EDOUARD PAILLERON
comme celui des Cabotins, et l'on dira de de M. Pailleron : « Comme feu M. Esmenard, dont, se plut à parler Beyle, il a tenu jadis bureau d'esprit à Paris. »
L'homme est double, dit-on souvent.
M. Paul Hervieu semble fait, ainsi que beaucoup d'autres, pour illustrer cette sentence, mais il l'illustre avec clarté, et l'on aperçoit très nettement les deux moitiés d'individus qui forment son personnage. Il a fréquenté des boudoirs dont seul le souvenir vit encore, des boudoirs du siècle dernier, et il a connu Crébillon le fils, ancêtre des psychologues, père de ceux qui se complaisent à disséquer des états d'âme ; il y a vu aussi Laclos et il a gardé de cette
rencontre un ineffaçable souvenir. Cela n'est pas un reproche, certes, et M. Hervieu sera le dernier à se plaindre que je lui trouve des aïeux. Mais, en sortant de la compagnie de ceux dont il se peut honorer d'être l'héritier, M. Hervieu est monté dans la chaise de poste de Sterne et, du voyage qu'il a fait avec cet Anglais, il a gardé une raideur de pince-sans-rire, et un peu de cette mélancolie délicate et ingénieuse qui crispe le rire et ennoblit le railleur en en faisant un humoriste.
Jadis, M. Hervieu eût publié quelquesuns de ces subtils dialogues ou de ces délicates historiettes, qui se peuvent réclamer tous du Hasarddu coin du feu, par exemple, et il eût fait éditer Diogène le Chien à Paphos et Aux Dépens de la Compagnie.
Mais il est venu dans un temps où son pessimisme natif ne lui permettait pas de peindre en souriant la vanité de l'amour ou l'amour de la vanité, et, s'il a été un instant la dupe de certaines élégances, s'il a cru au monde, il a cessé vite d'en être le complaisant pour en devenir le satiriste. Il a été, pour remplir cette œuvre, merveilleusement armé. Il n'ignorait pas les défauts de ceux qu'il voulait montrer, il connaissait leurs vices, il avait pratiqué la casuistique de leurs sentiments, il savait leurs sophismes, et il avait dérobé le secret des masques dont ils se parent. C'est avec une ironie féroce et triste qu'il a dénoué les cordons des loups de velours rose ou de satin noir, et, s'il s'est attendri parfois sur ceux qu'il dévoilait, c'a été sans doute
pour les pouvoir fustiger plus àprement.
Toutefois, la raillerie, la colère même de ce romancier, froid, inquiet et élégant, n'a jamais dépassé certaines bornes. M. Hervieu est un homme mesuré, il redoute l'éclat et sait dorer sa satire, il ne démolit pas les statues, mais il les perce, et parfois, dans les blessures qu'il fait, il laisse le stylet.
D'ailleurs, tout est harmonique en lui, et il apprécie la puissance des armes dont il peut disposer; son style précieux, souvent tarabiscoté, n'est pas fait pour la violence du pamphlétaire, mais il sait mordre comme une scie, une scie aux dents menues et fines. De même, si M. Hervieu ne sait pas peindre de fresques, il exécute fort bien les tableaux de chevalet, il est habile à trouver les nuances de sentiments, leurs tons les
plus frêles, et encore là s'affilie-t-il à ces écrivains du xvme siècle auxquels je le rattachais tout à l'heure. Il les représente parmi nous, avec leur talent et leur esprit, avec leur finesse et leur préciosité aussi, avec leurs qualités et leurs défauts, mais il les rajeunit et les rénove, et sait rester lui-même en étant comme eux.
Si je disais que Léon Dierx est parmi les plus grands poètes de notre temps, sa modestie s'en effaroucherait. Cette épithète le choquerait, il ne la trouverait pas mesurée et il ne m'en saurait assurément pas gré. Je dirai donc qu'il est entre les plus exquis, les plus tendres et les plus délicats, les plus originaux aussi, bien qu'on l'ait souvent considéré, dans le Parnasse, comme un bon élève de celui qu'il se plut toujours à saluer du nom de maître: Leconte de Lisle.
