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JULES LEMAITRE

Journal des Débats, d'où jamais ils n'auraient dû sortir.

Mais voici mon esquisse finie, et j'allais oublier que M. Jules Lemaitre n'est pas critique seulement. On le dit romancier, poète et dramaturge. 11 en est bien capable, car il est capable de tout, même d'avoir du talent. Toutefois, étant donnée sa nature, on comprend qu'il ait mis sa gloire, on pourrait ajouter sa coquetterie, à ne rien inventer. Peter Scblemyl avait perdu son reflet, M. Lemaitre n'en a jamais eu! mais, plus malin que cet Allemand lugubre, il a capté le reflet des autres. Il a été Parnassien lorsqu'il fallait l'être, ironiste quand cela est devenu de bon ton. Avec une grâce égale, je le vois devenir aigrement sentimental et péniblement

mytisque. Peut-être sera-t-il symboliste un jour, ou égotiste, voire anarchiste, si le goût public ou l'intérêt le lui commande, car M. Lemaitre est le courtisan du succès, l'avocat des causes gagnées, Tenfonceur des portes ouvertes, et il sait avoir le courage de ses opinions, quand ses opinions ne sont plus courageuses.

On a cru longtemps, dans quelques villes reculées, que Paul Bourget était l'arbitre des élégances, et il a fallu, pour empêcher cette croyance de s'accréditer, l'aventure d'une femme du monde, — fictive, du reste, — assez oublieuse d'elle-même pour porter un corset noir. M. Paul Bourget a été fort marri de la chose, mais ses livres sont restés quand même le bréviaire des gens de bon ton. Je ne sais si leur réputation est méritée ; pour le déterminer sûrement, il faudrait une autre compétence que la mienne, et j'aime mieux croire qu'un homme élé-

gant doit être habillé par Yauss, chemisé parCharvet, botté par Hellstern, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres, ce qu'a toujours affirmé Paul Bourget et ce qui est bien possible.

Ce n'est pourtant pas par le souci du confort, de la distinction et du dandysme que M. Bourget mérite de nous attirer ; je ne crois même pas que ce soit à ce souci qu'il ait dû sa gloire incontestable et son universelle renommée. Si on Fa goûté et chéri, c'est qu'il a été le perspicace confesseur de bien des âmes contemporaines, et leur peintre avisé : c'est pour cela aussi qu'il nous intéresse.

Parmi tant d'écrivains dont la prétention fut de représenter leur temps ou, tout au moins, une parcelle de leur temps, M. Bour-

get est celui qui a le mieux réalisé son ambition. Non pas qu'il ait su créer des types, car il n'a jamais eu le pouvoir merveilleux d'animer des êtres de rêve et de les faire vivre, mais il a su extérioriser des états d'âme, il a su les définir, les préciser, les dessiner même. Il a donné à ses modèles un miroir dans lequel ils se sont vus à nu, et ceux qui voudront, un jour, connaître l'esprit de ce monde qui se décompose et se meurt l'iront chercher dans Cruelle Enigme et dans Mensonges, dans Le Disciple et dans 'Un Grime d'amour , comme nous allons quérir le parfum de la décadence d'un siècle dans Marivaux et dans Crébillon fils. Pourquoi fut-on si doux à celui dont le scalpel fut si tranchant ? Pourquoi, au lieu de le flageller des scorpions de la colère, l'a-

t-on couvert de fleurs ? Parce que cet habile psychologue ne fut pas un moraliste sévère et qu'on devina en lui un frère triste et indulgent.

Il ne peignit pas ses personnages en censeur, mais en complaisant ; il chérit les vices qu'il analysait, il partagea même les ridicules qu'il évoquait. On sentit qu'il était indécis comme Liauran, incertain comme Vinci, tortureur comme Claude, dilettante comme Dorsenne et snob comme eux tous.

Ce monde comprit que son romancier et son analyste lui ressemblait, que lui aussi manquait de volonté et de foi ; qu'il était cosmopolite et dandy de lettres, parce qu'il n'avait aucun désir, aucun idéal, qu'il allait sans but, l'esprit et le cœur désemparés, énervé par un mysticisme d'épiderme, affai-

bli par l'abus de soi-même et par l'excès des joies intérieures, et ses héros lui pardonnèrent de les avoir ainsi dévoilés, pour l'illusion qu'il leur donnait d'être pareils à lui, qui leur était supérieur.

Car Paul Bourget, s'il est semblable à ceux dont il nous a dit la vie, les domine parce qu'il se connaît et qu'il en souffre. C'est en s'examinant qu'il a pu les comprendre et les peindre ; il joue dans ses livres le rôle du chœur antique, un chœur clairvoyant et douloureux, il explique ce que ses amou reuses, ses dandys, ses sceptiques et ses impuissants sentimentaux se contentent de subir, et mieux qu'eux il sait ce qui lui manque pour être à la fois un artiste, un écrivain et un philosophe, c'est-à-dire un créateur.

