LE MACÉDONIEN
Au temps où Timpératrice Théodora partageait le trône avec son mari Théophile, vers Tan 840 environ, un jeune homme pauvrement vêtu, mais à qui sa haute taille, sa complexion robuste, son teint hâlé faisaient une mine assez fière, entrait un soir, la besace au dos et le bâton à la main, à Constantinople par la Porte d'Or. C'était un dimanche, et la nuit était proche. Harassé et poudreux, le voyageur alla se coucher sous le porche de l'église voisine de Saint-Diomède, et là il ne tarda pas à s'endormir profondément. Or, pendant la nuit, Pabbé du monastère dont dépendait l'église s'éveilla brusquement, et il entendit une voix qui lui disait : « Lève-toi, va ouvrir la porte de l'église à l'empereur ». Le moine obéit; mais n'ayant vu dans la cour qu'un pauvre diable en haillons étendu sur les dalles, il crut avoir rêvé et retourna se coucher. Alors, une seconde fois, la voix l'éveilla de son sommeil çt lui répéta la même injoi^ctipp ; e\ dç
nouveau s'étant levé, el n'ayant rien vu que le loqueteux dormeur, il regagna son lit. Alors, une troisième fois, la voix plus impérieuse résonna dans le silence et en même temps, afin qu'il ne doutât point qu'il était éveillé, Thigoumène recevait dans les côtes un rude et mystérieux coup de poing. « Lève-toi, ordonnait la voix, fais entrer celui qui est couché devant la porte. C'est lui qui est l'empereur. » Tout tremblant, le saint homme quitte en hâte sa cellule, descend, appelle l'inconnu. « Me voici, seigneur, répond l'autre en se secouant; qu'ordonnes- tu à ton esclave? » L'abbé l'invite à le suivre, le fait asseoir à sa table ; au matin il lui fait prendre un bain, lui présente des vêtements neufs; et comme le voyageur surpris ne comprend rien à tant d'égards dont on l'accaMe, le moine, sous le sceau du secret, lui révèle le mystère de son avenir et lui demande d'être désormais son ami et son frère.
C'est par ce pittoresque récit, dont Paul Adam, dans son roman de Basile et Sophia, a tiré un ingénieux parti, que fait son entrée dans l'histoire l'homme qui, sous Théodora et Michel III, allait si adroitement gouverner sa fortune, Basile le Macédonien, qui devait quelques années plus tard asseoir sa famille sur le trône de Byzance.
Les historiens qui vécurent à la cour de l'empereur Constantin VII, petit-fils de Basile, et Constantin VII lui-même, se sont complu naturellement à fabriquer pour ce fondateur de dynastie une généalogie présentable et même glorieuse. A les entendre, l'illustre basileus descendait par son père de la maison royale d'Arménie, il était apparenté par sa mère à Constantin et même à Alexandre le Grand. La vérité
LES AVENTURES DE BASILE Ibd
semble avoir été infiniment plus modeste. Basile était né fort humblement, vers l'année 812, d'une obscure famille de paysans des environs d'Andrinople, pauvres colons d'origine arménienne que les circonstances avaient transplantés en Macédoine, que la guerre bulgare avait ruinés et que la mort du père, dernier malheur, acheva de laisser sans ressources. Basile, resté le seul soutien de sa mère et de ses sœurs, avait alors vingt-cinq ou vingt-six ans. C'était un grand et fort garçon à la poigne solide, à la robuste carrure ; une épaisse chevelure bouclée encadrait son visage énergique. Parfaitement illettré au reste, — il ne savait ni lire, ni écrire, — c'était avant tout un bel animal humain. Ce fut assez pour faire sa fortune.
Les chroniqueurs byzantins, fort épris de merveilleux, ont soigneusement raconté les présages par où s'annonça la grandeur future de Basile : comment, un beau jour d'été qu'il s'était endormi dans les champs, un aigle planant au-dessus de l'enfant l'avait abrité de l'ombre de ses ailes; comment sa mère avait en rêve vu sortir de son sein un arbre d*or, chargé de fleurs et de fruits d'or, qui devenait immense et ombrageait la maison tout entière; et comment, une autre fois, un songe lui avait fait apparaître saint Élie le Thesbite sous les traits d'un grand vieillard à barbe blanche, dont la bouche laissait échapper des flammes, et comment le prophète avait annoncé à la mère les hautes destinées qui attendaient son fils. La superstition de la société byzantine colorait volontiers de ces prestiges la jeunesse des grands hommes et sincèrement elle croyait à la valeur de ces prédictions. En fait, Basile le Macédonien devait parvenir par d'autres moyens et d'autres
qualités, par son intelligence adroite et souple, par son énergie sans scrupules, par le prestige de sa force, et enfin par les femmes, qui subirent puissamment le charme de son athlétique séduction.
