‹ Figures contemporainesChapitre 23 sur 58 · JOSÉPHIN PELADAN · texte numérisé non relu

JOSÉPHIN PELADAN

aux apparences des choses. Etre mage, et même Sàr, cela n'est point mal ; se prévaloir de ces titres hypothétiques, mais en. tous cas persans et chaldéens, pour revêtir un costume Louis XIII et porter des bottes à entonnoir, voilà qui est hasardeux. Se vanter de descendre de Merodak — qui fut un très grand dieu en son temps — et se borner à représenter d'Artagnan ou même Athos, cela est médiocre. Ce qu'il y a de pire en la chose, c'est que M. Peladan sait tout cela, et c'est évidemment la connaissance exacte de son époque qui l'a conduit à d'aussi regrettables contradictions. Il a senti qu'on lui saurait gré du décor qu'il affichait et qu'il en tirerait avantage plus que de ses œuvres mêmes.

Il n'a point eu tort, mais il a cependant

dépassé son but. Aussi, a-t-on négligé ses romans, et la réputation qu'on lui a faite est désormais analogue à celle de Mangin. C'est là une grande injustice, car, malgré ses excentricités spéciales et raisonnées, Joséphin Peladan est un des plus curieux et des plus personnels artistes de ce tem | »-. Penseur et écrivain, il rst un des rares qui aient su être originaux; psychologue profond, analyste habile, il a su évoquer et créer des t \ | h > s : prosateur lyrique, il a été un des premiers à combattre le naturalisme et à en dire la pauvreté esthétique; polémiste spéculatif, il fut inspiré toujours d'une incomparable ardeur de destruction et de satire. Romancier, philosophe, esthète, il n'est point ordinaire, et, même en étant snob parfois, il reste un snob supérieur.

Si M. Brunetière, qui ne comprend pas tout, mais qui sait beaucoup de choses, aime les allégories, pourvu qu'elles soient classiques et claires, je pourrais lui conter l'histoire d'Esope et de ce plat de langues que le cuisinier fabuliste servit, deux jours de suite, à un maître assurément plus bienveillant que l'académicien dont je parle. Mais je crains que M. Brunetière ne connaisse déjà cet apologue, et j'aime mieux dire, tout simplement, qu'il est à la fois le meilleur et le pire des Aristarques, ce

que contesteront, simultanément, sa modestie et sa vanité.

On m'accordera volontiers qu'il est le pire, si Ton considère que le devoir le plus impérieux du critique est de comprendre ce dont il parle et de ne pas aller à tâtons au travers de la littérature, comme un aveugle dans un jardin; et, hélas! M. Brunetière n'a pas seulement hérité de la chaise de Gustave Planche, mais encore de son étroitesse et de son incompréhension.

C'est le modèle des hommes myopes et têtus que M. Brunetière, et il a parfois le courage du bamflqui fond sur une loque rouge, mais sa myopie n'est pas sournoise et son entêtement est sans fourberie.

M. Brunetière est un critique loyalement

rétrograde, et je l'aime mieux ainsi que tant cTautresqui sont faussementintransigeants.

C'est cette franchise qui en fait le meilleur des pédagogues et surtout le plus estimable. M. Brunetière croit à la mission de la critique, ce qui est suranné, mais il croit à ses devoirs, et l'on ne saurait trop l'en louer. Sa conscience l'a perdu, parce que son intelligence était restreinte. Il a voulu étudier l'évolution de la littérature, ce qui était excellent, mais il a fait un somme en chemin et il a perdu la notion du temps. Il est semblable à un horloger, bon ouvrier, qui, après avoir étudié les rouages d'une montre, oublie que cette montre est faite pour marcher. M. Brunetière a arrêté sa pendule chronologique au xviie siècle, le grand siècle.

11 a mieux aimé être le contemporain de Bossuet que celui de M. Rousse, dont il a préféré devenir le collègue, et de cela je le louerai volontiers, mais en revanche il a trop fréquenté chez Despréaux, pour savoir se tenir auprès de Baudelaire. Il se fût borné à commenter Massillon et Bourdaloue qu'il eût été incomparable, mais il leur a emprunté leur rhétorique compassée. C'est avec les besicles de ces hommes qu'il a contemplé la poésie de notre temps, et sans doute estime-t-il qu'admirer le passé est insuffisant et qu'il le faut imiter.

Dans cet âge de révolutionnaires, M. Brunetière est un esprit conservateur ; il se considère un peu comme le maître des cérémonies de la langue française, et même comme son protecteur. C'est pour la dé-

fendre qu'il hérisse son style de bastions imprenables, et qu'il compose le moindre de ses livres avec un art renouvelé de Vauban.

Cette méthode est peut-être plus énergique que sûre, mais elle commande l'attention, et sinon la sympathie, du moins l'estime. Ainsi en est-il de M. Brunetière. Si son sens esthétique est contestable, s'il a coutume de comparer à un étalon arbitraire des œuvres d'un autre ordre, s'il croit aux genres littéraires, aux phases de la littérature, au canon de l'art, à l'apogée et à la décadence des lettres, il y croit avec l'ardeur d'un honnête homme qui n'a pas l'habileté de se tromper à moitié.

JULES LEMÀITRE

M. Jules Lemaître est venu, un jour, de province — nul ne s'en douterait — pour nous donner ses opinions sur la littérature. Il arriva en trois bateaux, comme le singe de la fable, et il débarqua avec grand tapage.

C'est un homme chafouin et rusé, subtil et souple, à la fois bateleur et barbacole, maître d'école et guitariste. Avant de débuter à la Revue Bleue, il était normalien, situation excellente pour un magister, mais médiocre pour un dramaturge.

Aussi, a-t-il tenté de faire oublier ses origines, et, s'il n'y a pas réussi, il s'y est efforcé.

Esprit délié, disloqué même, M. Lemaitre est fort intelligent, d'une intelligence positive et pratique, Tl comprend beaucoup de choses et feint d'en ignorer plusieurs, car il est moins consciencieux qu'habile, plus adroit que génial, et, s'il oublie souvent les devoirs de la critique, il n'en méconnaît jamais les avantages.

Il a deviné les dangers du pontificat, et il s'est montré facétieux plutôt que de paraître pédant. C'est un universitaire nouveau jeu. un de ceux qui. ayant craint les railleries, ont voulu se mettre au courant. 11 l'a fait, non sans maladresse, affectant la désinvolture pour qu'on ne lui re-

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