‹ Figaro et ses originesChapitre 2 sur 8 · ET SA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

ET SA RENAISSANCE

Le moyen âge a été V époque où le catholicisme et la féodalité atteignirent leur plus haute puissance. De là les poèmes chevaleresques du cycle d' Arthus, de là la littérature théocràtique qui, en Italie, aboutit à Dante, dont V œuvre résume, pour ainsi dire, tout le moyen âge et annonce déjà une ère nouvelle. Aussi la Renaissance ne fut-elle qu' un retour au passé, qui était le classicisme et une réaction contre le joug de 1' église, reaction qui enfanta la Réforme.

La religion dans sa marche d' absorption s' empara, dans les premiers siècles de notre ère, de

toutes les branches de la littérature et sut transformer la sacristie en coulisse en accordant ainsi le dogme à la passion des spectacles, qui dominait le peuple. Bientôt le mot mysterium signifia également 1' office et la pièce représentée et ces mystères se divisèrent en deux grands cycles, celui de Noël et celui de Pâques et à côté des mystères pullulèrent les miracles sortis des vies et des fêtes des saints patrons. Bien lentement V office divin se sépara de la représentation sacrée et celle-ci passa de r église, où elle vécut encore quelque temps, dans les châteaux des seigneurs et sur les places publiques en substituant au latin la langue vulgaire. Cette participation des laïques aux arts exercés jusque là par le clergé seul, eut lieu en France vers le XVIP siècle, mais on voit déjà au XV® siècle, les mystères dans tout leur développement et qui ont pris des proportions colossales. Le vieux Testament, la Passion de notre Seigneur, la vie de la Vierge, les actes des Apôtres, en forment les argaments principaux ; il y en a de' soixante mille vers, et 1' on emploie plusieurs journées pour les représenter, a C'est à cette époque, dit M. Royer (*),

(*) Histoire comparée du théâtre.

que cette forêt immense des mystères couvre le sol de l'Europe et que le regard, qui veut l'embrasser dans son ensemble, s' abaisse comme frappé de vertige devant cette frondaison luxuriante, qui va se perdre dans tous les poinhs de l'horizon. Ces chênes séculaires abritent encore sous leurs branches de petites plantes incultes, parmi lesquelles quelques violettes et quelques roses au milieu d' un fourré d'épines. Je veux parler des pièces légères, qui, malgré leurs défauts, sont le germe de la comédie n. Mais avant de passer à 1' examen de ces pièces légères, pour y rechercher ce qui forme l' argument de notre étude, il faut que nous rappelions à nos lecteurs que même dans les drames liturgiques il y a des traces de personnages éminemment comiques. Ainsi dans ces pièces les diables jouent souvent le rôle de bouffons et remplacent par là et sous ce rapport les valets. Béelzébuth, Oerberus, Astaroth et Bérith, sont les plaisants de ces drames; ils ont le rôle d' égayer le parterre et, par des lazzis comme les zanni de la comédie italienne, ils entretiennent 1' auditoire fatigué de si longues représentations. Il s' ensuit que la présence des diables, au lieu de répandre 1' épouvante dans le

PiBRKB ToLDO — Fiçaro etc, 6

théâtre, y ramène la franche gaieté et souvent ils donnent lieu à des scènes bouffonnes et spirituelles. Dans la Diablerie de Chau7n07it (*), une nuée de diables, de diablesses et de diablotins, au lieu de borner leur rôle au théâtre, en costumes infernaux, parcouraient la ville et les campagnes de Ohaumont et cela pendant plusieurs jours, en criant, chantant, hurlant sur tous les tons et faisant bonne chère aux dépens du peuple chaumontais. Au fond ces diables devaient être plus sympathiques au public du moyen âge que les habitants du Paradis, qui étaient les personnages aristocratiques de ces pièces et qui ennuyaient souvent V auditoire par de longs discours dont le sens n' était pas accessible à tout le monde. Malgré leurs tours fripons, ils étaient là eux-aussi pour démontrer la gloire et la puissance de Dieu et malgré la queue et les cornes, ils avaient un air souvent de bonhomie. Ils étaient, après tout, de bons diables malins, dont la mission était de tourmenter les méchants et les seigneurs cruels qui avaient fait souffrir le peuple,

(*) A propos de ces diableries grandes et petites voyez A. D'Ancona, Origine del teatro in Italia, 1877 Firenze. Vol. 2; (Personaggi divini e diabolici neUe sacre rappresentazioni).

de Plaute, comme nous avons dit dans le chapitre précédent, eut le mérite de survivre à la chute de l'Empire et que la comédie populaire a continué probablement à représenter longtemps les types caractéristiques du drame latin, les capitans, les vieillards sots et libertins, les courtisanes, les pa-

rasites et les valets. Les sujets des mimes roulaient sur des intrigues de galanterie et des mésaventures de tuteurs et de maris trompés et ils étaient dans le genre des canevas de la comédie de l'art. Les comédies proprement dites n'avaient pas d'autre argument, du moins est-on porté à le croire d'après la lecture de ce passage de Lactance (*): u Je ne sais s' il y a sur la scène moins de dérèglement que dans les autres spectacles ; car il n'est parlé dans les comédies que de vierges violées et d'amour de courtisanes 71. Et Claudien en 399 parle expressément u du bouffon qui sur la scène excite le rire pur ses saillies joyeuses (**) n. Ce bouffon ne pouvait être que le valet, remaniement ou imitation

(*) Institut div. I. VI. ch XX.

(**) Pour les pères de T église et le théâtre voyez d' Ancona, (ouv. cité V. I. Chap. U) et Douhet. Dictionnaire des Mystères Paris 1854, I. partie.

de celui de la comédie de Plaute et qui paraît dans

le Quérolus, comédie du V® siècle, {*) illustrée par Louis Havet et que Vital de Blois au douzième

siècle avait mise en vers élégiaques en l'attribuant

à Plaute même.