En ce temps où tout le monde prétend être respecté et où chacun se guindé pour se grandir, M. Francis Chevassu a le sens de l'irrévérence. C'est un sens très précieux, un sens que l'on n'acquiert pas, et M. Chevassu l'a sans doute apporté en naissant. Il sait, chose rare, comment on doit donner une pichenette et quel est l'endroit où elle porte bien, enlevant le fard dont tout personnage un peu marquant embellit son visage et dissimule ses tares, mais il la donne sans fiel, il sourit du ridicule qu'il fustige et il se garde de le morigéner.

Il se plaît en la compagnie de ses victimes, et, si Claude Larcher, qui est un peu son frère, aimait les « beaux cas de difformité morale », M. Chevassu adore les beaux cas de vanité. C'est le vice — il dirait le défaut — qu'il a le mieux saisi entre tous les vices. Il en a étudié toutes les variétés, depuis la vanité bouffie et hypertrophique jusqu'à la vanitébon enfant, en passant par la vanité digne. Il a piqué la première pour la dégonfler, tapé sur le ventre à la seconde et fait le pied de nez à la dernière, car il y a un peu de Gavroche dans ce railleur.

Il s'est représenté lui-même comme un joueur de flûte ironique, gambadant devant les chars triomphaux, sans respect pour les quadriges ; mais l'air qu'il module est

discret et son jeu est sûr. Il a dérobé, à ceux qu'il appelle les « bouffons et les demi-dieux de la vedette », leurs couronnes de lauriers et de roses, et il s'est complu à les effeuiller sous leurs pas pour en représenter l'inanité.

Il est un de ceux qui ont su nous faire connaître le fond des hommes. Il a vu derrière les façades imposantes; il a gratté légèrement la peinture des décors et nous en a montré la toile ; il nous a conduits dans les coulisses et nous a fait voir que la comédiejouée par nos contemporains était plus comique encore que nous ne le supposions. Ceux qu'il a exhibés ainsi, en déshabillé, ne lui ont peut-être pas été reconnaissants de son indiscrétion, je ne crois pas cependant qu'ils lui en aient gardé

rancune. Ce n'est point que M. Chevassu ait toujours été très doux ; il sait l'art d'égratigner, celui même de mordre, et, s'il enguirlande ses traits, il ne les émousse pas; mais, comme Bourget, il a étudié ses modèles avec complaisance, et ses modèles lui en ont su gré.

C'est que M. Francis Chevassu est préservé des faiblesses de l'homme aux rubans verts par son scepticisme: il ignore l'aigreur, parce que, s'il ne croit pas à la vertu des autres, il semble toujours douter de sa propre vertu, et Ton sent que sa verve gouailleuse est prête, à l'occasion, à se retourner contre lui. Toutefois, son scepticisme n'est pas grossier, il est plutôt tendre et délicat, et ce Bazouge narquois et gouailleur peut être parfois mélanco-

lique. i^es travers qu'il a notés, les difformités intellectuelles et sentimentales qu'il a cataloguées ne lui ont peut-être pas donné uniquement un plaisir d'artiste.

J'imagine qu'il en a ri pour n'en point pleurer, et, sous son rire, on devine une tristesse douce, une tristesse prête à se railler, cette tristesse qui est au fond de l'âme de Philinte et que la bonhomie et le rire dissimulent moins qu'ils ne la parent.

EDOUARD PÀILLERON

M. Edouard Pailleron est tenu pour le plus délicat des auteurs comiques et pour le plus comique des auteurs délicats. Il y a du vrai dans ces deux appréciations excessives, ou, pour mieux dire, il les faut interpréter toutes les deux. En effet, si l'on y regarde de près, on verra que cette délicatesse se réduit à un vernis léger, et que ce comique est contestable. M. Pailleron ignore au fond cette vis comica que M. Sarcey n'a jamais manqué de lui reconnaître.

Il ne connaît point le comique profond,

essentiel, qui sort des situations, des caractères, de la psychologie intense et de l'heureuse vision des circonstances. Il ne pratique que le comique du mot, comique superficiel s'il en fut, et il se sert sans scrupule de l'a peu près insuffisant ou du calembour un peu vieilli. Peut-être même les prend-il dans quelques anas, qu'on n'a point encore assez oubliés, et il les accroche dans ses comédies beaucoup plus qu'il ne les y introduit. C'est l'art du passementier, du tailleur qui coud les galons neufs ou les soutaches un peu fanées, mais ce n'est pas le talent du brodeur.

Aussi l'esprit que M. Pailleron manifeste paraît ne point tenir à sa cervelle ; cependant, de l'avis de tous, l'esprit est son domaine; mais il serait plus juste de dire

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