Dans son pauvre pays de Macédoine, Basile, ayant charge de famille, comprit vite que l'agriculture ne suffirait point à le nourrir avec les siens et il commença par s'aller mettre au service du gouverneur de la province. Puis, il vint chercher fortune à Constantinople et là les circonstances l'aidèrent à souhait. L'abbé de Saint-Diomède, qui l'avait recueilli, avait un frère, médecin de sa profession ; celui-ci vit le jeune homme au monastère, le trouva bien râblé et de bonne mine et le recommanda à un de ses clients, parent de l'empereur et de Bardas, qui s'appelait Théophile et qu'on surnommait à caruse de sa petite taille Théophilitzès (le petit Théophile). Ce petit homme avait une manie : c'était d'avoir à son service des gens de haute stature, de force herculéenne, qu'il habillait de magnifiques costumes de soie, et rien ne lui faisait plus de plaisir que de se produire en public avec son escorte de géants. Dès qu'on lui parla de Basile, il voulut le voir, et, ravi de sa prestance, tout aussitôt il l'engagea pour soigner ses chevaux, et familièrement il le baptisa du sobriquet de Képhalas, — ce qui veut dire la « forte tête ».
Durant plusieurs années, Basile resta dans la maison de Théophilitzès, et c'est pendant ce temps qu'il eut une aventure qui acheva d'assurer sa fortune. Son maître ayant été envoyé en mission en Grèce, Basile, en qualité d'écuyer, l'accompagna ; mais au cours du voyage il tomba malade et dut s'arrêter h Pfi^tras, U y rencQntra Papiélis, P^niélis était une
riche veuve, un peu mûre déjà; elle avait, quand Basile la connut, un grand fils, et il semble bien qu'elle était même grand'mère. Mais sa fortune était prodigieuse, « une fortune de roi, dit le chroniqueur, plutôt que de particulier ». Elle avait des esclaves par milliers, des propriétés immenses, des troupeaux innombrables, des fabriques où des femmes tissaient pour elle des soieries magnifiques, des tapis admirables, des toiles de lin d'une finesse merveilleuse. Sa maison était pleine d'une somptueuse vaisselle d'argent et d'or; ses coffres étaient remplis de vêtements splendides ; ses caisses regorgeaient de lingots de métal précieux. Elle possédait en propre une grande partie du Péloponnèse et, selon le mot d'un historien, elle semblait vraiment « la reine du pays »; Elle aimait le luxe, la pompe : quand elle allait en voyage, elle ne se servait point de char ni de cheval, elle avait une litière, et trois cents jeunes esclaves l'accompagnaient, qui se relayaient pour la porter. Elle aimait aussi les beaux hommes : par là Basile l'intéressa. Faut-il penser qu'elle aussi, comme l'indiquent les superstitieux chroniqueurs, pressentait le glorieux avenir dii Macédonien? Je croirais volontiers que sa sympathie tint à des raisons plus matérielles. Tant est-il qu'elle lui fit bon accueil dans sa maison ; et lorsque enfin Basile dut se résoudre à partir, elle lui donna de l'argent, de beaux habits, trente esclaves pour le servir; avec cela le pauvre diable devint un grand seigneur, il put faire figure dans le monde et acheter des propriétés en Macédoine.
Jamais au reste il ne devait oublier sa bienfaitrice. Lorsque, quelque vingt ans plus tard, il monta sur le trône, son premier soin fut d'accorder au fils de
PIOURBS BYZANTINES. 11
Daniélis une haute dignité, puis il invita la vieille dame, « qui, dit-on, avait un ardent désir de revoir l'empereur », à lui rendre visite dans la capitale. Il la reçut comme une souveraine au palais de la Magnaure, solennellement il lui conféra le titre de mère du basileus. De son côté Daniélis, toujours magnifique, avait apporté avec elle pour son ancien ami des cadeaux précieux; elle lui offrit cinq cents esclaves, cent eunuques, cent brodeuses d'une habileté étonnante, des étoffes splendides, que sais-je encore? Elle fit mieux. Basile à ce moment faisait construire la Nouvelle Église, elle voulut s'associer à cette œuvre pieuse en faisant tisser dans ses fabriques du Péloponnèse des tapis de prière qui couvriraient tout le sol de la basilique. Enfin elle promit que dans son testament elle n'oublierait point le fils de son favori d'autrefois. Après quoi elle retourna à Patras; mais chaque année, tant que Basile vécut, lui arrivaient d'Hellade des présents somptueux que sa vieille amie lui envoyait; et quand il mourut, avant elle, elle reporta sur le fils du souverain l'affection qu'elle avait vouée au père. Elle revint une fois encore à Constantinople pour le voir, et par son testament elle l'institua son légataire universel. Quand le mandataire impérial, chargé de dresser l'inventaire de l'héritage, arriva dans la maison de Daniélis, il demeura stupéfait d'une si prodigieuse richesse. Sans parler de l'argent monnayé, des bijoux, de la vaisselle précieuse, des milliers d'esclaves — l'empereur en affranchit trois mille qu'il envoya comme colons dans l'Italie du Sud, — le basileus pour sa part hérita de plus de quatre-vingts domaines. On voit quelle était au ix* siècle la richesse de l'empire
byzantin, quelles fortunes énormes possédaient ces grandes familles de l'aristocratie provinciale, qui jouent un si grand rôle dans Thistoire de la monarchie. Mais n'est-ce point surtout une curieuse et piquante figure que celle de cette vieille dame, dont Tamitié soigneusement cultivée fut si utile à la maison de Macédoine?
