COMÉDIE ITALIENNE
Le Rosso dresse des embûches à tout le monde : il vole un pauvre pêcheur, ensuite un juif, qu'il fait arrêter à sa place, médite de tuer son maître d' un coup de hache et s' allie à une entremetteuse, une Célestine italienne, capable de toute espèce de crimes et qui a appris l'art de faire avorter, de noyer les nouveaux nés et d'empoisonner ceux dont elle redoute la colère.
Et ce n' est pas qu' Arétin ait V air de s' apercevoir de r immoralité cynique de ces personnages, car il nous présente, à la fin de la pièce, le Eosso presque recompensé, certainement pas puni de ses crimes. La pièce est dédiée au cardinal de Trente !
Le Marescalco, VIpocrito, la Talanta et le Philosophe, ont d'autres domestiques dont la moralité n'est pas supérieure à celle du Rosso et dans le Marescalco, un serviteur conseille son maître d'épouser une femme jeune et jolie pour tirer profit de sa beauté. Ce qui nous choque surtout dans ces comédies, c' est le vide épouvantable qu' il y a dans la conscience de tous les personnages, l'indifférence pour la vertu et le vice et le passage rapide de l'une à l'autre.
Le valet ne joue pas un rôle important dans la Mandragore de Machiavel, où Siro est remplacé.
Marabeo — Que tout le monde périsse pourvu que nous puissions vivre à notre aise. Il faut se résoudre à devenir tout à fait méchants ou à retirer notre épingle du jeu v.
Ils établissent donc la mort de leur seigneur, et, en attendant, ils lient et martyrisent une pauvre enfant, que Marabeo a violée, en V obligeant de ceder à ses désirs scélérats par une véritable torture, c' est-à-dire en la chargeant de fers et en la meurtrissant de coups. Le gouverneur de la ville, qui a eu connaissance de leurs crimes voudrait les fairependre, mais la pièce finit par le pardon général, qu' ils obtiennent en promettant de vivre désormais en hommes de bien, ce dont le gouverneur n'a pas tort de douter.
D'un caractère plus gai que la comédie écrite, la comédie de 1' art nous présente des valets nommés zanni, qui amusent le public par leurs lazzi (*) et par une verve satirique, railleuse, irriverente et sensuelle, mais qui ayant pour but principal celui de faire rire, tendent à T uniformité, égayent le parterre par la recherche du ridicule extérieur et
(*) Sur r origine des Zanni voyez la note à page 75 du II Vol. de Touv cité sur l'origine du théâtre par A. D'Ancona.
ne sont pas toujours de véritables modèles de la vérité humaine. Les études de Maurice Sand, de Moland, de Bartoli et de Baschet, nous mettent à même de connaître la vie de la comédie de 1' art en France et le développement du type du valet, que nous allons étudier sur les scenari de Scala et de Gherardi (*).
Les différentes troupes de comédiens italiens ont vécu longtemps à l'étranger et sans parler de la France, elles se trouvaient en Espagne, avec Ganassa, valet célèbre, du temps de Philippe II, en 1677 en Angleterre et presque à la même époque (1570) à la cour de Vienne. Des dilettanti ^o\xèreut une comédie de V art au XVP siècle à la cour de Bavière et pendant le règne de Charles IX, des comédiens italiens avaient déjà paru à Paris, a En
(*) Voyez, outre les études de Yincenzo de Amicis sur la comédie italienne en rapport avec le théâtre latin ^ les articles suivants :
Rivista crit. délia letteratura italiana, 1885, col 156-159 {Una raccolîa di scenari délia commedia delV arte),
Giornale stor, délia lett. ital, vol. i.° p, 75 et suiv. (una commedia delV arte pur A. Neri).