Cette pièce, qui démontre clairement que le

souvenir de Plaute ne s'était pas encore effacé,

car l'auteur déclare dans le prologue qu' il a voulu

marcher sur ses traces, met sur la scène, entre

autres, trois parasites fripons et voleurs et un esclave PantomaluSj qui parle longuement des douleurs et des plaisirs de son état. La blonde et rayonnante apparition du Christ venait d'adoucir les mœurs des esclaves et d' alléger le poids de leurs chaînes. Aussi déyine-t-on, par la lecture de cette comédie, la chute imminente de l' esclavage et le cri de dou-

(*) Ce texte appartient sans doute à Pépoqae du bas empire. Il fut, probablement, composé vers les trente premières années du cinquième siècle.

Ce n'est pas seulement un texte corrompu, c'est un texte remanié auquel M. Havet, sut redonner sa première forme. Qué^ rolus est évidemment une oeuvre gauloise et païenne et une allusion à des brigands établis au bord de la Loire nous donne un renseignement assez exact sur le pays où cette pièce fut composée.

leur du valet de Plante se transforme presque dans un cri de jouissance.

Pantomalus parle, à vrai dire, des coups qu'il reçoit et d'un marchand d'esclaves qui les fait mourir à la peine en diminuant leur nourriture; mais il en parle comme de choses dont on comprend déjà toute la cruauté et qui n'arrivent plus tous les jours.

Ce Pantomalus dont le monologue n' a aucun lien avec les autres scènes et qui ne contribue en rien à quoi que ce soit de 1' action , est comme 1' indique son nom hybride un très mauvais sujet, voleur, débauché, buveur, paresseux, haineux, sournois et bassement flagorneur.

Il nous est présenté par son maître, dans le dialogue suivant avec le dieu Lare:

u Quérolus — J' ai un esclave que je ne puis souffrir : il s' appelle Pantomalus et son caractère est digne de son nom.

Le Lare — Heureux ton sort, Quérolus, si tu n'as qu'un seul Pantomalus, beaucoup ont des Pantomalus.

Quérolus — Mais bien des personnes que j'entendâ vont jusqu' à se louer de leurs gens.

jumelles.... Auparavant Quérolus n'en savait pas

tant, mais les mauvais gâtent les bons. Cet Arbitre

chez qui il faut que j' aille maintenant, voilà un <

grand misérable !

Il rogne à ses esclaves leur nourriture et en revanche il force leur tâche. Il déformerait son. !

boisseau, si c'était permis, pour en tirer un parti honteux. Aussi, quand nos deux personnages se rencontrent, soit pas hasard soit exprès, ils se donnent l'un à l'autre des avis. Ma foi, pour tout dire, s' il faut choisir je préfère encore celui de chez

nous. En définitive mon maître, quels que soient ses défauts, n'est pas ladre avec ses gens ; il a seulement le tort de battre trop souvent et de crier sans cesse. Que le ciel les confonde l'un et l'autre !

Après tout, nous ne sommes ni si malheureux ni si sots qu' on se le figure parfois. On nous croit des endormis, parce qu'en plein jour nous faisons des sommes; mais ce sommeil nous vient des veilles; le valet qui se repose aux heures du jour à 1' œil ouvert le reste du temps.

De toutes les choses humaines, à mon avis, la nature n'a rien fait de meilleur que la nuit. C'est elle qui est notre jour: c'est alors que nous faisons

Pautomalus — H est comme ta sais.

Arbitre — C est à dire qa' il gronde ?

Pautomeilas — Pas précisément. Oh ! non, aussi vrai que nous désirons ses bontés.

Arbitre — Mais enfin, c' est son habitude, d' être de mauvaise humeur.

Pàntomalns — Que veux -tu? c' est comme cela. Est-ce que le ciel est toujours serein ? Le soleil même ne luit pas toujours.

Arbitre (ironiquement) — Bien, ami Pantomalus ; tu es le seul qui observes ce langage en face de tes maîtres.

Pantomalus — En faoe? oh! c'est la même chose en leur absence.

Arbitre — Je te crois, car je t'ai toujours connu pour un brave garçon.

Pantomalus — C'est toi, gni fais notre bonne conduite, et aussi notre bonheur; tu donnes de si bons conseils h. notre maître !

Arbitre — (ironiquement) Je il' y ai jamais manqué et je n' y manque pas.

Pantomalus — Ah! plût au ciel qu' il se réglât sur ton caractère! Ah! s' il était pour nous aussi patient, aussi indulgent que toi pour les tiens!

Arbitre — Je ne me savais pas cette popularité. Tu fais de moi un trop bel éloge.

Pantomalus — Oh! nous savons tous ce qui en eHt, et nous t'en rendons mille louanges. Te donnent les dieux tout ce que nous te souhaitons, nous autres misérables!

Arbitre — Oui vraiment! à vos peaux et à vos os je souhaite tout ce que vous m'avez jamais souhaité.

Pantomalus — Ah! pourquoi donc la prendre en mal ? Est-ce que tu peux nous gêner le moins du monde? n

Evidemment celui qui écrivit cette pièce et ceux qui l'applaudirent devaient être hostiles aux doctrines chrétiennes, mais on voit que l'auteur a perdu l' intelligence de ces vieux cultes que la société du V® siècle ne veut pas encore abandonner, u En réalité dit M. G. Boissier, (*) c'est un dévot d'Homère et de Virgile plus que de Jupiter n,

La charité et la douceur du Christ ont été déjà comprises.

En vérité, dit M, Magnin, (**) le monologue de

(*) Journal des savants. Mai 1881.

(•') Revue 4es deux Mondes, 1835t

Notre femme répondit qu' elle avait leur affaire et elle indiqua son mari comme un médecin illustre en ajoutant qu'il ne voulait jamais avouer sa profession et qu' il fallait lui donner des coups de bâton pour Pen persuader. La nouvelle continue sans trop de différence; seulement les guérisons du médecin sont telles que Molière n'aurait pas pu les reproduire, surtout pour la méthode employée avec la fille du roi. En effet, dit le fabliau, le vilain se dépouille et commence à se frotter la peau et à se gratter faisant des grimaces, de sorte que la fille ne peut, malgré sa douleur, s'empêcher de partir d'un éclat de rire, qui la délivre de l'arête, Molière, en changeant fort habilement la nature de la maladie de la jeune fille, sut trouver un remède d'amour, d' un effet plus oomique et moins choquant.