Revenu de Patras à Constantinople, Basile était rentré au service de Théophilitzès, lorsqu'une circonstance imprévue le rapprocha de Tempereur. Un jour le cousin de Michel III, le patrice Antigone, fils de Bardas, donnait en l'honneur de son père un dîner d'apparat; il y avait convié beaucoup de ses amis, des sénateurs, de grands personnages, et aussi des ambassadeurs bulgares qui se trouvaient de passage à Byzance. Selon l'usage des festins byzantins, des lutteurs vinrent au dessert divertir les convives par le spectacle de leurs exercices. Alors, avec leur jactance coutumière, un peu excités aussi peut-être par le repas, les Bulgares se mirent à vanter un certain athlète de leur nation, déclarant que c'était un homme invincible et qu'il triompherait de quiconque lui serait opposé. On les prit au mot ; et en eflfet le champion barbare fit toucher les épaules à tous ses adversaires. Les Byzantins étaient assez humiliés, et plus agacés encore, quand Théophilitzès, qui assistait au dîner, se prit à dire : « J'ai à mon service un homme qui, si vous le désirez, soutiendra la lutte contre votre fameux Bulgare. Car vraiment il serait un peu honteux pour les Romains que cet étranger s'en revînt chez lui, sans avoir trouvé son maître ». On accepte; on appelle Basile; on sable soigneusement la salle pour faire un bon terrain aux deux com-
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battants, et la lutte s'engage. D'un bras vigoureux, le Bulgare s'efforce de soulever Basile de terre et de lui faire perdre l'équilibre; mais, plus robuste encore, le Byzantin l'enlève, le fait vivement tourner sur luimôme, et par un coup habile, fort célèbre alors dans les salles de lutte, il jette sur le sol son rival, évanoui et passablement endommagé.
Cet exploit avait attiré sur le Macédonien l'attention des gens de la cour. Or, à quelques jours de là, l'empereur reçut en cadeau d'un gouverneur de province un fort beau cheval; et tout aussitôt il voulut l'essayer. Mais quand le souverain s'approcha de l'animal et voulut, pour examiner ses dents, lui ouvrir la bouche, la bête se cabra formidablement, et ni le prince ni ses écuyers n'en purent venir à bout. Michel III était fort mécontent, quand l'obligeant Théophilitzès intervint : « J'ai chez moi, Sire, dit-il, un jeune homme fort adroit à manier les chevaux; si Votre Majesté veut le voir, il se nomme Basile ». On mande aussitôt au palais le Macédonien, et alors, « comme un autre Alexandre sur un autre Bucéphale, selon l'expression d'un historien, comme Bellérophon sur Pégase », il saute sur le dos de la bête et en quelques instants la dompte absolument. Le basileus était dans le ravissement : il n'eut de cesse que Théophilitzès ne lui eût cédé ce beau garçon qui était si bon écuyer et si robuste lutteur. Et tout fier de son acquisition, il s'en vint présenter Basile à sa mère Théodora : « Venez voir, lui disait-il, quel beau mâle j'ai trouvé ». Mais l'impératrice, ayant longuement dévisagé le nouveau favori de son fils, se prit à dire tristement : « Plût au ciel que je n'eusse jamais vu cet homme! c'est lui qui détruira notre race ».
Théodora avait raison. Cet athlète qui savait plaire aux femmes allait montrer qu'il était capable d'autre chose encore. C'est vers 856 qu'il entrait au service de Michel III : onze ans plus tard il était empereur.
Au moment où Basile arrivait à la cour, Bardas, l'oncle du basileus, y devenait tout-puissant. L'assassinat de Théoctistos, la retraite de Théodora, faisaient bientôt de lui le chef véritable du gouvernement; et successivement nommé magistros et domestique des scholes, bientôt curopalate, enfin presque associé à l'empire avec le titre de César, il régnait en maître sous le nom de Michel III.
Malgré ses vices. Bardas était un homme supérieur. Aprement ambitieux, passionnément avide de pouvoir, de richesse et de luxe, il se piquait pourtant d'être bon administrateur, justicier sévère, ministre incorruptible; et par là, malgré son absence de scrupules et sa profonde immoralité, il s'était rendu très populaire. Fort intelligent, il aimait les lettres, s'intéressait aux sciences. C'est à lui qu'appartient l'honneur d'avoir fondé la célèbre université de la Magnaure, où il appela les maîtres les plus illustres de son temps ; on y enseignait la grammaire, la philosophie , la géométrie, l'astronomie; et pour encourager le zèle des professeurs et l'ardeur des élèves, Bardas faisait à l'école de fréquentes et attentives visites. Il comptait parmi ses familiers et ses amis le fameux Léon de Thessalonique, mathématicien éminent, philosophe et médecin renommé, l'un des plus grands esprits du
IX® siècle, et qui, comme tous les grands savants du moyen âge, avait chez ses contemporains une assez noire réputation de devin et de magicien. Et sans doute, par ailleurs. Bardas scandalisait la ville et la cour; il entretenait avec sa belle-fille des relations fort suspectes et ce fut môme là la cause initiale du grave conflit qui éclata entre le légat et le patriarche Ignace, lorsque le prélat crut devoir interdire au tout'puissant régent l'entrée de Sainte-Sophie. Mais en somme les ennemis mêmes de Bardas sont obligés de reconnaître ses hautes qualités. Sous son administration, des succès militaires considérables furent remportés sur les Arabes; Fattaque audacieuse que les Russes tentèrent sur Constantinople fut repoussée vigoureusement; et surtout, avec le concours du patriarche Photius, successeur dlgnace, Bardas eut la gloire de mener à bien la grande œuvre des missions chrétiennes, qui porta TÉvangile chez les Moraves et chez les Bulgares : c'est sous sa protection que Cyrille et Méthode, les apôtres des Slaves, entreprirent la grande œuvre, par laquelle toute une race a été conquise à Torthodoxie.
