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CHAPITRE XV

LES PAMPHLETAIRES

François Chevrier : sa naissance. Ses satires contre les dames de Nancy. Ses sentiments autrichiens. Il vient à Paris où il publie des romans. Il s'attache à M. de Cursay, commandant des troupes en Corse. Exilé de Corse, chassé d'Italie, il revient à Paris. Son Histoire générale de Lorraine. Les haines de Chevrier. Il est franc-maçon et athée. — II. Chevrier nouvelliste. — III. 11 suit l'armée de Richelieu en Allemagne, puis s'établit à Bruxelles. Le gazetin de Bruxelles. Son pamphlet célèbre, le Colporteur. Prospectus pour nouvelles à la main. Mort de Chevrier.

A côté des « contrebandiers » comme Cabaud de Rambaud et des officieux comme le chevalier de Mouhy, se placent les nouvellistes pamphlétaires, et, au premier rang, François-Antoine Chevrier. Il était né à. Nancy, dans la rue des Quatre-Eglises, le 11 octobre 1721. Les nouvelles d'un Chevrier se distinguent de celles d'un Rambaud en ce qu'elles sont des œuvres de polémique : Rambaud n'est qu'un informateur.

Chevrier, que son père, d'une bonne famille de robe, destinait au barreau, fréquenta l'université de Pont-à-Mousson. Il avait marqué, dès son enfance, les plus heureuses dispositions, pour la littérature surtout; nature ardente, emportée, ouverte à tout et saisissant tout avec passion; mais donnant des inquiétudes par son irrésistible penchant à la satire laissant enfin pressentir ce qu'il deviendrait un jour,' l'homme que certains ont nommé le Juvénal du xvme siècle. Déjà Chevrier affichait cette haine des: femmes qui ne le quitta jamais; il méprisait les femmes, il les exécrait, — tout en les aimant beaucoup, et même beaucoup trop.

Les violences de son caractère ne connaissaient pas de frein. A Nancy, on le vit entrer au Palais de» Justice, le 25 août 1740, l'épée au côté, et, dans la; Grand' salle, souffleter l'un des plus anciens avo-i cals, Me François; au reste, médiocrement assidu au barreau, occupé qu'il était à des satires contre les dames de la ville. Pourvu qu'elles fussent jeunes et jolies, il les prenait en horreur, et les attaquait j particulièrement. Il les mit au théâtre, en des comédies dont il donna des représentations publiques : satires que nous ne possédons plus, mais qu'il est I facile de s'imaginer par celles que Chevrier publia dans la suite.

« Mlle Gaussin de la Comédie française a eu 1372 amants, dont on a les noms (entre autres Voltaire). Un des plus aimables fut le comte de T..., lieutenant général des armées du roi et gouverneur de B...; elle en a une fille, mariée en 1755 à

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un entreposeur des tabacs dans une petite ville de Champagne. Mlle Gaussin, qui n'a jamais cru — ce sont ses termes — « qu'on pouvait refuser un galant homme, qui demandait de bonne foi », compte presque tous les auteurs au rang de ses amants, si Ton peut appeler de ce nom des voyageurs qui vont se désaltérer à une fontaine qui est sur le grand chemin pour la commodité des passants *. »

Un des nombreux ennemis, que s'attira notre pamphlétaire, disait de lui : « Il a des griffes jusque dans les yeux » ; et l'auteur de la Chevriade le dépeint ainsi : « Il était d'un ton olivâtre, rehaussé d'un rouge de vin plus foncé, déjà tout bourgeonné ; il avait l'œil couvert d'un sourcil épais, étincelant et qui semblait distiller du poison » ; faisant d'ailleurs lui-même trophée de son goût pour les libelles :

La satire embellit les plus simples propos Et l'admiration est le style des sots 2.

Ce besoin d'incessante malignité était si ancré chez lui que, de sa propre personne et de ses propres ouvrages, il ne put jamais dire que du mal.

Quand, en 1737, Stanislas Leszczynski devint duc de Lorraine, avec droit de succession pour son gendre le roi de France — à l'exclusion de la maison de Lorraine qui régnait en Autriche — Chevrier

1. Almanach dts gens d'esprit, Œuvres complètes de M. de Chevrier, Londres. 1771, :-; vol. in-12, I, -207. ■2. Almanach des gens d'esprit, éd. fit , I. 394.

vit s ouvrir devant lui un nouveau champ à semer satires et pamphlets. Qu'on se rappelle les « nouvellants » sur les promenades publiques et les nouvellistes dans leurs salles de rédaction, appelés, tantôt des merles, tantôt des lorrains et des autrichiens. Chevrier va être un « lorrain » et un « autrichien » au sens propre du mot. Il ne pardonnera pas à la Maison de France d'avoir exclu de Lorraine la dynastie des Habsbourg-, dont les représentants lui en paraissent les souverains légitimes. Désormais Louis XV, la Pompadour, leurs favoris et leurs ministres, vont servir de but à ses traits acérés. Ainsi qu'il avait fait pour les dames de Nancy, il mit au théâtre — en collaboration avec son ami Fournier — le bon Stanislas et sa Cour. Mais l'affaire se gâta. Les deux camarades furent exilés; Fournier fut chercher fortune en Autriche, et Chevrier, sur la fin de 1743, vint à Paris, où il publia, en 1744, « un roman moral et critique », Recueil de ces clames, et, en 1745, Bi-bi, autre roman, toujours critique, mais beaucoup moins moral.

En 1746, il part pour l'Italie, où les dames, desquelles il continue à médire, veulent le faire assassiner; si bien qu'il doit s'estimer heureux d'être attaché, l'année suivante, en qualité de secrétaire, au marquis de Cursay, qui commande les troupes de Louis XV en Corse et de le suivre dans l'île, dont l'annexion est imminente1. Il y travaille à l'orga-

l. Rapport de l'inspecteur Meusuier, 20 août 1753, éd. Ravaisson, XII, 364-65. — On trouve dans le dossier de Chevrier aux Archives de la Bastille. 1'». A. ms. 12 152, f. 281-338, des lettres du marquis de Cursay et des fragments <lo Chevrier sur la Corse.

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