Les farces du moyen âge, qui nous rappellent l'allure des saynètes espagnols, ont, en général, pour thème, quelque ruse de coouage on de friponnerie, un avare, un mari dupés, souvent aussi un vilain fourbe ou un badin niais.

Elles sont sorties des fabliaux dont elles reproduisent les canevas, sans interruption d'actes ou

de scènes, comme un conte dialogué. Les personnages prennent souvent le nom de leur état; le mari, le couturier, le chaussetier, la femme, le varlet, le galant; ils sont rarement nombreux et, dans la plupart des cas, la pièce consiste dans un simple dialogue on dans des monologues comme la Confession de Margot et Le discours de frère OuiU lebert très verts pour la forme et pour le sens. En lisant ces pièces légères, il nous vient à l'esprit à tout moment quelque nouvelle d' Italie, où le même sujet issu de la même source a acquis une haute importance littéraire, et Tart de l'écrivain nous fait pardonner l'obscénité du récit.

Ces farces sont le produit des confréries joyeuses qui pullulèrent en France au XIV® et XV® siècle et celles qu'on appelle sotties ne sont que des farces jouées par les sots. Les plus célèbres de ces sociétés, sont celles Aq^ Enfants sans souci à Paris, de la Mère folle à Dijon, des Connards à Rouen et à Évreux, mais il y en avait, peut-être, plus de cinq cents dans toute la France. Il y avait en outre les Mystères et les Moralités^ ces dernières inspirées, dans leur forme allégorique, par le roman de la Eose. Au XIIP siècle, nous avons seulement les

PlBRRB TOLDO - FigUTO etC. 7

deux jeux d'Adam de la Halle, le jeu du Pèlerin, qu'on a quelquefois attribué au même auteur et sur un feuillet de garde de manuscrit on a trouvé une petite farce intitulée u Le garçon et l'aveugle, n qui fut jouée à Tournai vers 1277,

a C'est une bagatelle, dit G. Paris; un jeune garçon s'oflFre à mener un aveugle, le dépouille, et le fait se heurter violemment, comme Lazarille de Termes, dans le roman espagnol bien connu ; il est à noter qu' il lui donne aussi des coups en feignant d'être un autre, comme fait Scapin à Géronte dans Molière ; d'ailleurs gaie dans la grossièreté de plus d'un de ses traits, mais dont le principal intérêt est son existence même. Nous ne saurions pas sans elle qu' on jouait des farces au XIIP siècle (le mot farce lui-même n' apparaît que plus tard) et elle permet de conjecturer qu'au moins dans le Nord de la France on en jouait dès lors beaucoup qui ne nous sont pas parvenues w.

Le XIV® siècle est encore plus pauvre, (deuy pièces d'Eustache Deschamps) mais probablement plusieurs farces du XV® siècle ne sont qu' une reproduction des farces du siècle précédent. Avant d'examiner dans ces productions le valet dans ses

tent encore, témoignent de la production vraiment merveilleuse du XV* siècle, que l'on pense, que la langue encore dans son enfance, n'était pas à même de fournir un dialogue vif et animé. On n'avait ni de règles ni de société, on avait oublié la tradition latine, on vivait au milieu des troubles des guerres d'Italie et des guerres civiles et pourtant le théâtre, malgré le graveleux de plaisanteries grossières, comprenait déjà sa mission civile, en rompant en visière aux abus et aux vices de l'époque. Eglise, noblesse et pauvreté qui font la lessive (1541) et Le ministre de VEglise, Noblesse^ Labeur et le Commun sont deux moralités contre la noblesse et le clergé, qui maltraitent le peuple. Dans la première on voit l'Eglise et la Noblesse qui contraignent Pauvreté de laver leur linge sale ; après elles en chargent Pauvreté, qui se plaint amèrement des abus des deux puissances et les maudit à demi-voix, sans avoir, pourtant le courage

moyen dge par le professeur Petit de Julie ville que des travaux récents sur le théâtre ont mis au rang des critiques les plus distingués. Plusieurs citations de ce chapitre sont tirées de ce répertoire rédigé avec tout le soin possible, d'autres de l'ouvrage de Royer (Histoire universelle du théâtre).

La Réforme anime les auteurs de farces, qui ont, parfois, le défaut de transformer le théâtre en chaire de polémique religieuse.

Dans la farce u Le meunier de qui le diable emporte V âme t>, (1496) on voit un curé, qui tour à tour confesse un mourant et courtise sa femme, au chevet même du lit d ■ agonie et dans u Le Pape malade n moralité attribuée à Théodore de Bèze, on nous présente le Pape mourant consolé par Satan et assisté par ses filles Prêtrise et Moinerie. A la fin de la pièce. Vérité annonce la ruine prochaine des persécuteurs de la Réforme. Outre les pamphlets violents de Pierre Gringoire, nous pouvons rappeler u Le voyage de frère Fecisti (moine) n violente satire écrite évidemment par un protestant.

A tout moment on lit des railleries, parfois, grossières, contre les gens d' église et plusieurs de ces farces, comme celle de a Frère Guillebert n, tirent leur origine d' un fabliau et ont fait le tour de r Europe.

De même que les Nouvellistes, les auteurs comiques s' acharnent contre les femmes. Elles sont bafouées, dégradées et leur vertu est presque toujours traînée dans la boue. De là une quantité

d' aventures, de maris dupés, de galants heureux, de femmes faciles, de là ces comédies peuplées des Sganarelle et des George Dandin, qui semblent préparer les sources comiques de 1' avenir.

Les caractères, que V on trouve dans le théâtre d'Italie et d'Espagne et que l'on a toujours donnés comme les modèles desquels s'inspira, dans ses débuts, la littérature dramatique française, paraissent, pour la plupart, à l'état embryonnaire, dans les farces du moyen âge.

Ainsi on voit les matamores d'Espagne et les Capitans d' Italie dans le a Gaudisseur et le sot i* u Un gentilhomme et son page r? le u Franc archer de Bagnolet w pièce composée vers 1470, et les a Trois galants et Phlipot tî, laissant de côté des autres pièces d* une importance secondaire.

Le u Gaudisseur n est, par exemple, le fanfaron hâbleur dont le valet se moque, en lui disant, sans façon, la vérité.

u Le Gaudisseur —

Quand je me trouve en la guerre

Je tue, je jette par terre.

