‹ Figaro et ses devanciersChapitre 73 sur 194 · R. A.ms. 10 838, f · texte numérisé non relu

R. A.ms. 10 838, f

2. 18 déc. 1725. Ravaisson, Archives de la Bastille, XIII, 478.

3. 18 oct. 1724. Bibl. de la Ville do Paris, 26 700, volume hors série.

pas les retranchements indiqués , une lettre de cachet les fait écroûer au For-l'Evêque, ou les envoie en exil. Mais, en somme, quel chemin parcouru depuis un demi-siècle! Faut-il rappeler que, à cinquante ans de distance , le commerce des nouvelles était interdit sous peine des galères? Voici que le nouvelliste peut exercer librement son métier, s'il fait « les retranchements ordonnés par la police. » Il a conquis sa place au soleil ; et encore doit-on constater, au cours des années suivantes, que la surveillance officielle s'excercera, sous le principat du cardinal de Fleury, avec une bienveillance toute paternelle.

Le ministère du cardinal de Fleury, qui corn- \ mence en 1726 et finit en 1743, est en effet pour les nouvellistes l'âge d'or. L'administration leur accorde facilement l'autorisation demandée. Pourvu qu'ils soumettent leurs gazetins au Magistrat, qu'il j fassent les corrections indiquées et n'entretiennent pas de relations répréhensibles avec l'étranger, ils : peuvent se livrer ouvertement à leur industrie. : Durant cette période, leur histoire ne sera guère troublée que par leurs sentiments de jalousie réciproque et par leur esprit de délation. Le peuple s'accommodait de l'administration douce et économe du vieux prélat. On était las de gloire mili-

taire, las aussi des aventures financières de la Régence. Fleury comprit qu'il n'avait pas à craindre l'opinion publique exprimée par la plume des nouvellistes, dont les faits et gestes peuvent se résumer ainsi :

Le persiflage,, la malignité, la violence, qui animent les gazettes manuscrites, sont en raison même de l'état moral du gouvernement. Bien que les auteurs de ces feuilles, inconnus pour la plupart, soient souvent d'assez piètres écrivains et parfois des hommes d'une honnêteté douteuse, ils traduisent l'opinion. Celle-ci est-elle hostile au chef de l'Etat, à sa cour, à sa famille, à ses ministres? — les journalistes, qui reflètent le sentiment général, surgissent de toutes parts : ils bravent les défenses, ils bataillent pour les idées de tous. Le gouvernement redevient-il populaire? les gazetiers s'apaisent.

La bienveillance du nouveau régime se maintint durant l'administration du lieutenant de police Hérault, entré en fonctions le 25 août 1725, jusque vers l'année 1738. Hérault, ci-devant intendant de la généralité de Tours, était un administrateur sévère jusqu'à la dureté, intolérant en matière religieuse jusqu'à la persécution, esprit étroit et cœur inflexible; mais honnête homme, travailleur scrupuleux, exact, pénétré du sentiment de son devoir; les nouvellistes firent généralement bon ménage avec lui. On en compte, à Paris, sous son administration, quatorze bureaux autorisés — auxquels viennent s'ajouter les « contrebandiers »

qui tiennent, et pour cause, à soustraire leur « papier » au contrôle de la police '. Mais, vers 1738, la marche des affaires semble appeler un retour offensif. Le cardinal de Fleury n'était plus à la hauteur de ses devoirs. Sa prudence était devenue de l'inaction; et son amour du pouvoir, qui grandissait avec Y âge, acceptait toutes les compromissions. Louis XV s'abandonnait à sa passion pour la chasse avec un emportement qui étonnait chez un prince ennuyé et maussade. Ses démêlés avec la reine, plus âgée que lui, n'étaient un mystère pour personne et la Cour commençait à saluer en Mme de Mailly la maîtresse du roi.

Pendant que la « nation des nouvellistes » se préparait à reprendre sa campagne satirique, le lieutenant de police Hérault, gravement malade, cédait la place à son gendre, Feydeau de Marville (21 décembre 1739), associé depuis plusieurs mois à ses travaux.