Cependant, sur cette colline singulière, peuplée d'êtres disparates et où souvent Cadet-Bitard remplaça Thyrsis, Léon Dierx fut celui dont la flûte, si elle exécuta des variations sur des thèmes connus, sut chanter de rares, précieuses et personnelles chansons.
Ce n'est point dans ses poèmes égyptiens, arabes ou bibliques, que sa personnalité s'est manifestée, et, pour louer Rhamsès ou Hemrik le Veuf, il n'a pas trouvé d'accents nouveaux. Il a fait mieux. Il a su exprimer, en des vers inoubliables, tout le charme enveloppant, sinueux, profond et captivant de la mélancolie passionnée. Il est, dans la poésie contemporaine, un triste, grave et voluptueux chanteur ; il a compris l'amoureuse et morose beauté de la nature, la
plaintive et angoissante douceur des automnes, la tiède tendresse des soirs septembraux.
Il a peuplé ce monde mélancolique de formes voilées, à la démarche onduleuse et lasse. Aux jardins et aux bois, aux coteaux où se pressent des arbres un peu sombres et où traînent des brumes d'un bleu moelleux, aux plaines à l'herbe grasse et mouillée, aux fleuves dont les ondes s'étirent, il a prêté une âme, et cette âme, c'est la sienne : une âme de créole, d'une élégante et hautaine mollesse, pleine de morbidesse et de noble sentimentalité, amante des belles harmonies et des grâces touchantes.
Mais en cet âge de cabotinage, en cette époque d'apparat illusoire, bruyant et faux,
l'originalité de Léon Dierx aura été de dédaigner la gloire, de mépriser le tapage, de vivre d'une admirable vie de rêveur et d'artiste, soucieux seulement de connaître ses songes et de les réaliser. C'est par là que Léon Dierx mérite plus que l'estime sihaute qui lui est due, et qu'il commande le sentiment moins répandu du respect. Il apparaît, silencieux et solitaire, comme un de ces vieux maîtres d'autrefois, qui vouaient leur existence à ciseler les buires, à inciser les pierres précieuses, ou à émailler les poteries. Par sa probité, par la beauté de son caractère et de sa vie, il semble d'hier, et cependant il est plus que d'aujourd'hui, car il a trouvé des rythmes nouveaux, des rythmes lâches, enlaceurs, souples et vivants, et cet enfant du rêve, comme l'appela
unjour Villiersde l'Isle-Adam, est parmi les éducateurs de ceux qui cherchent, au-delà des métriques consacrées et des officielles poétiques, un art nouveau.
M. Jean Moréas, qui est Grec, plus encore qu'André Chénier, nous a payé, en guise de tribut, quelques chansons d'une naïveté apprêtée et voulue, dans lesquelles il imitait la voix des poètes défunts. Il est allé chercher, dans les fontaines du Vendômois, les pipeaux de Ronsard, qu'avait jetés là peut-être un satyre, et, sur ces roseaux divins qu'il emprunta, il a modulé des mélodies parfois gracieuses. Il a évoqué les nymphes et leur a fait chanter le Paean en l'honneur des dieux gaulois.
Lui seul pouvait se permettre cette restauration, car il avait seul encore l'âme enfantine et un peu vide des bardes d'antan. C'est un aède ingénu, dont le plaisir consiste à faire des vers, à les dire et surtout à se les entendre dire, comme il écouterait sonner des grelots.
