‹ Figures contemporainesChapitre 18 sur 58 · JORIS-KARL HUYSMANS · texte numérisé non relu

JORIS-KARL HUYSMANS

nous essayerons de suivre ce guide, mais le trappiste ne nous fera pas oublier l'écrivain, car l'écrivain est inoubliable.

Il s'est fait une langue troublante et étrangement contournée, dans laquelle les mots se décomposent, purulent et parfois brillent d'un anormal éclat. Il a le génie de la pourriture, il sait les sanies les plus rebutantes, les pus les plus abjects, mais aussi la splendeur des gemmes auxquelles il sait donner des splendeurs insoupçonnées, des puissances inconnues.

Ses phrases ont la résistance des brocarts abbatiaux et l'effritement des plus basses lèpres; elles évoquent des bijoux inusités, dont les yeux ont depuis longtemps perdu la vision; elles se complaisent à de honteux mucus, à des abcès effroyables, et

dans leurs plus térébrantes recherches elles gardent une charpente infrangible.

Huysmans a la science des qualificatifs comme il a celle des passions sataniques. Il emploie les plus effarants adjectifs avec une sûre maîtrise, et ce tourmenté, ce solitaire à Tàme inquiète et triste, est le frère lointain de ces orfèvres abolis qui savaient piquer, parmi les ors farouches des chapes, les plus délaissées des pierres, les plus abandonnés des joyaux.

M. Richepin a perverti plusieurs générations de normaliens, il a troublé bien des rhétoriciens, chagriné bien des bonnes âmes. Ces temps sont passés, et désormais il ne pervertit, ne chagrine et ne trouble plus personne, mais il étonne toujours. Il représente pour nous des âges abolis et sa présence est précieuse.

Grâce à Jean Richepin, nous concevons les gilets rouges, les lycanthropes, ceux qui hurlaient à la lune, blasphémaient le ciel, insultaient à la terre, bravaient les hommes

et les éléments. Nous les concevons et, fautil le dire, nous les chérissons. Sous leur défroque conventionnelle , malgré leur barbe hirsute et leurs cheveux désordonnés, nous devinons de bons garçons, de sages et égoïstes bourgeois.

Car ils furent tous des égotistes, nos aïeux de la première à'Hernani, et c'est en cela que M. Richepin leur ressemble. Il n1a guère parlé que de lui dans son auivre, de ses détresses, de ses déboires, de ses amours. Il a été le Touranien farouche perdu au milieu des aryas, le fier bohémien qui hait les gens en place, le terrible nomade campé parmi les civilisés. Le bruit de sa querelle avec Dieu a rempli le monde, et comme il fut touchant en cette attitude d'Ajax attendant une foudre entêtée à ne pas venir! Il en a

gardé du prestige; à le voir si crâne, on a oublié qu'il niait ce qu'il insultait et qu'il appelait des carreaux auxquels il ne croyait guère.

N'importe, il était sincère en blasphémant, comme il est sincère aujourd'hui en vagabondant par les paradis. Son allure de matamore seyait à sa prestance, il revêtait le seul costume qu'il pût porter, et ce costume était bien à lui, rouge, ample ; les pans de sa grande cape claquaient ainsi que de fiers drapeaux : les drapeaux de Touran ; et Richepin traversait le monde au milieu des clameurs, des cris d'effroi et de stupeur.

Son exubérance séduisait et charmait ; en le voyant on disait : Ils étaient bien, nos pères, ils étaient vaillants et hardis, un peu

bruyants, vantards, tapageurs et capitans, mais c'étaient de bonnes âmes, âmes candides, aimant les gueux, les pauvres diables, les belles filles, les fleurs des champs, les petits oiseaux et les grandes batailles contre les moulins à vent. Ils frappaient d'estoc et de taille, et, s'ils ne se souciaient guère de savoir où portaient les coups, ils n'en frappaient pas moins fort. C'était une façon comme une autre de développer son moi, de l'exalter, de le parer en tous cas, de l'embellir par une fiction un peu enfantine, mais touchante et aimable.

On ne pratique plus aujourd'hui cette méthode, on en redoute l'excès, et c'est pour cela que Jean Richepin a des airs d'ancêtre, un ancêtre qu'on ne suit pas.

mais qu'on regarde avec complaisance, peut-être même avec admiration, ou du moins avec sympathie. Quand on parle de lui, on prend un ton d'oraison funèbre, mais le ton d'une oraison émue, dans laquelle on parle surtout des vertus qui furent solides et non des défauts qui furent trop nombreux.

On eût dit au Touranien qu'il aurait pour fils le député Philippe, l'ami de Bérénice et le familier de son jardin, le Touranien ne l'eût point cru. Il aurait eu tort, car ils ont les mêmes aïeux : le triste René, le lugubre Adolphe et le mélancolique Obermann. Mais il y a diverses façons de comprendre ses ancêtres et de descendre d'eux : Maurice Barrés nous l'a bien montré.

Jean Richepin manifestait son moi, Barrés a spéculé sur lui, voilà ce qui diffé-

rencie leurs deux égotismes : Fégotisme plastique et l'cgotisme abstrait et pratique. Ricliepin nous montrait ce que furent nos pères, Barrés nous fait prévoir ce que seront nos enfants. Pour eux il a déjà écrit la Bible du parfait jeune homme, du jeune homme maigre et ambitieux, et les tout petits qui viennent ont dans leur bibliothèque les Traités sur l'horticulture du moi et le Manuel du parfait jardinier de soi-même. Dans ces pages subtiles, ils apprennent l'art difficile de se ratisser, de s'émonder et le nouveau moyen de parvenir.

