‹ Figaro et ses devanciersChapitre 185 sur 194 · B. A. mss 10 335 et · texte numérisé non relu

B. A. mss 10 335 et

3. Nouveau règlement général pour les Nouvellistes, éd. Fouruier, VIIÏ, 266-67.

ouvrage fort joli. J'ai conseillé à Monsieur un Tel de la prendre.

— Mais monsieur un Tel ne sait pas lire, dit le monsieur.

— Non, mais il se la fait lire par son valet de chambre et ils trouvent tous deux cela fort beau. »

Figaro ne se contente pas de rédiger des nouvelles à la main : il écrit ses mémoires. Le voici au service du grand Mirabeau. Il s'appelle Legrain, né dans l'Aisne, en 1752, de pauvres paysans. « L'hiver on allait à l'école jusqu'à douze et quatorze ans. » Il servit d'abord chez les bénédictins; puis il passa parmi les quarante domestiques de l'abbé de Vauclair \ « Il avait de la probité, dit M. Dauphin-Meusnier, de la probité sans excès de scrupules et de l'honneur môme. » Legrain parvint à faire agréer ses services de la marquise de Tourzel. Le marquis était honnête homme. « Son valet de chambre me dit un jour : « — J'ai pris M. le marquis au berceau; voici trente-cinq ans que je suis avec lui. Je parierais ma tête contre douze sols qu'il n'a jamais vu

1. Ces détails et les suivants tirés des Souvenirs de Legrain, publiés par la Nouvelle revue rétrospective, XVIIIe année, 10 nov. 1901-10 mai 1902. Cf. l'étude de M. Dauphin-Meusnier, Mémoires d'un valet de chambre contemporain de Figaro.

d'autre femme que la sienne, et Mme la marquise la même chose.

« Je lui réponds :

« — Chose bien rare, surtout dans le grand! »

Mais Legrain ne voulait pas demeurer au service d'une femme. En 1781, Mirabeau sortait du donjon de Vincennes, nu comme ver et décrédité :

« Mes profits ne seront pas grands », pensait Legrain.

« Votre maître n'est pas trop aisé, lui dit un camarade... Si vous restez trois semaines, vous serez un bon garçon.

— Il est donc possible que je reste un mois. »

Le marquis de Mirabeau, le père de son nouveau maître, était le premier à le décourager :

« Si tu as un peu d'argent, qu'il t'en demande quelque chose, dis-lui que tu n'en as pas. »

Cependant Legrain tint bon et s'attacha à la fortune du futur tribun.

En plein hiver, Mirabeau annonce à Legrain qu'on va partir pour la Franche-Comté. Ce qu'il ne lui dit pas, c'est qu'il s'agissait d'aller faire annuler la condamnation capitale prononcée naguère pour rapt de Sophie de Monnier — exactement l'histoire du marquis de Mirabel et de Nicolas Tollot, notée plus haut.

Un avocat est du voyage. L'oncle de l'avocat assure à Legrain qu'on va en ambassade. Legrain n'en doute pas et déjà voit sa fortune faite. A Brinon, charmant intermède. « La cuisinière de la dame du frère de M. l'avocat » se met avec notre

domestique du dernier bien. Elle a dix-sept ans. L'anecdote est contée par notre valet d'une plume alerte.

« Je vois que le temps presse, je me dis : « Il ne faut pas perdre de temps ».

Le temps ne fut pas perdu ; mais il n'est bonheur qui dure. Il faut se remettre en route. « L'on monte en voiture. Je dis au postillon :

« Partez! »

« Elle veut absolument que je prenne un peu de liqueur. Je me dépêche, nous nous embrassons, je monte à cheval, elle m'éclaire.

« Faut-il que vous partiez par ce temps-là, si' vite?... »

« Je lui donne la main, je pars ventre à terre. »

A une journée de là, l'essieu de la voiture se rompt.

« Monsieur, dit Legrain, j'aurais mieux aimé qu'elle se brise à Brinon, chez le frère de M. l'avocat, que de se faire une égratignure ici!

— Oh! je t'entends, » fit Mirabeau.

C'est à l'auberge de Salins que Legrain découvre dans quelle sorte d'ambassade il s'est embarqué.

« Legrain, lui murmure à l'oreille son maître, ne prononce pas le mot de Mirabeau, que je ne te le dise.

— Cela suffit, Monsieur. »

On se dirige vers Pontarlier. Deux pieds de neige. Les arbres découpent leurs branches noires sur le ciel gris : de rares vols de corbeaux; puis

rien. Enfin un homme sur la route; il approche, croise la voiture :

« Qu'on arrête, voilà Bourrier, s'écrie Mirabeau.

— Ma foi, Monsieur, Ton voit bien que la neige vous éblouit, car c'est un perruquier.

— Précisément!... appelle-le donc! »

Le témoignage de ce Bourrier, logeur et traiteur du comte à Pontarlier, lui avait fait trancher la tête cinq ans auparavant — en effigie. Mirabeau le secoue, l'embrasse.

« Voilà une belle ambassade! » pensa Legrain.

À Pontarlier, l'avocat descend. On arrive aux Verrières- Suisse.

« Pardon, Monsieur le comte, si je vous interromps, fait Legrain.

