‹ Figaro et ses devanciersChapitre 64 sur 194 · Hatin, I · texte numérisé non relu

Hatin, I

restreint. Et le gouvernement de Louis XIV en est réduit à lui envoyer ses « communiqués », dans l'espoir que les nouvellistes, qui la lisent, en feront part à leurs abonnés.

C'est à ce titre que, le 4 novembre 1661, en pleine affaire Foucquet, la Gazette insérait les lignes suivantes :

« Monsieur, pour justifier le Révérend Père Annat, confesseur du Roi, de la calomnie que les ennemis des Jésuites ont publiée contre lui, j'ai eu ordre de Sa Majesté de vous faire savoir qu'Elle désire que vous en désabusiez le public dans la première gazette que vous ferez imprimer et que ce soit en la forme exprimée dans le mémoire ci-joint.... »

La nouvelle s'était répandue que le bon Père avait été en relations avec Foucquet.

Quant aux publicistes réfugiés à l'étranger, aux nouvellistes de Cologne, aux virulents gazetiers de Hollande, de qui les « papiers » inondaient l'Europe, toute la France, malgré les barrières qu'on s'efforçait de leur opposer, comment les saisir?

Hugues de Lionne, ministre des Affaires étrangères, écrivait, le 18 mai 1666, au comte d'Estrades, ambassadeur auprès des États Généraux : « Le roi sait par Vienne que Gio Paolo Banobi, Génois,

demeurant à Amsterdam, continue à remplir le monde, toutes les semaines, de gazettes manuscrites, les plus injurieuses contre l'honneur de Sa Majesté qui se puissent concevoir, et les plus malicieuses aussi, car il ne manque pas d'esprit. Le roi, ajoute Lionne, désirerait que son ambassadeur conférât avec M. De Witte, grand pensionnaire, pour obtenir des Etats, non seulement qu'ils empêchassent ce méchant homme de continuer son indigne commerce, mais encore qu'ils le punissent pour le passé. »

Estrades savait les dispositions du gouvernement hollandais : « Dans une république la liberté de parler et d'écrire n'est pas châtiée comme dans un royaume ». Le mieux serait d'attirer le libelliste hors d'Amsterdam. « Et, pour cet effet, écrivait-il à Lionne, j'ai gagné un de ses amis pour lui insinuer d'aller à Arnheim voir passer l'armée du roi, où la plus grande partie de la cavalerie passe le Rhin sur le pont d'Arnheim, et, si on peut le résoudre, je donnerai ordre à mon fils de l'arrêter et de le conduire jusque Sedan avec sûre garde. »

Procédé un peu vif, mais de pratique courante sous Louis XIV. Un cousin du comte d'Estrades, l'abbé d'Estrades, ambassadeur à Venise, en fera l'application, quand il organisera l'enlèvement, quelques années plus tard, en Savoie — pays étranger — de Matthioli, secrétaire du duc de Mantoue ; lequel Matthioli deviendra l'homme au Masque de fer.

Le sort qu'on destinait à Banobi fut celui de Dubourg, nouvelliste comme lui, que Louis XIV fit saisir à Francfort par ses soldats et enfermer au Mont- Saint- Michel. « J'observerai, écrit Néel de Lavigne, qui a vu cette horrible prison, que la dénomination de « cage de fer » est une erreui populaire généralement répandue. Cette cage étail formée de montants de bois, carrés, larges sui toutes leurs faces de quatre à six pouces. Le donjon, qui la renfermait, n'avait guère plus d'étendue que la cage elle-même. La lumière ne pénétrai! qu'obliquement dans cet antre ténébreux, par un< ouverture placée si haut que, par elle, le malheureux prisonnier ne pouvait voir que le firmament.... Cependant pour tempérer, autant qu'il pouvait dépendre de lui, l'horreur de cet affreia séjour, le gazetier, à l'aide seulement de la pointe d'un clou, sculpta sur les barreaux de sa cage des bustes, des plantes, des fleurs, etc., travail d'autant plus difficile que, comme je l'ai dit, le donjoi ne recevait qu'une faible lumière... On pouvail considérer ces étonnantes et élégantes sculptures comme un miracle de patience1 ».

Un nouvelliste du xvme siècle, Desforges, fut également encagé au Mont-Saint-Michel, pour une satire d'un très beau sentiment :

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile...

1. Souvenirs do Néel de Lavigne (Dinan, 1850), p. 88. — Robillard de Boaurepairc, Documents sur la captioité et la mort de Dubourg (Caon, 1865). Bibl. de la Ville de Paris, 5508.

Cette pièce de vers, qui fit sensation, avait été inspirée à l'auteur par l'arrestation du prince Edouard, le Prétendant, enlevé à l'Opéra et jeté au donjon de Vincennes, honteuse complaisance du ministère français pour le roi d'Angleterre, George II.

Un voyageur voit le malheureux au Mont-Saint- Michel : « Ce Desforges, gazetier, est renfermé dans un carré composé de grosses poutres et, quoiqu'il n'ait le jour que par un petit trou à travers une muraille de huit pieds d'épaisseur, il se poudre tous les jours à blanc et met ses plus belles chemises1 ». Dans cet horrible séjour, les prisonniers devenaient fous.

Mais, fort heureusement pour lui, Banobi ne se soucia pas d'aller voir « la plus grande partie de la cavalerie du roi passer le Rhin sur le pont d'Arnheim ».

Les ambassadeurs étrangers réussissaient à garantir leurs protégés de ces rigueurs.

Un groupe de nouvellistes était inspiré par le représentant du roi d'Angleterre. Colbertde Croissy, ambassadeur de France à Londres, en écrit, le 26 novembre 1669, à lord Arlington :

1. Relation d'un voyage d'Angleterre en Allemagne, 1751-1753, Ribl. nat. ms. nouv. acq. franc. 6*281.

« Le Roi, mon maître, ayant fait donner une grande chasse aux gazetiers de Paris qui remplissent, toutes les semaines, toute l'Europe des plus fausses et des plus détestables nouvelles, il est arrivé que le lieutenant de police, ayant fait prendre comme dans une nasse, tout à la fois, huit ou dix de ces principaux gazetiers, qui ont été conduits à la Bastille, on a trouvé, par leurs dépositions, que la plus grande partie de ces écrits pernicieux partaient de la boutique de M. Petit, Français de nation et qui s'est, depuis quelques années, introduit dans la maison des ambassadeurs d'Angleterre; et que c'est sur les « mémoires » (l'expression consacrée) que celui-ci leur donnait, que leurs gazettes étaient fabriquées1. »

Croissy demande que, « par toute l'amitié qui est entre Leurs Majestés », le roi d'Angleterre ne trouve pas mauvais « qu'on fasse éloigner de Paris » — par une lettre de cachet l'exilant en province — « un si méchant instrument ».

Car Petit était attaché à la domesticité de l'ambassadeur anglais. Il se mêlait de ce commerce depuis plus de cinq ans2.

Les interrogatoires des nouvellistes, auxquels Croissy fait allusion, sont conservés3. Les malheureux, écroués à la Bastille, — à l'exception de Petit, que protégeait Sa Majesté Britannique, — furent traduits devant une commission séant au Châtelet.

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