C'est à cause d'une naturelle affinité qu'il est allé chercher, après Ronsard et du Bellay, dont la complexité dut l'effrayer un jour, les vieux troubadours et les trouvères, les antiques jongleurs qui savaient célébrer l'amour et n'avaient souci que de leur belle, des frairies et des joies douces du printemps. Il a appelé ce retour en arrière « fonder l'école Romane », et il a fait quelques disciples, qu'il mène sur la montagne Sainte-Geneviève, à défaut du
Pinde lointain, et parfois, l'été, sous les arbres du Luxembourg, dont les bosquets remplacent les jardins d'Académos.
C'est là qu'il rénove le français et l'art poétique, ou du moins qu'il les transforme, et il retourne vers le passé, tout en préparant l'avenir, car il a de grandes ambitions. Il a rêvé d'une restauration grammaticale et s'est déclaré le continuateur de Fénelon et de La Bruyère, ce qui a surpris ses contemporains. Il a tenté de ressusciter des mots, des mots que poètes et écrivains avaient laissé choir sur leur route et qui, depuis le xvie siècle, étaient morts. Aussi, durant six mois, on le tint pour un grand révolutionnaire, parce qu'il prétendait vieillir la langue de quelques cents ans.
A cette époque, il fut célèbre. On le dépeignit comme un chef illustre qu'entourait une horde déjeunes hommes enthousiastes et chevelus, et sa légende fut propagée par de malicieux amis. Jean Moréas avait lié son destin à celui du symbolisme, et le symbolisme mourut lorsqu'il le quitta. Cependant, de subtils critiques ont avancé que M. Moréas ne mérita jamais ce titre de symboliste, et sa vanité plutôt que sa conscience accepta le pavois sur lequel quelques ironistes le voulurent hisser.
Mais ces jours sont loin. Désormais, Jean Moréas a déposé son sceptre et sa couronne : il s'est retiré dans la villa d'Horace, et ce novateur terrible recrépit maintenant les odes du vieux maître. Il farde Lydia, Chloris et Lycé, et il fait sou-
pirer ces amantes défuntes en des poèmes que le Limosin rencontré par Panurge n'eût pas écrits peut-être, mais qu'il n'eût certainement pas dédaignés.
M. Melchior de Vogué a été jadis le plus jeune des académiciens, heureux état qui permet des espiègleries dont l'habit vert augmente le ragoût. Je ne sais s'il est encore le junior de la coupole, mais peu importe : s'il n'est pas le plus jeune des Quarante, il aspire à l'être.
C'est un homme à l'œil doux et voilé, à l'allure contrainte ; il a l'air de marcher de biais, et il va par les salons comme au tra-
vers des idées générales, avec une assurance gênée et hésitante.
Sa parole est lente, embarrassée presque ; elle révèle la confusion de sa pensée autant que la mollesse filandreuse de son style, son style de « Chateaubriand en chambre » qui lui a valu un fauteuil auprès de M. Rousse, et non loin du duc de Broglie.
M. de Vogué est aristocrate, parlementaire, évangélique et humanitaire à la façon d'un apôtre de 1840 qui aurait été philippiste. Éduquépar Tolstoï et par M. de Tocqueville, il s'est gardé d'emprunter au premier sa profondeur et au second sa lucidité. Il a voulu rester lui-même et il a résolu le double et difficile problème d'être à la fois l'amant ossianesque du passé et
un des petits prophètes du présent. Cependant, il est surtout moderne, d'un modernisme extrême et définitif, et il chante la Tour Eiffel, craignant sans doute d'être accusé de hanter les catacombes.
Cette qualité lui a valu autrefois le nom de Prince de la jeunesse. Je parle d'il y a longtemps. Il a pris ce titre au sérieux. Pour parler à sesjeunes disciples, il a noué autour de son cou la triple cravate de feu Royer-Collard, celte cravate dont paraissait avoir exclusivement hérité M. Nourisson des Sciences morales et politiques. Il a tiré de cette attitude quelques bons effets oratoires, et y a gagné surtout la considération de ceux qui l'écoutaient et le regardaient parler.
