‹ Figaro et ses devanciersChapitre 96 sur 194 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les gazettes secrètes sont devenues un besoin social. Les grands seigneurs, les grands écrivains, les grandes daines les recherchent également. La lecture en charme la longueur des voyages. Services qu'elles rendent aux commerçants. — II. La gazette manuscrite, bureau d'adresse, office de renseignement, feuille d'annonces. — 111. Les nouvelles à la main font connaître les avenues qui mènent aux places et aux faveurs.

Les gazettes manuscrites étaient indispensables à la société du temps. Il importait d'être renseigné sur ce qui se passait, pour les motifs les plus sérieux, et aussi pour ces raisons futiles, plus graves souvent que les raisons les plus graves. « Ce n'est, que de cette sorte de nourriture que l'on vit dans les Cours, dit Saint-Simon, sans laquelle on n'y fait que languir. » Il faut un

thème aux causeries des dames. Mme de Sévigné écrit à sa fille : « Vous devriez lire les crazcttes1

Elles étaient nécessaires à la vie mondaine. L Spectateur l'indique non sans esprit2. La scène s passe aux Enfers, où le bonhomme Esope se pro mène avec Solon. Par mégarde il laisse tombe un pli cacheté que le législateur d'Athènes s'em presse de ramasser :

« Ah ! vraiment, dit Esope, vous me rendez un service essentiel; j'aurais été désespéré de perdre ces papiers.

— Ils sont donc intéressants?

— Au delà de toute expression.... Dans une ville comme celle-ci on ne peut se dispenser d'être au courant de l'histoire du jour.... Dans ce petit j papier, on consigne toutes les anecdotes relatives J aux mœurs actuelles, les aventures mystérieuses ; des petits soupers, les disgrâces de telle beauté j délaissée, l'apparition de quelque nouvel astre sur , l'horizon des plaisirs; les nouvelles de paix, de ' guerre, de mort, de mariage; en un mot, tout ce | qui peut servir de matière à la conversation du jour.... »

Solon répond : « J'entends » ; mais Esope est lancé :

« Que voulez-vous, les gens du monde sont obligés par état de savoir certaines choses. »

Et, brisant le cachet qui scelle l'enveloppe, il lit:

i. Lettre à Mm>- de Grignan, 2 févr. 1080.

■2. Le Spectateur français, t. VI (1776), chap. v.

l'objet des nouvelles a la main. 167

« Lysicrate s'est cassé la jambe en descendant un peu plus vite qu'il n'aurait voulu l'escalier de Thaïs.... La prude Adine a fait un faux pas; on assure que le vieux Polémon va réparer les désordres de sa chute.... »

Ponchartrain, ancien ministre de Louis XIV, supplie, en 1734, le lieutenant de police de lui faire parvenir au fond de sa retraite les feuilles de nouvelles qui lui passent par les mains : « Je vous les renverrais aussitôt. Un vieillard oisif est curieux d'être instruit et amusé : il y a de la charité à y contribuer... Je l'espère de votre bonté1. » Voltaire, de quelque lieu où il se trouve, de Forges ou de Ferney, réclame avec insistance l'envoi de ces journaux manuscrits2. Il fut l'un des abonnés d'un nouvelliste fameux, le chevalier de Mouhy3.

La lecture des gazettes à la main abrégeait la longueur des voyages en diligence. Le comte de Gabalis s'est mis en route. « Le carrosse, écrit-il, était plein d'officiers, de fort honnêtes gens qui avaient tous beaucoup d'esprit. J'admirai entre autres celui de Saint-Canal, lieutenant colonel. Les premiers moments de notre voyage se passèrent à nous reconnaître et à nous faire des compliments. Bientôt après, on tomba sur les propos de guerre. Saint-Canal tira de sa poche un gazetin

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