Le nouveau Magistrat avait hérité des vertus administratives de son beau-père. Il était, comme lui, rigide, exact, laborieux; il avait sa dureté inflexible. Moins intolérant au point de vue religieux, il se montrait plus courtisan, plus empressé

1. Notico sur les nouvelles à la main 1732, Bibl. nat. ras. franc. 22 122, f. 13.

auprès dos ministres et des grands seigneurs. Rempli de méfiance vis-à-vis des gens de lettres, des nouvellistes en particulier, il allait les tenir en bride de très près; mais le journalisme devait se payer de représailles inattendues, en faisant peu à peu du Magistrat, qui consacrait ses veilles à le surveiller, le journaliste le plus accablé, le plus enfiévré, le plus passionné de sa tâche que Ton eût vu jusqu'alors.

On a essayé de montrer le grand rôle joué par l'opinion publique dans l'ancienne France i, beaucoup plus considérable que son rôle d'aujourd'hui. « L'opinion publique, écrira le comte de Ségur, était devenue une puissance d'opposition qui triomphait de tous les obstacles^. » « Sa puissance était supérieure à celle de l'or, » dira Geoffroy, qui la regrette, en 1806, dans le Journal des 'Débats 3. Nouvellants et nouvellistes exerçaient une influence prépondérante. Marville eut une inspira- Lion d'un vif intérêt pour nous : l'administra- [tion, se dit-il, doit s'efforcer de diriger le mouveraient d'opinion qu'elle est impuissante à enrayer. • Et voici devant nous un lieutenant de police qui examine avec attention chaque feuille manuscrite iioumise à sa censure, l'épluche, la commente, la lodifie, l'ampute ou l'allonge, précurseur inconscient de ces rédacteurs en chef trop soucieux du •on renom de leur journal, pour ne pas soumettre

1. Les Nouvellistes, -2e éd., Paris, 1905, in-16, chap. x\ | 2. Mémoires, I, -251.

u. Alors appelé Journal de l' Empire, 10 juin 1806.

à leur critique — et à leurs ciseaux — la copie de leurs collaborateurs.

Et quel ne dut pas être ce travail supplémentaire, en dehors de ses occupations quotidiennes! Nous en pouvons juger par les « manuscrits » vus et revus, annotés, surchargés, bâtonnés, amendés, commentés, interprétés, apostilles par lui. Le Magistrat exige que la personnalité du premier ministre soit toujours respectée. Des traits, comme le suivant, montrent à quels détails il descendait : un feuilliste, voulant peindre l'impression désagréable ressentie par Fleury à la lecture d'une dépêche peu satisfaisante, avait écrit : « Monsieur le Cardinal avait le visage extrêmement allongé, Fhumeur sombre, l'air morose... » Marville corrige : « Le ministre avait l'air fort occupé ».

On sait le souci constant, caractéristique du gouvernement de l'ancienne France, de laisser toujours au roi l'initiative des actes de ses ministres : à chaque instant, dans ces gazetins soumis à sa revision, Marville écrit « le Roi », « Sa Majesté »| au lieu de « M. le Cardinal » ou « Son Eminence ».

Au reste, on comprend qu'il ait bâtonné les articles consacrés aux querelles et aux scandales de la Cour, les histoires où se troussaient par trop lestement les jupes de Mme de Mailly, de Mme de Vintimille, de Mme de Nesle, de Mme de Châteauroux, de Mme de Mazarin et autres « belles et honnestes dames ». Marville n'entend pas que Ton touche aux gens en place; il barre les passages i| susceptibles de porter atteinte à la considération m

du Contrôleur général Orry, du cardinal de Ten-

cin, du maréchal de Belle-Isle; il ne veut pas de fausses nouvelles, et, tout en les rectifiant, il les complète souvent par des informations à lui et dont il est sûr. Une notice nécrologique, prématurément consacrée au décès de Tévêque de Laon, est rayée avec cette remarque : « Je voudrais que cela fût vrai ». Quant aux faits-divers, déjà très recherchés, vols, assassinats, attaques nocturnes, arrêts de diligences, descentes de justice, échos du Palais, flagrants délits, feux de cheminée et chiens écrasés, Marville laisse tout passer pourvu que les faits soient exacts. Presque à chaque page on retrouve des notes de sa main :

« Vérifier l'article. — Est-ce bien vrai? » Tempérament de journaliste et, aussi, d'excellent homme, désireux, malgré les occupations dont il est accablé, d'aider, dans la mesure du possible, ces pauvres diables de nouvellistes dans leur difficile profession.

Les publicistes, qui opéraient ainsi sous la tutelle de la police, étaient appelés les « nouvellistes ; autorisés », et, plus précisément, suivant l'expression officielle, les « nouvellistes privilégiés l » ;

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