— Parle.

— Monsieur, quand je suis parti du Bignon l'oncle de votre avocat m'a dit que vous étiez nommé ambassadeur, et que j'allais faire mon chemin avec vous. Il paraît que ce soit possible en fait de chemin, mais pas en fortune.... Quoiqu'il en soit, soyez sûr de moi. Ayez tort ou raison, je ne vous quitte pas que vous ne soyez débarrassé.

— Je puis donc compter sur toi?

— Oui, monsieur le comte, en service et en probité. D'ailleurs, monsieur votre père m'a dit qu'il se reposait sur moi. Je lui ai donné ma parole. »

Et voilà Legrain qui part en qualité de négociateur, tantôt à Neuchâtel, tantôt à Pontarlier, visitant le chancelier, visitant les juges. Il s'agit d'obtenir du Conseil d'État de Neuchâtel d'interdire

aux témoins suisses de venir déposer en France. C'est Legrain qui mène l'affaire. Il ne débride pas, brûlant les étapes, par des chemins où le cheval enfonce dans la neige jusqu'aux jarrets. « Te voilà déjà revenu, lui dit Mirabeau.

— Je n'ai pu revenir plus tôt.

— Je le crois bien!... Comme te voilà fait! » Mirabeau avait dû se constituer prisonnier à

Pontarlier. Legrain, de son côté, avait pris à cœur; les affaires de son maître, auquel l'avocat du roi à Pontarlier, un nommé Pion, était hostile. Legrain traversait la grande place à cheval. Arrive une meute.

« Parmi ces chiens, il se trouva M. Pion.... Comme j'avais un bon fouet de poste, que je savais bienj le manier, je n'ai pas voulu lui couper les yeux, je:! lui ai seulement coupé la figure, avec les deux oreilles. »

On imagine la belle rumeur. Legrain fut traduit en justice à Besançon, mais, à force de parler, d'expliquer, de poster adroitement de menues inexactitudes aux bons endroits — ô Figaro! — le rusé compère parvint à se tirer d'affaire. Mirabeau aussi.

Legrain est devenu le conseiller et le mentor de son maître ; il lui fait payer une partie de ses dettes, celles qui sont dans la basse classe, « parce qu'elles sont criardes ». Survient le fameux procès de 1783, de Mirabeau contre sa femme — « contre » est mal dit, puisqu'il plaidait en « réunion ». Mira-I beau se révèle le premier orateur de son temps, ff]

a publié son livre sur les lettres de cachet. Il est célèbre et quelques éclats de sa renommée mettent en lumière le fidèle Legrain. De la gloire, mais peu d'argent. Faute d'avoine, les chevaux se mordent. Mirabeau et Legrain voulurent régler leurs comptes; ils en vinrent aux coups.

« Monsieur le comte, nous avons raison tous les deux. Vous pouvez prendre un domestique si vous n'en avez pas et moi un autre maître. Vous aurez plutôt trouvé un mauvais domestique que moi un bon maître.

— Eh bien, en attendant, voilà des commissions, il faut les faire; et voyez que ma chambre est tout sens dessus dessous.

— J'ai une place, je suis sûr d'être reçu, je sais les prix de la maison, tout cela me convient. Je suis bien sûr en n'entrant pas là que je ferai une sottise. Enfin je me détermine à rester avec vous, Monsieur. »

Legrain demeura auprès de Mirabeau jusqu'à l'heure de sa mort. Entre temps, il se maria, et sa femme, qu'il avait connue servant Mme de Nehra, sous le nom d'Henriette, s'attacha au grand tribun comme son mari. Bien qu'enceinte, elle le soigna durant sa dernière maladie avec un admirable dévouement.

La fin du puissant orateur est contée par Legrain en termes émus :

« Le matin, il aperçoit la verdure des arbres de son jardin et dit :

« Menez mon lit auprès de la croisée, que je la voie avant de mourir :

« Et il dit, étant arrivé auprès :

« Belle verdure, tu parais à l'instant que je m'en vais. »

Le récit est très beau, très simple. Figaro écrits de sa meilleure plume. Mais l'émotion devient trop forte, ce sont des phrases heurtées, inachevées; on les lit entrecoupées de sanglots :

« Quelque temps, toujours parlait, tout à coup baisse tout-à-fait; la parole lui manque. Toujours connaissance jusqu'au dernier soupir, fait signe que l'on lui donne une plume et dit adieu, pour toujours, à tout le monde qui était dans les chambres et à tous les Français , fait signe à sa garde-j malade (Henriette) qui le soutenait de se détourner pour ne pas le voir passer.

« C'était une fière révolution dans la rue. »

On était en avril 1791 ; une matinée de printemps, fraîche, baignée de lumière claire, sans soleil; des brumes légères estompaient d'une fine buée la « belle verdure » du jardin.

Là s'arrête le manuscrit. Legrain vint demeurer avec la bonne Henriette à Pontarlier; mais on y dépanthéonisait Mirabeau comme à Paris, et les fidèles serviteurs retournèrent dans la capitale, où le fils adoptif du grand tribun, G. Lucas de Montigny, les entoura d'égards affectueux.

Et Legrain, « en se mettant en écrit », mit en écrit son maître.

Une belle fin pour Figaro

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