‹ Figures contemporainesChapitre 20 sur 58 · J.-H. ROSNY · texte numérisé non relu

J.-H. ROSNY

lui point reprocher ce terrible langage qu'il affectionnait naguère et qu'il semble dédaigner depuis, ce langage hirsute qui le conduisait à comparer des pavés à des vertèbres de mégalosaure. Car en ce temps M. Rosny préconisait les métaphores paléontologiques, les tropes zoologiques, les images chimiques et même botaniques. Il surprenait autant qu'il effrayait.

Il a renoncé à ce jeu dangereux, et son talent en a grandi d'autant. Il tient dans la littérature actuelle une place unique, et, si on voulait lui trouver des parrains, c'est Tolstoï et Dostoïewsky qu'il faudrait invoquer. Comme le premier, il vivifie ses œuvres d'idées générales ; comme le second, il les anime d'une pitié mélancolique et d'une large fraternité.

Il a le souci des doctrines plus que celui des anecdotes, il estmoins conteur que philosophe, plus moraliste encore qu'artiste, quoiqu'il le soit à très haut point. 11 fait oublier les romanciers mondains et ceux qui font venir leurs personnages de Londres; il fait prévoir le roman qui se prépare, celui qui sera social et littéraire, qui tiendra du rêve et de la réalité, le roman qui nous changera des adultères et des drames passionnels, des amours contre nature et des aventures légères.

Ainsi J.-H. Rosny aura-t-il cette réelle gloire d'avoir été un initiateur. De combien d'écrivains pourrait-on dire semblable chose ? De peu vraiment. Quel gré n'avonsnous pas à M. Rosny de pouvoir le dire de lui ?

11 fut fameux jadis et, il y a quelques années encore, on le voyait aux terrasses de quelques cafés entouré déjeunes hommes qu'il croyait être ses disciples. Il régenta le Parnasse, il y a longtemps, et l'on dit qu'il apprit la prosodie à Coppée. Si ce n'est vrai, c'est possible, car nul mieux que lui ne posséda cette science matérielle du vers, et nul aussi n'en montra aussi bien l'insuffisance. Mais, s'il eut des élèves, il eut des maîtres, et les seconds ne l'abandonnèrent pas comme le firent les pre-

miers, car il a toujours eu des guides, sinon des modèles.

C'est un être d'apparence complexe, et cependant sa nature est simple ; il paraît compliqué, et pourtant il est un ; il est semblable à un miroir qui reflète mille images imprévues et de tons divers, un miroir sur lequel tout passe et qui ne garde rien, un miroir banal. Toutefois, il fait illusion parce qu'il est habile. Il appartient à la catégorie de ceux qui mettent subtilement en œuvre les matériaux qui leur sont fournis par les artistes originaux. Il possède d'incontestables facultés manuelles, celles du praticien qui travaille sur une maquette donnée et peut à la rigueur fondre avec dextérité des matières dissemblables. On appelle ses pareils des adroits lorsqu'ils

sont célèbres, des médiocres lorsqu'ils sont obscurs, et l'on a raison, car la médiocrité consiste précisément en cette absence de toute idée propre, mais n'est pas incompatible avec une adresse parfois très grande.

Cette habileté spéciale, qui la refusera à Catulle Mendès? Nul, certes. On a bien autre chose à lui refuser, mais non cette facilité de s'accommoder de tous les sujets et à tous les désirs ; cette fâcheuse souplesse qui lui permet de passer avec indifférence, également bien et également mal, du grave au doux, du plaisant au sévère, d'être tour à tour libidineux et sentimental, et de satisfaire les vieillards les plus exigeants et les jeunes filles les plus élégiaques.

Car M. Mendès représente le dernier des

élégiaques, l'ultime pastour ; il est le petitfils de Florian, malgré qu'il n'en ait pas l'air: il est confit et pervers, très Régence, très Trianon et très Bas-Empire, grammairien comme un Graeculus de Byzanee, langoureux comme la joueuse de flûte romaine et vide comme une outre qui a contenu du vin aromatique. Mais il est surtout le dernier magicien es lettres françaises. Vous connaissez ces magicienslà : ils apparaissent tels qu'au théâtre r derrière une table où des gobelets divers sont disposés. Selon le désir du public, ils escamotent les muscades, exécutent le tour connu de l'omelette dans un chapeau d'emprunt, — car le magicien n'a jamais de chapeau à lui, — et savent tenir en équilibre une bouteille sur un sabre en étain.