Pendant que le César gouvernait ainsi, Tempereur continuait le cours de ses folies. Il dilapidait en de ridicules dépenses Targent qu'avaient amassé ses parents; il étonnait et choquait la capitale par son goût effréné des courses et des chevaux. Il avait fait bâtir une écurie magnifique, décorée comme un palais des marbres les plus précieux, et il en était plus fier que Justinien même n'avait été d'avoir construit Sainte-Sophie. Il vivait dans la société des cochers, les comblant d'or, se plaisant à tenir leurs enfants sur les fonts du baptême; lui-même en
casaque de cocher^ présidait aux courses de THippodrome : et souvent, sur la piste particulière du palais de Saint-JMamas, il courait en personne, obligeant les hauts dignitaires de Tempire à faire comme lui et à prendre les couleurs du cirque pour lui disputer le prix. Et, par une dérision assez scandaleuse, une image de la Vierge, placée sur le trône impérial, tenait la place du basileus et présidait la fête.
Quand Michel III était à ses plaisirs, il n'entendait point que, sous aucun prétexte, on*l'en vînt déranger. Un jour qu'il était à THippodrome, on lui annonça que les Arabes avaient envahi les provinces asiatiques, et comme le messager du domestique des scholes attendait anxieusement, debout devant le basileus, les ordres souverains : « Mais quelle audace, s'exclama tout à coup le prince, de venir me parler de ces choses, quand je suis tout occupé à une course de la plus haute importance, et que la question est de savoir si le char de droite ne va pas se briser au tournant ». Entre la frontière de Cilicie>et la capitale, il existait un système de signaux de feu, sorte de télégraphie optique qui permettait de signaler promptement les incursions des musulmans : Michel III le fit détruire, alléguant que cela donnait aux jours de fête des distractions au peuple et que les mauvaises nouvelles ainsi transmises empêchaient les spectateurs, en les attristant, de goûter pleinement le plaisir des jeux. On sait déjà ses débauches et les plaisanteries qu'il imaginait avec son cortège de bouffons et d'histrions^, on sait son ivrognerie, qui lui a valu dans l'histoire le surnom de Michel l'Ivrogne, et comment, après boire, ne sachant plus bien ce qu'il disait, indifféremment il
ordonnait des exécutions capitales ou inventait les pires folies. Le seul moyen de lui plaire était de s'associer à ces étranges divertissements, et chacun à la cour s'y empressait. On conte que le patriarche Photius lui-môme trouvait très drôles les amusements de Tempereur et volontiers lui faisait raison à table en buvant encore plus que lui. En tout cas, Basile avait vite compris qu'il y avait là un moyen de pousser sa fortune.
Habilement il se prétait à tout, consentait à tout et profitait de tout. En 856, la charge de grand écuyer se trouva vacante, le titulaire ayant conspiré contre l'empereur : ce fut Basile qui l'obtint. En 862, le grand chambellan Damianos, l'ancien ami de Bardas, fut destitué pour avoir manqué de respect au César, avec qui il était brouillé : ce fut Basile qui lui succéda dans ce poste de confiance, qui introduisait dans l'intimité du prince celui qui l'occupait. Michel III, au reste, adorait son favori; il disait à qui voulait l'entendre que seul le Macédonien lui était un serviteur vraiment dévoué et fidèle. Aussi le fit-il patrice et finalement il le maria. A la vérité Basile avait déjà une femme, une Macédonienne comme lui, qui se nommait Marie ; le basileus l'obligea à divorcer, et Marie fut, avec quelque argent, renvoyée dans son pays natal. Après quoi, le prince fit épouser à son ami sa maîtresse Eudocie Ingerina.
C'était une fort belle personne, dont Michel était l'amant depuis plusieurs années déjà, et qu'il aimait toujours : aussi stipula-t-il, en l'établissant, qu'il la conserverait comme maîtresse, et le contrat fut si bien observé que les chroniqueurs indépendants attribuent sans ambages à l'empereur la paternité
des deux premiers enfants de Basile. Les écrivains de cour, plus discrets naturellement en si délicate matière, se sont complu au contraire à vanter, non seulement la beauté et la grâce d'Eudocie, mais encore sa sagesse et sa vertu ; leur insistance même montre qu'il y avait là un point douloureux, un peu gênant pour la maison de Macédoine. Basile seul semble s'être accommodé sans peine de cette situation embarrassante : il avait au reste où se consoler. Il était Tamant de Thécla, la sœur de l'empereur; et Michel III fermait les yeux sur cette liaison, comme Basile fermait les yeux sur l'adultère de sa femme. Et c'était le plus joli ménage à quatre qui se pût imaginer.