Giorn. stor. délia lett. it. Vol. I, p. 351, Ibid. Vol. Il, p. 232-3 (A propos d*im ouv. de M. Aloi sur Goldoni et la commedia deir arte).
bal on d:verîiïSen;eEt de la coar de Charles IX. Dans ce tâb'eau oa voît !e r>ii et toas ses courtisans dan? le cosTame de divers b-Duffjns italiens. Le dac de Gaise Ce Bà^aW y Égnre en ScaramoncLe. le doc d'Anjou ^Henri nT> en Arlequin, le cardinal de Lorraine en Pantalon, Catherine de Mèiicis en Colo!nb:ne et le Boî Très-Chrcsfien y fait ses farces sons le masque de Brighella. Singulier pr^lnde à l'horrible tra^die de la Saint- Barthélémy. Tl
Ce fat à r appel de Henri III , en 1574, qne la compagnie ta plus célèbre d' Italie, les Comici Gelosi , se rendit en France et les récits dn temps sont remplis de la gloire d'Arlequin (Simone de Bologna), qu' on appelle pîaîsantissime. Arlequin est le principal saiini de la comédie de l'art Dans ses débuts il représentait le côté comique de la
Angi>lo Boolco dit le Rimante doons eo 1528 sa première comédie en prose, oii chaque personnage parle un dialecte différent. Kuzunte, auteur et scieur d'on gn-od mérite, eicellait dans la peinture des mœurs rustiques et pour les rôles de TaUt, nous avons dans son r^i«rtoire Tooio le Bergamsaqne, Nile, SUvero, Garbiiio (brouillon) Daldura. Garbinello, Zane, Bertevello. Citni>eg^g-.o. Naso, Corrado (Allemand) et les servantes répondent aus nom» de Besa, Gét*, Maddalena et Betta.
employer ses talents. Comme il a beaucoup de besoins, il lui faut beaucoup d'argent, et si vous savez ménager son amour-propre et le payer grassement, il n' y a fille, ni femme, en Italie, qu' il ne sache enjôler, d
Ce type était au XVP et XVIP siècle, voleur, débauché, ivrogne et tant soit peu assassin. Il avait passé par tous les métiers, par toutes les conditions et il avait éprouvé la bonne et la mauvaise fortune. Fort souvent il est soldat, quelquefois clerc de procureur, et alors il se pique d'être savant, il devient même valet de bourreau; ailleurs fripon et voleur, pour son propre compte, il dévalise les maisons, il se bat avec les sbires, se moque de tout le monde et ne croit qu' à la potence qui 1' attend. C est de Brighella , issu peutêtre du valet de la comédie italienne écrite, que descendent les Mezzetin, les Beltrame, les Scapin et tous les valets fourbes et intrigants du théâtre français. Il est le père des Crispin et des Frontin de la comédie du XVIIP siècle, qui savent adapter la ruse, reçue en héritage, aux mœurs nouvelles de leur temps. Arlequin de la première forme, joué par Simone, Martinelli et Dominique Biancolelli, reçut en France un accueil on ne pourrait plus
Arlequin exigea que Marie de Médicis fût la marraine de son fils et son désir fut satisfait comme l'indique la réponse vraiment caractéristique de la^ Reine, qui commence par cet exorde familier.
tt J'ai receu à plaisir d'entendre des nouvelles de ce que vous me mandez que votre femme, outre le filz que Dieu vous a donné d'elle, soit encore grosse d'un autre.... tî.