Comme fait le boucher un veau v,

A quoi le valet répond :

a Voire, a jouster contre ung veirre Puis se laisser cheoir par terre, Et s'endormir comme un porceau n.

u Le gentilhomme et son page n est une satire assez amusante, comme dit M. de Julleville, de ces nobles de sac et de corde qui jouaient au gentilhomme avec une épée faussée et un manteau troué. Ici, le Page, variété de valet, qui n' est point payé, dit crûment son fait à son seigneur, u — Page, tu sais mes nobles amis ?

— Oui, messieurs du Croc et Happe Gibet, qui, à force de trouver des choses qui n'étaient pas perdues, ont fini à la potence.

— Page ! que d'ennemis j'ai tués!

— Vous parlez des poux qui vous faisaient la guerre.

— Mais j'ai porté l'oiseau (le faucon) comme un gentilhomme,

— Quelque poule volée,

— Les dames me font mille avances,

— J' ai souvenir d' une manchotte ; elle se moqua de vous.

— Mais, je suis beau joueur !

— Certes, quand vous avez trois sous, c' est que vous en devez six n.

les médeoins tels qu'on les lit dans la farce: u Du médecin qui guarist de toutes sortes de maladies et de plusieurs autres ».

Au milieu de ces types créés par une fantaisie encore jeune, mais non tout à fait dépourvue d'esprit eb de force d'observation, les valets jouent toujours un rôle fort important. On, peut diviser les valets de ces farces en deux grandes catégories ; les valets niais et les valets fourbes. Ils prennent des noms différents ; ils s' appellent, sots, badins et galants, ils sont chargés, en général, d'égayer le public, mais quelquefois ils l'émeuvent par le récit de faits tragiques.

Jean Bretog (1B71) est l'auteur d'une moralité ou u Tragédie françoise a huict personnages traictant de l' amour d' un serviteur envers sa maistresse w. Jean Bretog, dit M. de JuUeville, avant Diderot a créé la tragédie bourgeoise. Il s'agit d'un valet, joli garçon, qui jouit des faveurs de la femme de son maître. Le mari, qui s'est caché, peut enfin les surprendre; alors il chasse la femme et livre au prévôt l'infidèle serviteur, qui meurt pendu en se repentant de sa faute. Le mari finit en proie au désespoir.

Même dans les farces, les valets jouissent des sympathies de leurs maîtresses. Ainsi, dans a Robinet badin n on voit un valet joli et fort bien dispos, qui devient le mari de sa maîtresse veuve et riche. La veuve qui pleure son mari, tout en offrant sa main au valet, ne déparerait pas, selon la juste remarque de M. de JuUevilîe, une petite pièce de Molière

a . . . . Dieu m' en a amonnestee Car des la première nuictee Qu'on sonnoit pour le trespassé, Dont le dueil n'estoit pas passé, J'onyâ bien de nosfcre maison Les cloches disant en leur son, Insessamment, ce me sembloyt ; Pren ton valet, pren ton valet w.

Les valets niais sont fort nombreux. Tels sont, par exemple, a Jenin fils de rien tî, u Jéninot qui fit un roi de son chat n, et le badin de la pièce a La femme, le badin et les deux voisins d.

Le plus sot de tous est Jolyet (qui n'est pas vraiment un valet) lequel, marié dépuis quinze jours et fort satisfait de son état, entend sa femme lui annoncer qu' à la fin du mois ils auront un enfant.

tilhomme s'aperçoit que le tailleur tourne la tête ça et là^ cherchant sa craie et ses ciseaux, il le croit en proie à la dangereuse maladie et suivant le conseil d'Esopet, qui est présent et qui s'écrie: u Tantost verrez bonne fredaine, n il se jette sur lui et commence à le battre à plate couture. Le couturier crie au meurtre et le gentilhomme et la chambrière redoublent les coups.

On jrrive enfin à l'explication et le maître apprend le tour que son valet lui a joué.

u Le couturier — Vien ça, gars infâme, mauldit.

Où as-tu trouvé cecy

D'aller dire à ces gens icy

Que aucunes foys fol devenoye?

Ésopet — Où avez-vous trouvé aussi

Que point de perdrix ne mangeoye?

Je vous l'ay rendu, Dieu mercy

Ainsi comme je l'entendoye v.

Ailleurs (*) on voit un valet qui joue le rôle de Figaro, mais c'est un Figaro abominable qui tâche de séduire, pour compte de son seigneur, la fille d'un paysan par quelques cadeaux.

(*) La pauvre fille villageoise — Moralité.

PlBRRB TOLDO — FigOTO CtC. 8

u Lison (la femme) — Et sçais tu bien que

[c'estoit-ille ?

Naudet — Oy, oy, tous deux je les cougnois.

Lison — Veulx-tu dire que c'estoit moy?

Naudet — Tout beau, tout beau, je n'endictz mot.

Lison — Je te prometz, ma foi, s'il te ost,

Qu'il te fera mettre en prison.

Naudet — Et je n'en parle pas, Lison;

C'est tout ung se estes sa mye.

Da, pourtant ne luy dictes mye;

Il me feroit aussitost suyre.

Lison — Garde-toi donc de le plus dire.

Mesohant; il nous faict tant de biens! n

Ce débat est vraiment fort comique et révèle les mœurs de l' époque. Naudet ajoute :

u Au fort, fasché je suis du faict;

Mais si je puis, je lui rendrai w.

Sur ces entrefaites, le gentilhomme arrive et pour se délivrer du mari, il l'envoie d'abord à l'abreuvoir pour y baigner son cheval, ensuite au manoir porter une lettre à la châtelaine. Mais Naudet doit bien se garder de dire que Monseigneur est céans. Il inventera que le maître est à la chasse ou à l'église et en attendant une réponse

à la lettre il se fera servir un bon déjeuner, qui le consolera de son malheur conjugal.

Naudet part mais il revient bientôt regarder à travers le trou de la serrure, ce qui se passe chez lui et le spectacle qui se présente à sa vue n'est pas fait pour le consoler.

Naudet alors endosse l' habit de son maître, ce qui doit exciter la curiosité da la châtelaine.