M. de Yogiié a beaucoup écrit, mais il
n'a pas fait d'œuvre encore. Il s'y prépare en publiant de copieux et fugitifs essais, aimables, sinon admirables, car il effleure tous les sujets en se gardant d'en déflorer aucun. C'est un écrivain circonspect et guindé, dont les regards eux-mêmes se croient obligés d'être littéraires et académiques. Il est parfois nuageux, mais ce n'est pas à dessein ; son esprit est naturellement empanaché de brumes, et, s'il met un plumet à ses périodes, il les débrouille rarement.
Peut-être, cependant, agit-il avec intention et feint-il de cacher ainsi quelque idée sous le décor fumeux de ses propositions et de ses périphrases, pour qu'on lui en suppose d'autres, car M. de Vogué passe pour un philosophe extrêmement avisé,
bien qu'il soit très naïf, d'une naïveté pompeuse et touchante, lui donnant l'air d'un berger diplomate qui n'est plus dans la carrière et en garde de dignes, hautains et cuisants regrets.
Dans ce régiment de l'idéal que commande vaillamment M. de Vogué, M. Paul Desjardins est capitaine, capitaine instructeur, et il s'est chargé jadis de rédiger le manuel du parfait conscrit du devoir, du devoir présent bien entendu, car c'est aussi le souci du modernisme qui hante l'âme de ce jeune agitateur.
Il est de ceux qui tâtent quotidiennement le pouls à leur temps et savent lui ordonner des juleps poisseux et léthifères. Il aspire à être le conseiller des familles, le
guide des éphèbes incertains, le lampadophore qui montre la route aux égarés, mais il porte plutôt un quinquet misérable et fumeux qu'une torche haute et claire.
M. Desjardins a une mission ; je veux dire qu'il s'en attribue une. Il nous Ta confié souvent, dans des brochures écrites en ce mauvais français qui vient de Suisse, chose fort importante, car le sacerdoce littéraire est exercé maintenant par ceux qui font blanchir leur linge à Londres et ceux qui font essorer leur style à Genève.
M. Desjardins, quia l'âme d'un pasteur ou d'un bedeau, sinon d'un prêtre, est un écrivain candide et présomptueux. Parfois, pour sa commodité personnelle, il emprunte des tropes à Calino, mais ils ne peuvent faire oublier l'intérêt des questions
qu'il agite, comme il agiterait les boules d'un sac de loto.
C'est après quelques années de pratique universitaire que M. Desjardins constata la détresse morale de ses contemporains, et voulut y remédier. Il se prépara à cette besogne par de fortes études, s'assimila les œuvres complètes de M.Charles Secrétan, et, ayant reçu l'accolade de M. Lavisse, il partit en guerre, semblable à un Sancho- Pança ayant dérobé la lance de don Quichotte.
Il a fondé des confréries, organisé un compagnonnage, discipliné des prédicateurs, et il fait une propagande qui, pour être sans objet et sans but, n'en est pas moins active. Car c'est cela qui fait de M. Desjardins un apôtre unique et rare :
il n'a pas d'idée fixe, il n'a même pas d'idées du tout. Il sait que l'humanité a une destinée, il ignore laquelle, mais il sait qu'elle y arrivera avec la volonté du bien et les sentiments du devoir, et il travaille avec un bel enthousiasme à ce grand œuvre.
Il a l'œil fixé sur cet avenir qu'il prépare sans le connaître, et, de temps en temps, il monte au Sinaï. De là, il fait entendre de graves, sereines et vides paroles : il prêche l'action. Demain, il fondera cette Société de Secours moral et cette Ecole de Liberté dont il nous entretient parfois, et il régénérera les petits bourgeois, quienontgrand besoin, en leur montrant un idéal de camelote et un Saint-Graal de carton-pâte.
C'est pour cela que j'ai placé M. Desjar-
dins parmi les hommes de demain : parce qu'il nous fait prévoir l'insipide, plate, vaniteuse et égoïste génération future, dont il aura été un des béats précurseurs.