Maurice Barrés a possédé et possède encore une grande vertu : il se connaît lui-même. C'est un métaphysicien exquis, mais un imaginatif médiocre. Logicien

habile, d'intelligence aiguë et vive, il a la conscience de ses vertus, la connaissance de ses faiblesses. Trop fin pour se résoudre à de vaines tentatives qui auraient convaincu les autres de son impuissance à inventer, il s'est dit sans doute qu'il valait mieux disséquer son propre individu que d'en mal représenter un autre. Il fut l'égotiste par nécessité, le psychologue par raisonnement.

Il tenta d'intéresser le monde à son moi et, pour le rendre plaisant, séducteur, il l'envoya quelque temps en villégiature chez Ernest Renan. La tentative était périlleuse, d'abord en vertu de l'axiome: Le moi est haïssable, ensuite parce que les faiseurs d'élégies nous avaient lassés des démonstrations personnelles. M. Barrés

sut vaincre le préjugé, éviter recueil, et il fit des livres qui sollicitèrent notre curiosité, s'ils ne gagnèrent pas nos sympathies.

C'est que son moi n'est pas ordinaire, et, s'il comporte des qualités communes, ce sont des qualités exagérées, hypertrophiées. Sa philosophie n'est pas exceptionnelle, elle est courante, mais fort pratique, puissamment ordonnée et tournée vers un but positif. Par le monde des barbares, le moi de M. Barrés cherche le bonheur, et, comme il a compris que le bonheur ne se trouve pas dans le rêve, mais dans les biens extérieurs, il préconise aux anxieux de notre temps de se réfugier dans '< une forte indépendance matérielle ».

Philosophie péripatéticienne et très mo-

derne, qui satisfait en même temps l'âme d'Aristote et celle de feu Guizot, touchante philosophie bourgeoise, pratique et doctrinaire, bien faite pour séduire les éphèbes tristes qui veulent donner à leur vie un but.

Et cette philosophie, Philippe le stoïcien, l'ami de Sénèque, dont il se sépare seulement sur cette question secondaire du mépris des richesses, Philippe l'a fort bien déduite en des livres charmants, clairs et précis, dans lesquels se reflète ce moi de M. Barrés, qui peut faire oublier le moi du Touranien, mais qui le fait peut-être regretter.

ALPHONSE DAUDET

Jadis, lorsqu'un jeune homme manifestait le désir de s'adonner aux lettres, il trouvait toujours un parent ou un ami pour lui donner en exemple Alphonse Daudet.

En ce temps-là, M. Daudet connaissait la gloire, qui ne le fréquente plus guère aujourd'hui. Il n'est plus désormais grand homme qu'en province, à Tarascon qu'il illustra, à Nîmes qui le vit naître, et, seule, l'habitude entretient son illusoire renommée. On ne peut dire ce qu'il est, car l\ n'est plus rien, et il faut se borner à

rappeler ce qu'il fut, c'est-à-dire peu de chose.

Il a symbolisé l'homme adroit, et, auprès de ce Méridional froid et avisé, TOdusseus vénérable que chanta Homère ne fut qu'un enfant. Il appartient à cette catégorie peu nombreuse des félibres graves et malins qui s'oppose à la classe des félibres exubérants, bavards et bons enfants. Comme ces derniers, il connaît le tambourin, mais il l'a fait servir à d'autres usages.

Il fut le romancier des bons bourgeois de notre temps, friands de scandales, avides de menus renseignements et indifférents à toute spéculation. — j'entends morale ou métaphysique. M. Daudet donna à ces hommes le livre qu'on peut lire la journée finie, celui qui n'oblige point à méditer,

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qui distrait du labeur quotidien et remplace avantageusement la pièce en vogue.

Comme M. Daudet ne fréquenta jamais ses contemporains que pour les peindre avec profit, le lecteur savait trouver dans Le Nabab et dans L'Evangèliste, dans L'Immortel et dans Numa Roumestan, tel personnage connu dont le nom était défiguré assez pour que les convenances fussent sauvegardées, trop peu pour qu'il fût méconnaissable ; il pouvait reconnaître telle histoire jadis contée trop rapidement par le journal familier.

Ces menues indiscrétions, M. Daudet savait, d'ailleurs, les arranger de façon adroite ; il présentait avec beaucoup d'art sa bimbeloterie et ne négligeait rien pour en assurer le succès. Il savait combien écrire

déroutait la clientèle, — l'exemple des Goncourt avait été pour lui significatif — aussi adopta-t-il une sorte de notation télégraphique, un style fait d'interjections et de balbutiements, où des mots de couleur passent en une sorte de danse de Saint- Guy, un langage petit nègre, émaillé de parisianismes les plus répandus. Habileté suprême, il s'est fait gloire de cet amorphisme comme aussi de n'avoir jamais rien inventé.

Il fut le dieu de l'observation, le patron du reportage, le maître de l'information. Non content d'épargner à ses admirateurs l'effort qu'ont coutume de demander quelques malencontreux écrivains, M. Daudet ne les voulut pas dérouter en leur donnant du nouveau. Aussi pilla-t-il Dickens, en

ALPHONSE DAUDET

faisant cependant abstraction du lyrisme du grand romancier et en transformant sa large sympathie en une sensiblerie pleurnicheuse. Pour varier sa musique, il emprunta d'autres fois des thèmes à Thackeray et sut les rendre insupportables.

Surtout cela, il répandit son bagout de tambourinaire dévoyé, sa blague de Parisien faux teint, et on le prit pour un homme d'esprit, pour un styliste, pour un artiste et même pour un romancier.

Mais il y a longtemps de cela!

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