Paur se former une idée de la vivacité bouffonne d'Arlequin, il suffit de lire la lettre, qu'il adressa au Cardinal de Gonzague:
tt Très cher Compère !..,. J'ai ouvert votre lettre par laquelle j'apprends en très beaux ternies que vous m'aimez, que vous désirez me seconder, et autres petites paroles délicieuses à manger avec de la moutarde, si bien qu'en lisant votre missive, j'ai eu toute satisfaction de paroles. Mais elle m'aurait bien autrement contenté si m'aviez écrit, comme le fait ma chère commère poule française, qui me console toujours en finissant ses lettres royales par des mots comme ceux-ci : Venez, seigneur Arlequin, venez vers nous, nous voulons enchaîner notre parrainage w. Et il continue sa lettre en appelant le Cardinal le compère coq à la tête rouge. On comprend facilement, par les morceaux cités ,
joué, alors, parFranoesco Biancolellî: a Sa souplesse, sa gayeté naturelle et les grâces de sa balourdise auroienfc suffi pour lui mériter cet éloge (d* excellent Arlequin) mais la nature en avait fait un excellent acteur, à prendre ce terme dans la signification la plus étendue. Vrai, naïf, original, patétique, au milieu des ris qu' il excitait par ses bouffonneries, un trait, une réflexion, dont il faisait un sentiment par sa manière de le rendre, arrachait des larmes, et surprenait l'auteur lui-même dans les pièces écrites, aussi bien que le public, et cela malgré l'obstacle d'un masque, qui semble avoir été imaginé pour faire peur autant que pour faire rire. Souvent même, après avoir commencé par rire de la façon dont il exprimait la douleur, on finissait par éprouver l' attendrissement dont on le voyait pénétré n.
Pedrolin, dans la troupe des Gelosi, remplit souvent le rôle de valet: il est l'ennemi redoutable des pères avares et surtout du Capitan, qui lui donne, parfois, des coups, mais dont il se venge, le plus souvent, sans miséricorde. Il l'accuse de crimes supposés, se déguise en lutin pour le battre à plate couture, prend l'habit d'un magicien et le persuade de quitter ses armes, pour le railler en-
saurait nier, dans ces imbroglios, une certaine influence littéraire. Les scenari ne sont fort souvent que la reproduction de quelque comédie italienne écrite et, à l'occasion, les acteurs italiens représentaient aussi la comédie d'Arioste, de l'Arétin et de Bibbiena. Ainsi la comédie de l'art et la comédie littéraire échangeaient leurs productions, de sorte que les types principaux du jeu comique étaient très ressemblants dans les deux genres.
Si l'on rencontre souvent des femmes faciles , des valets fripons, des vieillards trompés, c'est la courtisane de Plante et de Térence, c'est l'esclave latin et le senex des mêmes auteurs passés à travers la reproduction des Arioste et des Bibbiena. Et c'est de cette source littéraire, où pourtant la vie de l'époque joue un rôle souvent principal et sait créer d'autres types ou changer la physionomie de ceux que la tradition lui a transmis, (5' est de cette source, dis-je, qu'on voit naître les Zanni, qui de même que Liban et Phormion tirent l'argent de la poche de ce bon vieillard Pantalon, dont quelquefois le libertinage ridicule et la sotte avarice nous rappellent des endroits célèbres du théâtre classique et de l'Italie.
Les valets de la comédie de l'art, peuvent se
résumer en deux types; l'un le valet adroit et fripon, qui rit aux dépens des autres, l'autre le valet niais et balourd, qui fait rire à ses dépens. Brighella, Pedrolin, Polichinelle, Mezzetin, Scaramouche, appartiennent à cette première catégorie, Arlequin dans ses débuts, Buratin, Oavicchio, Ficheto, Fritellino, qui dans la troupe des Accesi remplaça Arlequin des Gelosi, et Pierrot, après Molière, ce sont des variétés de l'autre type.
Pedrolin, tel qu' il nous paraît dans les scenari de Scala, représente la ruse qui triomphe^ il ne berne pas seulement Arlequin, mais il dupe aussi Burattino, comme dans les Burle d^ Isàbella^ où Scala semble renouveler l'intrigue de la Mandragore de Machiavel. Il s'agit dans cet impromptu de la soubrette Franceschina, qui ayant écouté patiemment les soupirs de Pantalon, a été^ par récompense, mariée à Buratin, qui recevra de Pantalon mille écus, pour le premier fils, qu'il aura d'elle. Mais le mari, à ce que dit Franceschina, n'^est pas à même de gagner cette somme. Pedrolin alors se présente à Buratin, en lui disant qu'il possède le secret pour rendre enceinte Franceschina. Le mari consent et tandis que Pedrolin se trouve en entretien intime avec la belle, Buratin va trouver