En effet celle-ci veut connaître pourquoi Monseigneur a fait vêtir sa robe au paysan et Naudet lui répond de manière que la damoiselle est bientôt au fait de l'aventure, sans avouer, cependant, r intrigue du seigneur.

tt Naudet — Je n'ay garde de vous le dire;

Monsieur me ravesqueroit bien,

La Damoiselle — Dict-le moy, je n'en dirai rien.

Naudet — Hau, si feriez, je suis trop fin.

La Damoiselle — Tient, boy une foys de ce vin,

Et puis me le dict; je le veulx.

Il n'y a icy que nous deux,

Pour rien ne t'accuseray.

Naudet — Ma foy, point ne vous le diray.

Je gasterois tout le mistère.

J'aime beaucoup mieulx vous le faire

Trois fois, que vous en dire un mot rt.

Outre les valets, ou rencontre dans ces pièces les ohambrièrea, au minois éveillé, qui font face à leurs camarades et prennent part à l'intrigue d'ailleurs fort simple de ces pièces.

Dans le Frère Phllébert noua trouvons l' arfiçument d'une jolie comédie de Molière. Pôrrette

De ces faibles essais la comédie française aurait, à notre avis, pu fort bien s'élever aux grandes productions, qui forment depuis longtemps le charme de r Europe, et l'on ne pourrait nier une certaine influence exercée par les farces du XV® siècle sur la littérature successive. On sait que la farce de Maistre Pathelin est un véritable chef-d' œuvre, on sait encore que les farceurs du commencement de la Renaissance puisèrent souvent à cette mine inépuisable de bonne humeur et d'esprit gaulois.

Mais pourtant la comédie française du XVII® siècle est issue en grande partie de l' influence italienne et espagnole et en outre, elle aussi, suivit le mouvement de l'Europe, qui brisa avec la tradition du moyen âge et essaya de renouer directement avec Athènes et Rome (*). Â cette époque, où les classes inférieures n'ont plus à craindre ni les fers, ni la mort, mais où la noblesse et le clergé l' oppriment par la misère et le privilège et le cri douloureux de l' humanité souffrante fait encore entendre sa voix, le valet rusé des farces du

(•) La France, cependant, vit Rome, jusqu'à un certain point, à travers la Renaissance italienne.

moyen âge représente bien la lutte du faible contre r oppresseur. Notre valet est le peuple, qui pleure, qui souffre et qui se venge ; il est le peuple, qui tourne en ridicule ses maîtres, opposant sa finesse à la force et, de même que son aïeul de la comédie latine, il soulage ses peines par un éclat de rire.

Le bon sens, qui forme le génie des nations, est la muse qui l'inspire. Une muse, à la vérité, pas toujours correcte dans son langage, pas toujours élevée dans ses sentiments, vivant dans l'enfance de l'art et se révélant par des essais informes, mais elle nous fait connaître admirablement le peuple à l'état embryonnaire; ce peuple qui prépare les temps, où Noblesse et Clergé ne pourront plus l'obliger de laver leur linge sale.

Et le valet niais, lui aussi, méritait la sympathie du public. Sa niaiserie est la condition primitive des classes opprimées, mais de même qu' un enfant naïf nous surprend parfois par des traits d'esprit où perce déjà l'homme, ainsi les Jeninot de notre théâtre annoncent le bourgeois en formation. On entrevoit ça et là de nobles caractères, peints sans art mais non pas sans sentiment, et le serf qui préfère la mort au deshonneur de sa fille, et Naudet se ven-

géant de son seigneur, et le serviteur défiant la mort pour l'amour de sa maîtresse, ne dépareraient pas, à notre avis, un véritable théâtre (*).

Mais la muse étrangère a déjà mis son pied sur le sol de la France.

Au XV* siècle l'Espagne venait de donner la Célestine (**), espèce de roman dialogué, jouissant de son temps, de la plus haute renommée. Parmeno, le valet de cette pièce, joue un rôle fort important et il est entouré d'une foule d' autres valets fripons, dépourvus de tout sentiment de moralité. La protagoniste de la pièce, Célestine, l'entremetteuse qui se vante de pouvoir débaucher tout honnête fille; a trouvé en Parmeno un confident, parfaitement digne d'une pareille maîtresse. Bans le logis de celle-ci des serviteurs et des filles se livrent à l'orgie et la pièce prend ainsi une allure on ne pourrait plus licencieuse.

(*) Sur la valeur du théâtre français au moyen âge, voyez Petit de Julie ville (La comédie et les mœurs en France au moyen dge 1887), qui peut-être exagère T importance de ce qu'il appelle la comédie,

(•') Cette pièce fut traduite en français par Salliot-Dupré en 1527, sur une traduction italienne.

de l'esprit humain, perd peu à peu le terrain, re- |

poussée par un flux de vie nouvelle et l' humanité,

à qui l'Evangile a appris de nouveaux droits et

de nouveaux devoirs, repousse comme Fange du

Dante le brouillard du Styx, qui encore trouble sa

vue et marche sur la voie de la liberté vers l'unité

moderne.

Mais avant d'étudier l'influence que la comédie d'Italie et d'Espagne exercèrent, dans la création des caractères, sur le théâtre français, nous allons examiner dans les premières manifestations de cette Benaissance française, la renaissance de notre valet.

On touche à l'époque du réveil des études classiques, mais les formes du moyen âge ne se sont pas encore fondues avec les formes de l'antiquité. La comédie nous rappelle toujours la farce du XV® siècle et ses caractères sont encore grossiers et confus.

Cependant, on voyait paraître à tout moment en France des traductions de comédies grecques et latines. Déjà Baïf en 1637 et Ronsard en 1649 avaient fait représenter l' Electre de Sophocle et le Plutus d'Aristophane, traduits en vers français;

Bonaventure Desperriers s'appliquait à faire revivre le goût ancien et Octavien de Saint-Gelais avait déjà mis en français six comédies de Térence. C'est à cette époque qu'appartient la Lucrèce de Nicolas Tilleul (*).