Basile, on le peut croire, ne montrait point tant de complaisance pour rien. Dans cet aventurier macédonien, si bon courtisan et si souple. Bardas démêlait bien l'ambition latente qui préparait ses voies. « J'ai chassé le renard, disait-il à ses familiers, après la chute de Damianos ; mais, à sa place, j'ai introduit un lion, qui nous dévorera tous. » Et, de fait, une lutte ardente s'engagea bientôt entre le favori et le ministre. Basile s'efforçait de persuader à l'empereur que le César en voulait à sa vie : mais Michel ne faisait que rire de ces absurdes accusations. Alors, pour venir à ses fins, l'intrigant Macédonien chercha un complice; il s'aboucha avec Symbatios, le propre gendre de Bardas, et, sous la foi des plus terribles serments, il l'avisa que l'empereur, le tenant en grande estime, lui voulait beaucoup de bien, mais que seul son beau-père s'opposait à son légitime avancement. Cela fait, il revint à la charge chez l'empereur, et, pour corroborer ses dires, il invoqua le
témoignage de Symbaiios, qui, dupé et furieux, n'hésita point à jurer avec Basile qu'en effet Bardas conspirait. Fort ébranlé par ces déclarations, Michel III accepta peu à peu l'idée d'agir contre le ministre. Mais le César était puissant; à Constantinople,on le respectait autant et plus que l'empereur; par son fils Ântigone, commandant en chef de la garde, il tenait les troupes de la capitale ; tenter un coup contre lui à Byzance, c'était se condamner d'avance à un échec certain. Pour trouver l'occasion propice, il fallait éloigner Bardas de ses partisans; on décida donc l'empereur à annoncer une campagne en Asie contre les Arabes : obligé d'accompagner le basileus, Bardas se livrerait ainsi sans défense aux mains de ses ennemis.
Le César était informé de toutes ces intrigues, et dans son entourage on lui conseillait même de se' défendre, de déclarer hardiment qu'il ne suivrait pas l'empereur à l'armée. Naturellement aussi les âmes superstitieuses découvraient toutes sortes de présages sinistres qui annonçaient la fin prochaine du ministre. On racontait qu'à l'église, comme il était absorbé dans ses prières, brusquement il avait senti une main invisible qui par derrière lui arrachait des épaules son manteau de cérémonie. On interprétait de façon inquiétante le cadeau inattendu que venait de lui envoyer sa sœur Théodora : c'était un habit brodé de perdrix d'or et qui se trouva n'être pas assez long ; or les devins s'accordaient à dire que la perdrix signifie traîtrise, et que le vêtement trop court indiquait une mort imminente. Bardas lui-même avait des rêves troublants. Il se voyait entrant à Sainte- Sophie aux côtés de l'empereur, un jour de procès-
sion solennelle, et, dans Tabside de Téglise, il apercevait tout à coup saint Pierre assis sur un trône parmi les anges, et, à ses pieds, le patriarche Ignace demandant justice contre ses persécuteurs. Et Tapôtre, tendant un glaive à un serviteur tout vêtu d'or, faisait passer l'empereur à sa droite, le César à sa gauche et ordonnait de le frapper de Tépée. Mais Bardas était trop intelligent, trop esprit fort pour attacher beaucoup d'importance à ces incidents. Aussi bien l'empereur et son favori n'épargnaient rien pour lui rendre confiance et l'attirer au piège plus sûrement. Avant le départ, tous deux s'en allèrent avec le César dans l'église de Sainte-Marie de Chalkopratia, et là, en présence du patriarche Photius, qui reçut leur serment, tous deux jurèrent solennellement sur le sang du Christ que Bardas n'avait rien à redouter d'eux. Presque convaincu, le régent se décida à partir avec la cour : Basile, trois fois parjure, était arrivé à ses fins.