Et c'est parce que ces magiciens n'ont rien à eux, qu'ils ne travaillent qu'avec le bien des autres, qu'ils utilisent les antiques rimes et les métaphores surannées ; c'est parce que, alternativement, ils font le vieux et le neuf, sans s'intéresser (railleurs plus au neuf qu'au vieux, mais selon les demandes, c'est pour cela qu'on s'est retiré des magiciens et qu'ils s'en vont, comme M. Catulle Mendès, rejoindre les vieilles lunes.

JEAN LORRAIN

Si M. Mendès est pervers et doucereux à la façon d'un sirop poivré, Jean Lorrain est faisandé. Le premier rappelle Ovide — qui aurait lu les Liaisons dangereuses, — le second évoque Pétrone, — qui aurait fréquenté Poe. Comme Pétrone, M. Lorrain a le souci des élégances, s'il n'en est l'arbitre; comme lui, il a le souci de la pourriture.

Je ne sais s'il a tout lu, mais il a bien lu, et peut-être a-t-il un peu retenu. Dans ses contes, on entend l'écho de voix déjà

ouïes. Assurément, le conteur doit être familier avec le Dérnon de la Perversité, et le Convive des dernières Fêtes l'a conduit dans le monde. Toutefois, il a enjolivé ces thèmes connus de variations troublantes et personnelles, et dans la lanterne magique qu'éclairèrent pour lui Edgard Poë et Villiers de l'Isle-Adam, il a fait passer de nouveaux personnages.

11 a su sonder des caractères complexes, montrer des passions subtiles, signaler des perversités rares. 11 a découvert des descendantes à Ligeia et à Morella dans les femmes que les atavismes prédestinent aux névroses, mais il s'est gardé de cet anachronisme qui consiste à placer ces héroïnes dans les vallées du Neckar ou dans les plaines ukrainiennes, et, s'il les confine

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parfois en des châteaux isolés, c'est pour cacher leurs péchés ou leurs vices. Quelque recluses qu'elles soient, on sent derrière elles le monde qu'elles délaissèrent, et encore s'habillent-elles chez la faiseuse en vogue.

De même, les singuliers éphèbes que Jean Lorrain nous présente, ceux qui cherchent dans la morphine l'oubli de l'éther, ne sont pas vêtus de capes à l'espagnole, et du mélancolique Usher n'ontils qu'un peu de l'àme. Comme M. Lorrain est un fervent des modes anglaises, — il a connu et estimé chez Bourget les cheveux aubum — il pare ses héros de smokings irréprochables.

Toutes les âmes qu'il se plaît à analyser ne sont pas des âmes troublées, non : elles

sont décomposées, et, dans leur nécropsie, Jean Lorrain a trouvé ces tons mornes, ces verts pourris, ces jaunes liquéfiés, ces roses purulents dont il peint ses tableaux. 11 a placé ses personnages au milieu de salons dont les glaces prennent l'aspect de lacs indécis, dans des paysages aux arbres maladifs, aux pelouses mourantes, dans des boudoirs où s'évapore l'odeur de l'opium, ou dans des parcs moroses.

Et l'atmosphère qui entoure ces névr< et ces femmes morbides est emplie de parfums aigus, d'odeurs Aides et tourmentantes, où le chypre mêle son aigreur à la canaillerie du java, mélange de parfumerie douteuse et de précieuses essences qui symbolisent l'esprit de celui qui les rêva. Et Jean Lorrain apparaît ainsi semblable

JEAN LORRAIN

à ces Florentins d'antan, marchands de gants empoisonnés, à la fois magiciens et parfumeurs, évocateurs d'ombre et restaurateurs de beautés mourantes.

On attendait de lui le roman de la pourriture, cette « bonne pourriture » dont parla Huysmans : on l'attend encore. Il en a donné déjà de multiples esquisses, des esquisses qui font désirer l'œuvre complète, qui la préparent, en tous cas, et, surtout, nous y préparent.

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