D' un autre côté, la comédie italienne paraissait une source inépuisable. Jodelle tire ses pièces de l'Italie, Jean de la Taille traduit le Negroniante d'Arioste et Jean Godard dans ses Déguisés imite les Supposai du même auteur. Les Esbahis de Gréyin appartiennent au répertoire des Intronati de Sienne (Il Sacrificio); Lodovico Dolce, Lorenzino de Medici, Grazzini, Secchi, Buonaparte, Gabbiani, Razzi inspirent le plus fécond des écrivains de cette période, Larivey, dont le nom même est d' origine italienne. Le valet de la comédie de cette époque se ressent donc des éléments diiSerents, qui le composent, mais il est animé d' une vie plus active et l'intrigue de ces pièces moins simple et mieux conduite fait ressortir davantage sa valeur.

(*) Ces pièces classiques imitées de T antiquité, furent, le plus souvent, composées seulement pour la lecture. M. Rigal dans son étude sur Hardy n'admet pas que les tragédies de Jean de la Taille et surtout celles de Robert Garnier aient été représentées.

Mais lorsqu' il entend que son maître a été consolé par la sœur de son rival, le bon valet ne se sent plus d'aise, il pardonne les injures, il salue tout le monde et sa bouche qui avait proféré jusqu'alors des paroles de menace et de mort se remplit de douceur et de tendresse. Il est heureux de ce que son maître l'est.

u Amault — Qu'y a-il de nouveau?

Florimond — Tout bien

Tu pétilleras de l'heur mien.

Quand tu le sçauras une fois.

Amault — Je pétille jà.

Florimond — De ma voix

Il ne pourroit estre exprimé.

Amault — Maïs taschez y.

Florimond — Je suis aymé.

Amault — De qui?

Florimond — D' Hélène ma maîtresse.

Amault — Idalienne déesse!

Sainctement je t' adoreray. . . .

De crainte et de joye je tremble;

De joye, pour ce bonheur cy ;

De crainte, qu' il ne soit ainsi n.

Je ne sais si. les critiques de Jodelle ont jamais

pensé à faire ressortir la beauté de ce type de valet, si supérieur à tous ses camaradeH, et le contraste avec lui et messire Jean, qui, au moment du danger, ne pense qu' à sauver sa peau en exposant celle de son maître.

La peur ne lui arrache que des réflexions remplies d' égoïsme :

a A a! pauvre et deux fois pauvre prestre,

W eusses -tu pas trouvé bon maistre.

Qui t' eust nourry, qui t' eust vestu

Qui t' eust fait amy de vertu

Sans le patelin contrefaire,

Et, en plaisant, à Dieu desplaire.

Pour tourner en fin en ma cbance

Si pauvre et maigre recompense?

Adieu les complots et finesses.

Adieu, adieu, larges promesses.

Adieu, adieu, gras bénéfices.

Adieu, douces mères nourrices,

En r abbé je n' ai plus d' espoir 77.

Messire Jean charge son maître de toutes ses fautes ; ami de la fortune, lorsque celle-ci lui tourne le dos, il s' apprête à quitter 1' abbé et le rejjentir qu' il semble éprouver au moment du malheur, de n' avoir pas suivi le chemin de la vertu, est vraiment

PiBRKB ToLDO — Fifjaro etc. 9

fort comique surtout si V on considère tout le regret qu' il met dans ses adieux au plaisir, qu' il souhaite ardemment, au moment même où il paraît le maudire.

La peur lui suggère la vertu et dans son égoïsme, il retorque contre son seigneur ces louanges de la vie joyeuse, qu'il avait approuvées auparavant.

u Et vous soûliez si bien saillir, En vostre aise, contre les cieux.

Et disiez qu' estre soucieux En rien ne convenoit en vous...

Et vous soûliez sous le pied mettre Toute inconstance et changement.

Vous vantant qu' éternellement Non autre que vous vous seriez.

Et tous les ennemis chasseriez!

Mais il vaut mieux un repentir.

Bien qu'il soit tard, que d'amortir La cognoissance que Dieu donne Par le mal' heur de la personne v.

Qu' on n' aille pas croire que ces sentiments religieux, qui sentent les moralités, dureront longtemps en lui! Le moment du danger passé, il reprend ses mœurs, il met de côté les sentences

taille est aussi fort nombreuse. Ou y voit Jeanne la chambrière et deux valets Potiron et Bernard. Jeanne ouvre la pièce en exposant les misères de sa vie de chambrière et en cela elle ne fait que répéter un lieu commun des farces du siècle précédent.

u Ha! que malheureuse est qui sert Maintenant, et servant, qui pert Son bien, sa peine et sa jeunesse w.

Potiron aussi se plaint de son état:

tt Tousjours quand le disner s' apreste Potiron, sus, avant, en queste; Potiron, il vous faut trotter; Potiron, il faut éventer Soudain. Si la beste est en prise.

Ou si c' est nouvelle entreprise.

Et qu' il faille courir exprès.

Potiron, sus, allez après!

Cela n'est que mon ordinaire.

Cependant je ne puis tant faire Que venir à temps pour disner.

Et ce n' estoit le desjeuner.

Voilà Potiron bien crotté.

Potiron aussi mal traitté Qu' un vieil Potiron au vinaigre w.

u les beaux propos, lui dit-il. Lequel est plus honneste, ou que le père oedde à son fils, ou le fils à son père? n

Valère n'est pas d'ailleurs, un sermonneur ennuyeux et grognard tel qu'on pourrait le supposer. Il sait rire si Tocoasîon s'en présente et il se moque de Lucian u le maistre es arts n personnification du rôle de pédant, où les italiens excellent, et il lui demande, pour se délivrer de u. ce magazin de toutes lettres w, a de quelle manière estamue-t-on à l'antique n.