Les chroniqueurs favorables à la dynastie macédonienne ont tout fait pour disculper Basile du meurtre de Bardas, et se sont efforcés de montrer qu'il ne joua nul rôle dans ce grave événement. La vérité est tout autre. L'armée et la cour avaient pas^é en Asie. Basile, avec les quelques conjurés, ses frères, des parents, des amis intimes, qu'il avait associés à son projet, se tenait prêt à agir dès que l'empereur lui en donnerait l'ordre ; et, pour précipiter l'événement, ses complices et lui excitaient la mauvaise volonté de Michel contre son oncle, soulignaient l'insolence du César, dont la tente était dressée sur une coUine qui dominait le pavillon impérial. Bardas n'ignorait rien du complot qui se tramait; mais, dans un beau
mépris du danger, il traitait de billevesées les avertissements de ses amis et, confiant dans son génie, il comptait que ses ennemis n'oseraient. Pour en imposer davantage, il revêtit un somptueux costume, et, à cheval, avec une nombreuse escorte, il se rendit de bon matin, selon Tusage, à Taudience impériale. Basile l'attendait. En sa qualité de grand chambellan, c'était à lui que revenait la charge de recevoir le César et de l'introduire, en le conduisant par la main, auprès dubasileus. Entré dans la tente. Bardas s'assit à côté du souverain et la conversation s'engagea. Alors, d'un coup d'œil, Michel indiqua à ses fidèles que le moment était venu. A ce signal, le logothète Symbatios sort du pavillon impérial, et, traçant sur son visage le signe de la croix, par ce mouvement convenu d'avance, il avertit les meurtriers et les introduit dans le fond delà tente. Déjà Basile, debout derrière Bardas, et se contenant à peine, faisait à l'adresse du ministre des gestes menaçants, lorsque brusquement le César se retourna et comprit. Se sentant perdu, il se jette aux pieds de Michel, le supplie de le sauver. Mais Basile met l'épée à la main ; à ce signal, les conjurés se précipitent, et sous les yeux de l'empereur impassible ou impuissant, ils hachent en morceaux l'infortuné César. On s'acharna à ce point sur ce cadavre ensanglanté, qu'à peine put-on ensuite en recueillir quelques débris informes, qui furent ensevelis dans ce même monastère de Gastria, où Théodora, par l'ordre de son frère, avait dû jadis se retirer.
La version officielle, visiblement faite pour excuser ce lâche assassinat, affirma que les conjurés, après bien des hésitations, n'avaient agi que pour sauver
la vie menacée de Tempereur, et que dans le tumulte qui avait suivi le meurtre, Michel III avait couru les plus sérieux dangers. Mais ce récit ne trompa personne. Sans doute le patriarche Photius, bon courtisan, se hâta de féliciter Tempereuf d'avoir échappé à de si grands périls; le peuple, plus sincère et qui avait aimé Bardas, criait sur le passage du souverain : « Tu as fait là un beau voyage, basileus, toi qui viens de tuer ton parent et de verser le sang de tes proches. Malheur à toil malheur à toi! »
Basile remportait. Quelques semaines plus tard, Tempereur, qui n'avait point d'enfants, l'adoptait et relevait à la dignité de magistros; un peu après, il l'associa au trône.
Le jour de la Pentecôte de l'année 866, le peuple vit avec étonnement qu'on dressait deux trônes dans Sainte-Sophie, et les badauds étaient fort intrigués, se disant qu'il n'y avait qu'un seul basileus. Tout s'expliqua bientôt. A l'heure accoutumée la procession impériale entra dans la basilique : Michel III marchait en tête, en grand costume de parade ; Basile le suivait, portant les insignes et l'épée de grand chambellan. D'un pas ferme, le prince s'avança jusqu'à l'iconostase et se plaça sur les degrés supérieurs; au-dessous de lui Basile s'arrêta; plus bas se rangèrent le secrétaire impérial, le grand maître de la cour ou préposite, les chefs des factions qui représentaient le peuple officiel. Et alors, en présence de la cour et de la foule assemblées, le secrétaire
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impérial donna lecture d'un message du basileus : « Bardas le César, disait ce document, a conspiré contre moi pour me tuer, et pour cela il m'a emmené hors de la capitale. Et sans les bons avis de Symbatios et de Basile, je ne serais plus du monde des vivants. Mais il a péri victime de son péché. J'ordonne donc que Basile le parakimomène, mon serviteur fidèle, qui garde ma majesté, qui m'a délivré de mon ennemi, et qui m'aime, soit désormais le gardien et l'administrateur de mon empire et qu'il soit partons salué comme empereur ». Basile, tout ému, fondait en larmes à cette lecture, qui sans doute ne le surprenait pas. Et Michel, remettant sa propre couronne au patriarche, qui la bénit, la posa ensuite sur la tête de Basile, cependant que les préposites lui passaient le dibetesion et le chaussaient des bottines rouges. Et le peuple cria, selon le protocole : « Longue vie aux empereurs Michel et Basile. »
La reconnaissance n'avait jamais été la vertu dominante du Macédonien. Comme ses complices de la veille, Symbatios surtout, lui réclamaient leur part de pouvoir et d'honneurs, n'ayant plus besoin d'eux, sans scrupule il les envoya promener; et lorsque, mécontents, ils se révoltèrent, rigoureusement il châtia leur soulèvement. Mais, avec un prince comme était Michel, la faveur la mieux assise en apparence demeurait toujours incertaine : d'autant mieux que beaucoup de gens de cour, jaloux de la rapide élévation du favori, s'efforçaient de le compromettre chez l'empereur et de persuader au basileus que son nouveau collègue en voulait à sa vie. Vainement, pour maintenir son crédit, Basile faisait le nécessaire, assistait aux festins impériaux, buvant avec le prince,
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lui laissant prendre avec sa femme Eudocîe toutes sortes de familiarités : avec un esprit inconstant et mobile comme était celui de Michel, sans cesse il devait craindre pour son pouvoir et pour son existence même.
