu

A. ras., 11 575, doss. Mouhy

le chevalier de mouhy. 231

désolées : il ne croyait pas mal faire « pour des personnes de cette sorte »; il demande grâce. « Je me vois à quarante-quatre ans, après avoir travaillé toute ma vie comme un forçat, chargé d'une femme et de cinq enfants, à la mendicité. » Il termine lamentablement :

« Vous concevez bien que si l'affaire, pour laquelle je perds tout, est sue à Paris, je ne puis plus me montrer et qu'il faut que j'aille me cacher ailleurs. Si j'avais eu de quoi vivre, vous n'auriez eu jamais de reproche à me faire... La honte de vous importuner toujours m'a perdu. »

Aux prières de Mouhy, sa femme joignait les siennes. Une misère affreuse étreignait la famille. L'aîné des quatre garçons faisait pitié sous les loques de son habit d'officier; il n'avait ni chapeau, ni linge, ni épée et, sous peine de perdre le bénéfice de son brevet, il devait rejoindre avant le 1er avril.

Mouhy sortit de la Bastille, le 25 mars 1745, avec un exil à Rouen, où, le 30 mars, le Président Pontcarré certifie la présence du « pauvre diable ».

A Rouen, comment subsister? La condition du « pauvre diable » est de plus en plus misérable. Le 29 octobre, il obtient enfin son rappel. Et, à peine de retour à Paris, Mouhy harcèle à nouveau de ses plaintes le lieutenant de police; il l'accable d'offres de service et de protestations : « Il faut que cet homme me croie bien sot, déclare Marville, s'il s'imagine que je croirai jamais un mot de ce qu'il me dit ».

Il ne reste plus au policier en disgrâce qu'à reprendre le chemin de l'exil, volontairement cette fois, pour aller s'établir à La Haye, dans le pays J où fleurit la liberté de la presse, y conquérir, à la pointe d'une plume indépendante, un nouveau groupe d'abonnés. La gazette qu'y fit imprimer Mouhy, sous ce titre coquet, le Papillon ou lettres parisiennes, rappelle le Mercure, avec une hardiesse d'information et d'expression que la censure n'eût pas tolérée en France. Il y glisse des réclames sous les formes les plus variées, sous des formes qu'on aurait pu croire d'invention toute récente, par exemple la lettre de l'abonné : « Envoyez-moi six exemplaires des Mémoires de Mme de Villenemours, rédigés par M. de Mouhy; on me les demande à cor et à cri ».

De sa « maison de la Haye », Mouhy reste en correspondance avec les amis qu'il a conservés dans les bureaux de la police, notamment avec Duval père, premier secrétaire du lieutenant général, un excellent et très honnête homme. Il le charge de plaider encore sa cause auprès de Marville; il lui demande de lui mettre sous enveloppe « les jolies poésies qu'il pourra rencontrer, car il travaille à La Haye dans ce genre de littérature ».

La publication du Papillon fut conduite jusqu'en 1751 , avec une interruption de dix-huit mois.

Berryer avait succédé à Marville. Il consentit à reprendre notre publiciste au nombre de ses agents,

mais en lui fixant des attributions précises, l'observation des théâtres. Et Mouhy de revenir à Paris, pour y rédiger, comme soiriste, un courrier des spectacles à l'usage de la police. Cependant il continuait la publication d'une innombrable quantité de romans et de compilations historiques. Attentif aux sujets les plus susceptibles de piquer la curiosité, il fit paraître un Masque de fer en trois volumes, dès que cette question fut soulevée. Il avait d'ailleurs très haute opinion de sa valeur littéraire et disait à qui voulait l'entendre — voire à qui ne voulait pas — que, comme écrivain, il ne le cédait qu'à Voltaire.

« Pauvre à faire pitié, laid à faire peur, bossu, boiteux, mais vaniteux encore, le chevalier de Mouhy était un petit être hâbleur1. »

Amoureux de sa femme qui était jolie, il découvrit qu'elle le trompait. On a vu que ses ennemis n'hésitèrent pas à en conclure qu'il en tirait profit. Etrange autant qu'émouvant est le récit où il raconte comment il constata la trahison de l'infidèle. Il faut voir, avec quelle ardeur, en vieux limier qui n'a pas perdu le flair, il reprend la piste pour son propre compte.