Il comprend les fautes de la jeunesse qu'il excuse et pardonne, mais s' il aide son jeune maître dans ses amours, il le fait dans un but sérieux : a Si je m'employois pour vous, difc-il, je me pourrois asseurer que, l'affaire succédant à vostre souhaict, beaucoup de biens en pourroient réussir, entre lesquels, celuy du mariage, ne me semble estre des moindres w. Valère est beau dans sa noble colère contre tout ce qui menace la maison qu' il sert, contre Thomas l'entremetteur effronté, contre Jacquet le valet intrigant, contre la fille de son maître, qui veut s'enfuir de la maison paternelle.

u pauvre folle, lui dit-il, est ce cy l'honneur que tu fais à tes parens? Sont-ce cy les joyes et

allégresses que tu aprestes à ton père? Dy-moy qui t'a tirée hors du logis en cet habit? Voyez avec quel œil elle me regarde! Où penses-tu aller misérable? w

S'il s'enfuit devant Horatio, l'amoureux de sa jeune maîtresse, ce n'est pas pour lâcheté, a pourquoy mon malheur a-t-il voulu, que je n'avois lors ny verge ny baston: car si j'eusse eu mon espée ou ma dague, j'y eusse peut-estre remédié, et me fusse plustost laissé tailler en pièces que la laisser emmener v. Si l'on admire la vertu de Valère, on voit, aussi, non sans plaisir. Jacquet, ce valet dont le visage tendre et frais rappelle celui d'une jeune fille.

Jacquet est un gamin effronté qui repond à Thomas : u Je ne veux pas dire que ma mère ayt esté plus femme de bien que les autres w.

Adroit, beau parleur, il sait tirer parti des faiblesses de son maître et rire de celles du vieillard libertin, auquel il se présente, déguisé en jeune fille, dont il feint la pudeur et l'innocence, et en s'amusant de sa surprise il lui fait accroire tout ce qu'il veut par des contes impossibles.

Ainsi les premiers types de valets que la Renaissance nous présente, sont issus de l'imitation italienne.

Les autres valets de Larivey ont presque tous la même physionomie. Il faut pourtant distinguer ^•Marquet et Bracquet, serviteurs de Fierabras et du Capitaine, le miles gloriosus de la comédie classique, devenu le Capitan italien et dont nous avons trouvé des exemples dans le théâtre français du moyen âge.

Ces valets nous rappellent les futurs bouffons de la comédie de l'art en France ; qui se moquent de ces lièvres vêtus de la peau du lion. Distinguons aussi les serviteurs qui ont affaire aux pédants, contre lesquels ils s'acharnent, impitoyablement, en poursuivant de leur bégayement français, le latin pédantesque d'un monde qui va disparaître. La lutte entre le type populaire du valet et le pédant est le dernier combat que se livrent le passé et la société nouvelle, le latin et la langue vulgaire, a De quoy servent vos cujuSj dit Biaise à Fidence, ne sçachant rien dire qui puisse être entendu d'autre que de vous? Et encore Dieu veuille que sçachiez bien ce que vous dictes w. Et la jolie Constance ajoute: a Peut-estre qu'en latin vous estes un grand docteur, mais en français vous n'entendez rien w.

Et dans la foule de ces serviteurs on ne pour-

rait s'empêcher de rappeler Frontin des Esprits^ qui est bien le valet du modèle de Plaute, mais dont la démarche plus libre annonce déjà le Frontin de Eegnard. Lambert du Morfondu, Robert de la Veuve sont des types assez comiques et dans cette dernière pièce on trouve Gourdin escornifleur, variété du confident, issu du parasite latin, ingénieux, poltron et goulu u tombant toujours debout comme un dé, n personnage gai et souriant, aimant le plaisir, qui se plaint seulement u de ne pas être tout de ventre w.

Gotard, Richard, Luquain, Fremin, Narcisse, René, ont la même allure des valets que nous venons de mentionner et de ceux que nous présente la comédie française à F aube de la Renaissance. Ainsi dans les Contens d' Odet de Tournebu, fils d'Adrien et dans Les Desguisez de Jean Godard, on voit Nivelet laquais du capitaine Rodomont et Vadupié laquais de Prouventard, opposant leur bon sens naturel et le côté prosaïque de la vie aux vols de la fantaisie de leurs seigneurs, dont ils connaissent les faiblesses et qu'ils savent bien tourner en ridicule. En effet Nivelet pense que son maître a est brave et furieux, comme celùy qui fait souvent de son regard tomber les hommes

tous morts à terre, et d'un coup de pied met par terre la plus forte porte 77. Il nous rappelle par son ironie le parasite célèbre de la comédie de Plante et nous entendrons dans le théâtre espagnol un dialogue qui ressemble fort à celui-ci :

u Le Capitaine (entendant que le jeune Bazile et son domestique se moquent de lui) — Que me conseilles-tu, Nivelet? Dois-je endurer une telle bravade ? Que dira le grand Turc quand il sçaura que celui qui a tant de fois rompu la teste à ses armées a esté bravé par un citadin de Paris ?

Nivelet — Il me semble qu'ils sont plus forts que nous; partant, je vous conseille de temporiser. Le capitaine — Je te croyray pour ce coup, bien que ce soit contre ma volonté 77.

Vadupié, aussi, se moque de son maître, dont il trace le portrait suivant:

• a Ma foy, il y a grand danger, Quant il a le feu à l'oreille, Qu'il ne défit une bouteille.

Ou que d'une estrange façon Il n'assaillit un limaçon Et qu'il ne lui fit cette escorne De luy faire cachôr sa corne n.

En général les valets des capitaines, comme le

nom de Vadupié le démontre, son très pauvres et mal nourris. Nivelet se plaint de sa mauvaise fortune et de ce que ses souliers a ne remparent la plante de ses pieds contre le froid et la boue r». L'amour que ces serviteurs ont pour la vie tranquille contraste fort avec l'esprit d'aventure des capitaines :

u J'aimerais mieux, dit Nivelet, me donner au travers du corps d' une lance de fougère pleine de bon vin blanc d'Anjou, que d'une balle de mousquet on fauconneau r) et il avoue que u le pain de munition n'a point si bon goust que le pain de chapitre de Paris n.

Et Maudolé ajoute :

a II faut pour vivre longuement Estre un peu poltron de nature Et fuir les coups et la basture n.

Il y a d' autres valets qui , au lieu de servir aux amours de leurs maîtres, tâchent d'en prendre la place et de courir des aventures pour leur propre compte.

Ainsi dans les Corrivaux de Pierre Troterel, Almerin dont la licence de langage dépasse toutes les bornes, se sentant u gentil et bien dispos n ne vaut pas u à la vapeur du rost croustiller son

pain n et établit a d'aller oherolier fortune gaillardement n. Il se présente à la maîtresse de son seigneur et lui fait une déclaration d'amour tel qu' un satyre pourrait la faire ; repoussé par la belle, il prend V habit de son maître et à la faveur de la nuit et du déguisement, il s'introduit chez elle et obtient par la ruse ce qu'il n'a pas pu obtenir par l'amour.