Il eut bientôt très nettement la sensation du danger qui le menaçait. Un soir, pour fêter la victoire que le basileus avait remportée aux courses, on dînait en grande pompe au palais de Saint-Mamas. Au dessert, l'un des assistants, le patrice Basiliscianos, bien vu du souverain, se mit à féliciter l'empereur d'avoir conduit son char avec tant d'adresse et de bonheur. Michel alors, déjà un peu ivre, eut une idée drôle, comme il lui en venait après boire : « Lèvetoi, dit-il au patrice, ôte-moi mes bottes rouges et chausse-les ». L'autre, interloqué, regardait Basile comme pour lui demander conseil; alors le basileus, se mettant en colère, lui ordonna impérieusement d'obéir sur-le-champ; puis se tournant vers sonassocié : « Ma foi, dit-il ironiquement à Basile^ je trouve qu'elles lui vont mieux qu'à toi », et il se mit à improviser des vers en l'honneur de son nouveau favori : « Regardez-le tous, chantait-il, et admirez-le. N'est-il pas digne d'être empereur? il est beau; la couronne lui sied bien; tout concourt à sa gloire ». Basile exaspéré dévorait sa rage en silence ; Eudocie tout en larmes essayait de faire entendre raison à Michel : « C'est une grande chose. Sire, lui disait-elle, que la dignité impériale : il ne faudrait pas la déshonorer ». Mais Michel de plus en plus ivre répliquait en riant : « Ne t'inquiète pas de cela, ma fille. Cela m'amuse de faire Basiliscianos empereur ».
Peut-être aussi Théodora, qui était, semble-t-il,
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rentrée en grâce auprès de son fils, intriguait contre Basile et tâchait de le renverser. Toujours est-il que le Macédonien, sentant que son collègue s'émancipait, jugea qu'il était temps d'en finir. Pour excuser ce dernier acte du drame, Constantin VII, le petit-fils de Basile, s'est appliqué à nous présenter Michel sous les plus noires couleurs et, dans un violent réquisitoire, il a ramassé le récit de toutes ses folies, de tous ses scandales, de tous ses crimes : pourtant il n'a point osé dire la part que prit son aïeul au meurtre de l'homme qui était son maître et son bienfaiteur. Ici encore cependant la vérité n'est point douteuse. Le 23 septembre 867, l'empereur soupait au palais de Saint-Mamas. Malgré les dénonciations qu'il avait reçues contre Basile, malgré la haine qu'il portait maintenant à son ancien ami, le prince avait invité à sa table son impérial associé et sa femme Eudocie. Comme d'habitude, le souverain avait beaucoup bu, et on savait que, lorsqu'il était ivre, il était capable de tout. Basile, bien décidé à agir, s'était depuis quelques jours déjà arrangé avec la plupart de ceux qui jadis l'avaient aidé à se défaire de Bardas. Jugeant l'heure venue, il sort, sous un prétexte vulgaire, de la salle du festin, et allant à la chambre à coucher impériale, il en fausse les serrures de sa poigne athlétique, pour empêcher que l'empereur ne s'y pût enfermer à clef; puis il revient prendre place à U^ble; selon l'usage, Eudocie faisait mille grâces à son amant. Quand, assez tard dans la nuit, les convives se levèrent, Basile lui-même voulut soutenir l'empereur chancelant, il le conduisit à sa chambre et sur le seuil il lui baisa la main respectueusement. Sous la garde de deux serviteurs fidèles, Michel ne tarda
pas à s'endormir profondément : alors, avec les conjurés, Basile entra dans la chambre. Ils étaient huit en tout. A cette brusque irruption, le chambellan Ignace épouvanté crie, essaie de résister : au bruit de la lutte, le basileus se réveille et, subitement dégrisé, regarde. Alors Jean Chaldios, l'un des amis de Basile, tire son épée et d'un grand coup tranche les deux mains de l'empereur; un autre renverse Basiliscianos; pendant ce temps, le reste de la troupe montait la garde à la porte pour empêcher les soldats de service de porter secours à leur maître. Le coup fait, les conjurés tinrent conseil : « Nous lui avons coupé les mains, dit Tun, mais il vit toujours; et s'il vit, qu'allons-nous devenir? » Alors l'un des meurtriers rentre dans la chambre où Michel, dressé sur son lit, tout couvert de sang, gémissait et invectivait ses assassins, et surtout Basile. D'un grand coup d'épée, l'homme lui traverse le ventre ; puis, tout fier, il vient annoncer à Basile que cette fois tout est bien fini.
Constantin VIÎ a senti l'horreur de ce tragique et lâche assassinat. Dans la biographie qu'il a écrite de son grand-père, il dit simplement : « L'élite des grands et du Sénat fit périr l'empereur au palais de Saint-Mamas, par les soins de quelques soldats de la garde; et, rendu insensible par l'ivresse, il passa sans souffrir du sommeil à la mort ». La fin de Michel III fut autrement atroce et terrible. Il périt, sinon par la main, du moins par l'ordre de celuilà même qu'il avait fait empereur; et, brusquement dégrisé à l'heure suprême, il put, pendant sa cruelle agonie, sentir toute la perfidie de ce Basile doublement parricide, meurtrier de son prince légitime et de son père adoptif.
