‹ Figaro et ses devanciersChapitre 63 sur 194 · B. A. mss 10 331 et · texte numérisé non relu

B. A. mss 10 331 et

Car, sous prétexte de nouvelles, Ayant fait courir des libelles Contre des morts et des vivants, Fit — par sentence de justice —

Au Chùtelet, publiquement,

Tout au long amende honorable,

La torche au poing, la corde au col...

A la mort de Mazarin, les rigueurs redoublèrent. Il n'était délit pour lequel Louis XIV montrât plus d'aversion; aussi l'un de ses premiers actes fut-il d'ordonner l'incarcération à la Bastille de tous les nouvellistes qu'il serait possible d'arrêter1; et, dès le mois d'avril, nous y voyons mener toute une « société » : Pierre Leclerc, marchand fruitier; les j abbés Delépine et Guérinon ; Pradier, solliciteur j d'affaires au Palais; trois domestiques, Gaigneron, Dupré et Parfait; Louis Lecomte, maître d'hôtel de la Présidente de Barillon ; un avocat, P. Mathieu, et la gargotier Lamy2. Un joli bureau de rédaction j et de l'assortiment le plus varié.

C'est l'époque où le secret d'État sévit dans : toute sa rigueur. En vain les nouvellistes s'efforcent-ils d'y accommoder leurs plumes, d'écrire leurs gazettes avec modération, de leur enlever

1. Lettre du 8 mars 16G2, au gouverneur de la Bastille, B. A. ms, 10296-

2. B. A. ms. 10 332. Nous donnons ci-contre le fac-similé de la lettre de cachet.

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LETTRE DE CACHET DU 8 MARS l662

ordonnant l'incarcération à la Bastille de tous les nouvellistes à la main. (Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 10352.)

tout caractère politique, de ménager gens en place et gens en crédit; la défense demeure absolue et les peines se succèdent : confiscations, lettres d'exil, prison, galères, potence. Mais, à leur tour, les rigueurs sont impuissantes; à peine une nichée de folliculaires est-elle détruite, qu'on en signale une autre, vivace, grouillante, s'acharnant à son travail souterrain. « Quant aux gazetiers, écrit le prince de Gondé, gouverneur de Bourgogne, c'est un mal sans remède1. »

Heureux encore les nouvellistes qui, échappant à la répression légale, tombaient sous l'autorité « immédiate » du roi, autrement dit ceux qui avaient la bonne fortune d'être mis à la Bastille par lettre de cachet : ils y bénéficiaient de la douceur relative du régime réservé aux détenus; et, s'ils connaissaient des personnes honorables disposées à se porter garantes de leur repentir, ils se tiraient encore d'affaire à bon marché. Quant au « gazetier qui ne trouve personne qui veuille répondre de lui », après un séjour souvent très long dans la prison d'Etat, il est exilé en province; mais tous, en sortant, doivent faire soumission « de ne plus se mêler de nouvelles, sous telles peines qu'il plairait à Sa Majesté de leur imposer, même de la vie2 ».

L'Affaire Foucquet leur valut un redoublement de sévérité. Le surintendant avait un grand nombre

1. Lettre au Président du parlement de Dijon, éd. Ilatin, I, 57.

2. Les lettres de cachet à Paris, étude suivie d'une liste des prisonniers de la Bastille, Paris, 190], gr. in-8, à la table le mot « Nouvellistes ».

de partisans; et plusieurs nouvellistes organisèrent une campagne d'opinion, semblable à celles que font surgir, de nos jours encore, les causes retentissantes revendiquées par la politique. La plupart des gazettes secrètes sont favorables au surintendant. Au Châtelet les juges sont sans pitié. Élie Blanchard, pour avoir écrit la Requête du surintendant Foucquet à la Chambre de justice, fut condamné, le 24 septembre 1663, à être fustigé publiquement, avec un écriteau devant et derrière, contenant ces mots « Gazetier à la main1 ».

Encore ces sentences n'étaient-elles pas assez sévères au gré des « gens du roi ». Ceux-ci se plaignaient de ce que les « jeunes conseillers » inclinassent à Tindulgence; et le procureur réclamait une déclaration souveraine, d'après laquelle les nouveaux conseillers n'auraient plus faculté d'opiner qu'après deux ou trois années de service, « ce qui se pratiquait au Parlement2 ».

Et il ne suffisait pas que les nouvellistes fussent placés sous la coupe impitoyable de la justice réglée, il fallait encore qu'on les abandonnât aux sévices des particuliers. Le marquis de Vardes pouvait faire couper impunément le nez à Montandré pour venger sa sœur, la maréchale de Guébriant, de qui le gazetier avait, paraît-il, médit dans ses feuilles.

1. Bibl. nat. ms. nouv. acq. franc.. 1891, f. 12; — Archives do la Préf. de police, Bastillo, I, 15 et II, 5; — Hatin, I, 58.

2. Kyaniz, procureur du roi au Châtelet, à Colbert, 21 oct. 1663, éd. Ravaisson, II 150.

Non content des « commissions extraordinaires » qui jugeaient sans appel, le gouvernement décida, en 1666, que les officiers ordinaires prononceraient au même titre sur le sort des nouvellistes ; et, en 1670, La Reynie voulait que ce pouvoir fût étendu jusqu'aux juges inférieurs. « Il y a nécessité, disaitil, de réprimer, par les voies les plus rigoureuses, la licence que Ton continue de se donner d'envoyer dans les pays étrangers des gazettes à la main; mais il serait d'une fâcheuse conséquence de traduire les écrivains pernicieux, qui débitent de semblables pièces, du premier tribunal au supérieur, et d'exposer à la vue de plusieurs et d'un grand nombre de juges, de pareils libelles, qu'on ne saurait tenir trop secrets, ni trop tôt supprimer1. »

Aussi les condamnations se multipliaient-elles : pilori, bannissement, fouet, galères — et l'on sait l'horreur de l'existence à laquelle les galériens étaient condamnés; cependant qu'à Paris, dans les provinces, à l'étranger, partout, jusque dans les antichambres de la Cour, jusque dans le cabinet du roi, allaient et venaient, se colportaient, se lisaient et se commentaient, les gazettes manuscrites.

Mais comment mettre à néant les faux bruits jdont elles étaient trop souvent l'insaisissable véhicule? Où en perchait le rédacteur? où en retrouver les abonnés? Pour répondre, on n'avait que la Gazette officielle, déjà tenue en suspicion, à tirage

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