Loys est plus raisonnable:

tt Cependant, dit-il, que mon maistre, au jardin avec madame Angélique estoit empesché à ses pieds, je m' en suis allé voir Isabeau, ma mie. C est bien raison, quand les maistres sont à leur plaisir, que les serviteurs se donnent du bon temps. A tel s^ maistre tel valet w. Loys a le défaut de plusieurs de ses camarades. Il est trop raisonneur ; il parle à tort et à travers de l'amour, des femmes, des espagnols et donne trop de conseils à son maître. Voici un échantillon de son langage philosophiques, a Vrayement, le sire Ambroise a bonne raison de vouloir que les opinions et mœurs de son fils soyent semblables aux siennes, et ne considère la différence qu' il y a de jeunesse à vieillesse ! Il est de bonne nature, mais c' est le vice commun de son âge et de tous les vieux, qui mesurent

PiBRRB ToLDo - FîgaTO elc 10

moyen âge avait en vain tâché d'étouffer la voix, pullulent, ainsi que V on a pu le voir, à T aube de la Renaissance. Ils prennent tous les noms et tous les caractères, ils se multiplient, ils se croisent dans des scènes faites exprès pour faire ressortir la vivacité de leur imagination, toujours remuante et les expédients de leur ruse. S'ils parlent parfois trop, leur babil léger et brillant rempli de bonne humeur, leurs sallies, à la vérité trop libres, nous font oublier ^e lourd ennui des mystères et des moralités.

Dix-huit siècles n'ont pas notablement changé ce personnage auquel on reconnaît encore quelques traits du. valet de la comédie latine et où l'imitation italienne commence à poindre ; il y a cependant déjà quelque chose de fort différent dans la marche assurée des René, des Biaise et des Guillaume et on voit que la liberté, quoique encore pleine d'entraves, a déjà produit ses fruits. On ne parle ni de torture ni de mort et les laquais du théâtre français n'ont plus l'air de redouter les coups d'étrivières sous lesquels gémissaient leurs ancêtres de Rome.

La moralité aussi y a trouvé son compte. Si en suivant les habitudes de la société au milieu de

laquelle ils vivent, ils parlent un langage trop libre et ils s'amusent à des récits et à des rôles obscènes, Loys est là pour nous répéter le proverbe : u à tel maître, tel valet ». La ruse du valet n'est plus d'ailleurs ni sauvage ni maligne, sa domesticité est plus tranquille et souvent animée d'une affection très vive, les rapports entre les maîtres et les valets sont devenus meilleurs et l'on n'entend plus de cris de vengeance et de désespoir. Pour excuser et pour comprendre la vulgarité de quelques valets et l'obscénité de certaines scènes, il faut se rappeler la condition du théâtre à cette époque, telle qu' on la trouve dans les documents de ce temps-là.

Voici, par exemple, comme on parlait dans la Remontrance du Parle7nent en 1B38; u En ce lieu se donnent mille assegnations scandaleuses au préjudice de l'honnêteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles des pauvres artisans desquelles la salle basse est toute pleine; lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent le temps en devis impudiques, en jeux de dés, en gourmandise et ivrogneries, tout publiquement, d'où deviennent pleinement querelles et batteries n,

A l'intérieur (*) de la salle, voici comment se

(*) Voir P. Janet. — Journal des Savants — décembre 1890.

passait le temps suivant Bruscambille, l'acteur chargé alors des préambules, dont un bon nombre nous ont été conservés, u L'un appuyé contre la muraille se cure les dents pour ôter les os qui s'y étaient arrêtés; quelques-uns se promènent à grandes enjambées; les autres frisent le pavé. Un autre se sentant importuné de quelques mistodins, qui dansaient les Canaries sur ses épaules, s'aide de la muraille pour les frotter tout de bon et leur faire peur.... T)

Puis, avant le lever du rideau, on crie 'à tue-tête ; tt Commencez, commencez 77. Même le rideau levé le silence ne se fait pas: u L'un tousse, l'autre crache, les laquais se donnent des gourmades et font pleuvoir des pierres sur ceux qui n'en peuvent mais. Certains péripatétiques se promènent pendant la pièce.... si vous avez envie de vous promener, leur dit Bruscambille, prenez vos pantoufles et vous allez abattre sur les grands chemins jusqu'à Orléans 77.

Au milieu de cette foule se trouvaient mille marauds, qui faisaient des querelles pour un rien et qui, mettant l'épée à la main, interrompaient la comédie. Même au repos, ils ne cessaient de parler, de siffler, de crier; ils ne venaient pas pour autre

chose. Les filous se glissaient naturellement parmi ceux-là, causant du désordre et des bagarres, et faisant main basse sur tout ce qui pouvait être pris. Ajoutez à ces catégories de spectacteurs les étudiants, les poètes besogneux, les ouvriers.... En général, la bonne compagnie ne fréquentait pas le théâtre; les femmes surtout n'y pouvaient aller à cause de la grossièreté et de T indécence. Celles qui y venaient étaient en gênerai des femmes perdues. En 1634, dans un des préambules qui avaient encore lieu à cette époque, nous lisons que pendant longtemps les maris avaient défendu à leurs femmes l'entrée de l'hôtel de Bourgogne.

On comprend facilement qu'on ne pourrait demander aux valets de ce théâtre les sermons de Bossuet, et la grossièreté de Jodelet mérite bien des excuses. D'ailleurs ils ne sont pas tous des bouflfons et des poltrons. S'ils affectent de la poltronnerie et de la vulgarité, on rencontre pourtant des exemples de courage et sans cesser de servir aux amours des jeunes gens, la présence des entremetteurs et des entremetteuses, indique qu'ils ont déjà une certaine retenue dans leur services et qu'ils laissent désormais à des gens tout à fait dégradés, le soin d'assouvir les passions des vieillards libertins et des jeunes débauchés.

LES BOUFFONS ET LES ZANNl

Page 1