La sombre prédiction de Théodora était réalisée : écartant tous les obstacles qui le séparaient du trône, le Macédonien était empereur. En hâte, pour achever la révolution, les conjurés, traversant la Corne d'Or, prirent possession du Palais Sacré, et au matin, le premier soin du nouveau maître fut d'y installer en grande pompe, dans les appartements de l'impératrice légitime, sa femme Eudocie Ingerina, qui, jusqu'à la fin, avait été la maîtresse de Michel III. Avec elle, sans pudeur, il se produisit, aux fêtes de Noël de 867, dans les rues de la capitale, traîné sur un magnifique char attelé de quatre chevaux blancs; quelques années plus tard, il eut même d'elle un fils, qui fut son premier enfant légitime, et ensuite quatre filles encore. L'âme demeurée rustre du paysan macédonien ne s'embarrassait point, on le voit, de vaines délicatesses.
Aussi bien tel il avait toujours été. Basile avait rencontré trois femmes dans sa vie. Daniélis, la matrone de Patras, était riche; elle lui donna, avec l'argent, le moyen de parvenir : aussi garda-t-il précieusement son souvenir et cultiva-t-il sa lucrative amitié. Eudocie avait été et était la maîtresse de l'empereur : complaisamment il l'accepta pour femme, et complaisamment il ferma les yeux sur les écarts de sa conduite. C'est qu'elle servait son ambition, c'est qu'elle lui était une associée utile; et c'est pourquoi, même après la mort de Michel III, et malgré les nouveaux scandales de sa vie, toujours il la garda, sentant que c'eût été compromettre la dynastie que de n'avoir point pour elle d'inépuisables trésors d'indulgence. Thécla enfin, la sœur de Michel III, avait eu pour le bel homTTie qu'était Basile une faiblesse amoureuse : à
elle seule il se montra rigoureux. Ayant appris plus tard qu'elle avait pris un autre amant, ancien ami du César Bardas, il fit battre Thomme de verges et fouetter la femme cruellement. Et ce n'était point, comme on pourrait le croire d'abord, transport de jalousie rétrospective chez l'empereur vieilli; esprit pratique, Basile confisqua en même temps à son profit la fortune de Thécla.
Ainsi toute sa vie il resta Tanimal humain, primitif et fruste, aux passions fortes, aux instincts rudes et brutaux, qu'il était bien des années auparavant, quand il commençait sa fortune; et cela jette une singulière lumière sur la psychologie de ce fondateur de dynastie. Ce fut un ambitieux habile et heureux, et aussi un grand politique, qui par son gouvernement prépara à l'empire byzantin deux siècles de gloire et de splendeur. Ce fut toujours une âme intéressée et basse, sans scrupules et sans délicatesse, sans reconnaissance et sans honneur.
Il semble que les aventures de Basile de Macédoine nous aient éloignés quelque peu de la très pieuse impératrice Théodora : le tragique événement du 23 septembre 867 nous ramène à elle. C'est en ce jour de deuil en effet qu'elle apparaît pour la dernière fois dans l'histoire. Lorsque, après l'installation de Basile au Palais Sacré, on se préoccupa de rendre les derniers devoirs à l'empereur assassiné, les émissaires du basileus, en venant au palais de Saint- Mamas, furent les témoins d'une scène lamen-
table. Ils trouvèrent le cadavre de Michel III^ gisant sur le plancher, les entrailles pendantes, mal enveloppé dans la couverture de Pun de ces chevaux qu'il avait tant aimés. Autour du corps, quelques femmes en deuil pleuraient et priaient. C'était la vieille impératrice Théodora et ses filles, accourues à la nouvelle du drame et qui pieusement imploraient pour l'infortuné les miséricordes de Dieu.
Par les circonstances où elle parvint au pouvoir, par le grand effort qu'elle fit pour restaurer l'orthodoxie, la bienheureuse Théodora ressemble à une autre impératrice de Byzance, la basilissa Irène. Elle n'en a pourtant ni la figure impérieuse et hautaine, ni l'ardente et criminelle ambition. Pieuse et tendre, elle aima les images, son mari et son fils, et peut-être, après la mort de Théophile, son ministre Théoctistos; et si elle eut des haines, contre Bardas son frère en particulier, ce ne fut point par regret de son pouvoir perdu, mais plutôt en mémoire de son favori traîtreusement égorgé. Elle descendit du trône simplement, sans amertume; elle eut, en sa longue vieillesse, la douleur d'assister à la fin de sa race et à la chute de sa dynastie. Si elle est aujourd'hui célèbre dans l'histoire, c'est surtout pour avoir été la restauratrice de l'orthodoxie ; mais elle mérite par ailleurs encore de retenir l'attention et le souvenir. Les événements où elle fut mêlée jettent, comme les aventures de Basile, un jour curieux sur cette Byzance du ix* siècle, où l'on trouve tout ensemble, pour reprendre ici le titre d'un beau livre de Maurice Barrés, « du sang, de la volupté et de la mort ».