« Après m'ôtre saisi, dans une antichambre, de

] . Paule Bayle et Jacques Horblay, Journalisme clandestin au XVIIIe si> cle, dans la Nouvelle Bévue, nov.-déc. 1905, p. 224.

la redingote d'un de mes gens, afin de ne pas être reconnu, je suivis le carrosse dans lequel était entrée ma femme.... » Mouhy court derrière la voiture, la dépasse, se blottit dans les embrasures des portes, se cache aux encoignures des rues. La voiture s'est arrêtée, un gentilhomme y monte; plus loin elle est prise dans un embarras de fiacres. Au risque de se faire écraser, le chevalier se glisse vite sous le coffre, entre les roues. Il voudrait saisir des bribes de conversation. « Je trouvai dans l'emploi que je me procurai une certaine satisfaction qui semblait adoucir l'inquiétude affreuse dont j'étais dévoré ». Enfin, dit-il, « je me conduisis avec tant de circonspection, que j'entrais en même temps que ma femme au spectacle ».

« Le chevalier de Mouhy, dit Audi iïïet, allait dans les cafés, dans les foyers, recueillait tout ce qu'on y disait, et, rentré le soir chez lui, il écrivait un roman dans lequel il amalgamait les anecdotes qu'il avait entendu raconter. Un ouvrage nouveau avait-il du succès, il en composait aussitôt le pendant. Il tirait d'ailleurs très bon parti de ses écrits; ils étaient affichés partout; il en avait les poches pleines; il les colportait lui-même et l'on était forcé de les acheter pour se débarrasser de ses instances.... »

Gaillard de la Bataille lui est plus favorable : « Mouhy ne néglige rien pour plaire au public par une agréable variété. Jamais un même homme ne mania avec tant de facilité tant de manières

diffé rentes et opposées, mais toujours sans succès pour sa réputation et sa fortune1.... »

Un instant néanmoins, Mouhy put croire que la fortune allait lui sourire. Il fut question de lui pour le poste de rédacteur en chef de la Gazette de France; mais, déclare Raynal2 « il est totalement décrié ».

En 1757, le maréchal de Belle-Isle, nommé ministre de la Guerre, engagea notre chevalier pour « les affaires secrètes des départements ». On dirait aujourd'hui qu'il le mit à la tète du service des renseignements. « Il exigea que je ne m'occuperais plus que de ce travail, » écrit Mouhy dans son Abrégé de V histoire du théâtre français. Grimm, qui rend compte du livre, en fait des gorges chaudes :

« Tout Paris sait à quelles fonctions M. le maréchal de Belle-Isle l'avait employé.... Il est certain que Mouhy s'acquittait de son emploi, en citoyen, en homme d'État. Il venait de découvrir un de ces sujets intéressants que le ministre l'avait chargé de lui procurer :

« Eh, Monsieur le maréchal ! l'heureuse découverte que je viens de faire! Seize ans, belle comme le jour, l'innocence même, et ce n'est rien de tout cela, elle possède une qualité bien supérieure encore...

— Qu'est-ce donc?

1. Anonyme, Histoire de Mlle Cronel (Clairon) dite Frétillon. La Haye, K43, in-12, -2" partie, p. 5. L'auteur en est identifié par II. Audiffret, sur l'exemplaire do la Bibliothèque do la Ville de Paris, vol. 3 159.

2. Correspondance Grimm (édit. M. Tourneux), I, 308. Elle annonce mémo la chose comme faite.

— Elle est sourde et muette; le secret de l'État est en sûreté. »

Belle-Isle mourut le 26 janvier 1761. Sartine réembaucha Mouhy. Celui-ci avait conservé ses relations mondaines et il reprend, pour le Magistrat, . le cours de ses observations dans les salons où il l| avait l'accès. Dufort de Cheverny le rencontre chez :| Mme de Saint- Yon-Salaberry. « Il était bavard Ij comme ses romans. »

Des divers portraits que les contemporains ont tracés de notre personnage, le moins malveillant !| est celui qu'à signé Voisenon :

« C'est sans contredit l'auteur le plus fécond du siècle. Il a fait toute sorte de métiers et cependant il est honnête homme. Il a vécu longtemps de ses ouvrages et, ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ses libraires en vivaient aussi. Il me dit un jour que, tous les soirs, il était obligé de tromper son imagination pour parvenir à s'endormir. »

« Ses lecteurs n'étaient pas aussi embarrassés, » < ajoute malicieusement l'abbé *.

L'âge venait, Mouhy écrivait toujours. Il n'interrompit qu'en 1781, à l'âge de quatre-vingts ans, la publication de son Histoire du théâtre français, commencée sur les manuscrits des frères Parfait; elle fut continuée par Lefuel de Méricourt.

Charles de Fieux, chevalier de Mouhy, mourut à Paris le 29 février 1784, à l'âge de quatre-vingttrois ans.

1, Voisenon, Œuvres complètes, IV, 151.

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